Miséréré

Clavel Bernard · Chapitre 12 sur 42

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Miséréré

Chapitre 12

 

 

Dès l’aube du lendemain, après avoir bien chargé le feu, les hommes quittèrent leur campe pour s’atteler enfin au défrichage. La nuit enveloppait encore de sommeil les sous-bois de résineux, alors qu’une clarté fauve montait à l’est, derrière la forêt nue.

Les colons avaient décidé d’œuvrer en deux équipes. Garneau, Labrèche, Koliare, Rossel et les deux adolescents s’étaient placés sous la conduite de Billon. Au début, Cyrille et l’Ukrainien s’étaient méfiés de cet homme qui avait sans doute été beaucoup plus aisé qu’eux et leur rappelait leurs anciens patrons. Mais, très vite, ils avaient été conquis par sa bonhomie et son savoir-faire. En hommes habitués au travail, ils admiraient celui qui travaillait bien. Les deux équipes s’étaient formées tout naturellement, bien avant l’altercation avec le prêtre.

— On commence par le lot à Billon, avait décidé Garneau tout de suite approuvé par les autres.

— Pourquoi moi ?

— T’as le lot numéro un.

— T’es le plus vieux.

— Je suis le seul sans enfants avec moi.

— On s’en fout. Tu commandes sur le chantier, pas pour le reste.

Il y avait beaucoup de joie entre eux, parce qu’ils allaient vraiment commencer la tâche pour laquelle ils étaient venus jusque-là. Ils se sentaient soudain portés par cette terre comme ils ne l’avaient jamais été par aucun des chemins où ils avaient posé le pas. Tout restait à faire, mais, sans oser le dire, ils se sentaient déjà un peu des fermiers.

Lorsqu’ils furent à pied d’œuvre et loin des autres qui s’étaient rendus sur le lot Pinguet, Koliare dit :

— Dès qu’on aura monté le campe à Victor, on laissera les autres chez le curé. Quitte à coucher par terre, moi je préfère loger ici. Y peut pas nous obliger à loger avec lui.

Tous approuvèrent. Ils choisirent l’emplacement et commencèrent le débroussaillage et l’abattage. Baissant de quelques degrés, la température avait tué les brouillards des matins. La forêt sonnait comme une énorme futaille bien sèche. Les coups de hache et les éclats de voix portaient loin. Le prêtre allait d’un chantier à l’autre, puis, sa serpe à la main, il gagnait son propre lot et débroussaillait en amateur, traçant de petites allées.

— Vous allez voir qu’il va faire un jardin public, raillait Cyrille.

— Et y fera payer l’entrée.

— Rigole bien, c’est nous qu’on va le débroussailler, son lot.

— Faudra bien, si on veut avoir une église.

Chaque fois qu’il venait près d’eux, le prêtre lançait à l’Ukrainien et à l’ancien charretier des regards à la fois durs et veloutés. Il semblait dire : « Allez, demandez-moi pardon, et tout sera oublié. » Mais les deux hommes s’escrimaient de la cognée, tiraient les troncs, portaient des brassées de branchages sur un grand feu clair qui craquait. Ils évitaient les regards du barbu qui s’en retournait à son lot.

Pour gagner du temps sur les journées trop courtes, ils ne quittaient pas leur chantier à midi. Ils buvaient seulement du thé en y trempant quelques biscuits de mer très durs. Le soir, après le repas, le prêtre les faisait chanter. Koliare avait caché le reste de son gin dont personne ne parlait.

Le cinquième jour, l’équipe Billon en était déjà à tirer des niveaux. Tous les bois étaient prêts, sciés de longueur et empilés. François Garneau et Gauthier Rossel qui s’entendaient fort bien étaient partis pour commencer de débroussailler sur le lot de Koliare tandis que les hommes charpentaient. Il devait être à peu près trois heures de l’après-midi lorsque l’abbé Gauzon arriva en criant :

— Venez tous. Venez tous. Allez chercher ceux de l’autre équipe. Et les deux garçons.

Il semblait bouleversé.

— Y a le feu ?

— Bien sûr que non. Le Seigneur nous adresse un signe. Venez tous. Venez, il faut Lui répondre.

Les hommes se regardaient, interloqués. Le prêtre avait empoigné Victor Billon par les bras et le secouait en implorant :

— Billon, dites-leur de venir. C’est important. Venez… Venez.

Il pouvait à peine parler tant l’émotion lui serrait la gorge. Tout d’abord portés à rire, les hommes impressionnés par son regard où luisait vraiment une lueur surnaturelle posèrent leurs outils et le suivirent. Courant, s’accrochant aux ronces, trébuchant et manquant vingt fois s’étaler, il les entraîna à travers les sentiers tortueux qu’il avait tracés sur le terrain destiné à son église. Tout au fond du lot, le sol était semé de blocs de granit qui semblaient prolonger un affleurement rocheux dont la masse émergeait pour s’en aller en montant.

Koliare grogna :

— Pourvu que j’aie pas de la roche comme ça au fond de mon lot.

Le prêtre s’était arrêté vers la partie la plus haute de la roche qui le dominait d’au moins trois pieds. Se baissant, il leur montra une fissure qui allait en s’élargissant vers le bas pour former une anfractuosité où l’on eût logé à peu près deux têtes l’une sur l’autre. Un peu d’eau suintait qui avait formé un amas de glace collé au sol de mousses et de lichens.

Ceux de l’autre équipe venaient de les rejoindre lorsque le prêtre se retourna, leva ses bras écartés et lança d’une voix que l’émotion faisait trembler :

— C’est un signe du ciel. Cette roche et cette source sur le lot destiné à notre église. Regardez, mais regardez donc toutes ces pierres. Je sais pourquoi elles sont là.

Plongeant sa main dans la poche de sa soutane où des ronces étaient accrochées, il en tira son bréviaire. Lorsqu’il se mit à le feuilleter, ses mains tremblaient tellement qu’il s’en échappa quelques images. Les hommes les plus proches de lui se précipitèrent pour les ramasser. Alors, ce fut comme si le ciel, le vent, la lumière du soleil unissaient soudain leurs forces pour les communiquer au prêtre. Les hommes crurent un instant qu’il allait s’élever de terre et monter droit vers la cime des arbres tant son visage semblait illuminé.

Saisissant le poignet du petit Gauthier Rossel qui lui tendait une image, il leva les yeux en disant :

— Je ne regarde pas, réponds-moi sans tricher : est-ce bien la première qui est tombée de mon missel ?

Infiniment troublé, l’adolescent fit oui de la tête.

— Réponds-moi, est-ce bien ça ? Dis-le fort.

— Oui, mon père.

Alfred Pinguet tout de suite suivi par Lafutaie et le gros Mélançon s’empressèrent d’affirmer :

— C’est la première, mon père, on l’a bien vue tomber.

Sans lâcher le poignet de Gauthier, les yeux toujours levés, le prêtre lança d’une voix redevenue forte et plus ferme :

— Que cet enfant dise ce que représente cette image et qu’il lise l’inscription. Je suis certain que c’est elle que je cherchais. C’est Notre-Dame-de-Lourdes. C’est le doigt de Dieu qui l’a sortie d’entre les pages pour que la recueille la main du plus pur d’entre nous.

Le visage écarlate, pressé de toute part et bredouillant, l’enfant dit que la carte représentait une sainte vierge dans une grotte avec des cierges devant. Retournant le petit carton brun, il lut en butant sur chaque mot :

— C’est le 11 février 1858 que la Vierge est apparue ici même à Bernadette Soubirous, humble petite fille d’un modeste meunier.

Sans lâcher le poignet du fils Rossel, l’abbé Gauzon baissa enfin les yeux. Lentement, son autre main s’approcha de l’image qu’il cueillit avec tendresse entre son pouce et son index.

— Regardez, dit-il. Regardez. Est-ce que cet enfoncement du rocher ne ressemble pas à la niche où est la statue de Marie ? Est-ce qu’avec toutes ces roches nous n’avons pas de quoi bâtir ici une grotte qui ressemble à celle de Lourdes ? Je vous le dis, mes fils, ce lieu où vous allez être les premiers à cultiver la terre, les premiers à faire pousser le blé, est béni.

Montrant le suintement de glace, il poursuivit :

— Cette source fera certainement des miracles.

Toujours habité de lumière, son regard noir se fit plus autoritaire. Les ayant tous observés lentement, il ordonna :

— À genoux, mes fils, et prions.

Ils prièrent un moment, puis, quand le prêtre se releva, ils se dressèrent aussi.

— Retournez à votre tâche. Je vais méditer. Je vais demander à la Sainte Vierge ce qu’elle attend de nous.

Ils s’éloignèrent plus lentement qu’ils n’étaient venus. Personne ne soufflait mot. Les visages étaient empreints d’une certaine gravité. Seul le grand Lafutaie souriait, l’air béat. Comme touché par la grâce.

Arrivés au layon qu’ils avaient élargi entre les lots, les deux groupes se séparèrent. Sur le terrain de Victor Billon, le foyer fumait. Rossel y lança quelques fourchées d’épines et de viorne qui se mirent tout de suite à pétiller avant de s’enflammer. Ils œuvrèrent un long moment en silence, puis ce fut Koliare qui dit :

— Tout de même, il a beau en faire un peu trop, le curé, c’est drôle, ces cailloux juste sur le lot de l’église.

— Ça veut rien dire, fit Billon. Ça aurait aussi bien pu tomber sur un autre lot.

— D’ailleurs, dit Labrèche, on a pas tellement inspecté. Sous les broussailles, on va peut-être en trouver pas mal. Pour les sortir de là, faudrait un ou deux chevaux.

— Même si vous en trouvez, affirma Rossel, ce sera pas pareil. Faut pas rigoler avec ces choses-là. Y a sûrement une signification.

— Ce que ça signifie, grogna Labrèche, c’est qu’on aura bien du mal pour les enlever de là avant de pouvoir travailler la terre.

Ils avaient commencé de monter les murs de troncs entaillés à la hache de chaque bout pour qu’ils s’accrochent entre eux.

— Bien ajustés comme ça, observa Garneau, on pourrait les monter sans piliers. Ça se fait.

— Je sais, admit Billon. Je suis même certain que ça tiendrait, mais je préfère une sécurité. On est en pays de grand vent.

— T’as raison, fit Koliare, ça prend pas de temps et c’est toujours pas le bois qui risque de manquer.

Le jour déclinait vite. Le ciel s’était couvert et plusieurs voix parlèrent de neige.

— Faudrait au moins que ça nous laisse terminer deux campes, suggéra Garneau. On pourrait loger les femmes dans un et nous dans l’autre.

— T’as raison, elles nous feraient la cuisine.

— Elles pourraient même nous aider à débroussailler.

— La mienne, fit Rossel, la hache lui fait pas peur.

Cette perspective, d’être bientôt rejoints par les femmes et les enfants, leur donna de l’élan. Éclairés par le grand feu de broussailles, ils étaient encore à l’œuvre quand le prêtre et l’équipe Lafutaie passèrent sur le chemin.

— Venez, cria le prêtre. Il est l’heure. Et j’ai à vous parler. Je veux que tout le monde soit là.

Ils gagnèrent le bâtiment où les uns rechargèrent le poêle tandis que d’autres allumaient la lampe ou ouvraient les boîtes de fèves et de saucisses. Le prêtre allait de droite et de gauche, très excité, demandant à chacun de se hâter. Lorsque la marmite fut sur le fourneau et qu’ils eurent tous quitté leurs grosses vestes, ils vinrent s’asseoir autour de la table. Se plaçant à l’extrémité, le prêtre sortit de sa poche son bréviaire, en tira lentement, religieusement, l’image de Lourdes. La leur montrant bien et les fixant tour à tour de son regard profond qui impressionnait, il se mit à parler comme quelqu’un qui veut aller longtemps :

— Mes amis, mes frères en cette belle terre du Royaume du Nord, j’ai eu tantôt un long tête-à-tête avec notre Sainte Mère à tous, la Vierge Marie. Ce qu’elle attend de nous est simple. Elle nous a désignés pour être les bâtisseurs de ce qui sera l’âme sacrée de cette terre. Le lieu d’où rayonnera la gloire du Royaume qui vous est offert.

Il marqua une pause pour se donner le temps de les regarder tous au fond des yeux. Les visages tendus reflétaient une certaine anxiété. Ces hommes exténués redoutaient pour la plupart qu’on exige d’eux un effort supplémentaire. Seuls les plus fervents chrétiens semblaient déjà heureux de ce qu’on allait leur demander. C’est en les désignant d’un geste du menton que le prêtre reprit :

— J’en vois parmi vous qui ont déjà compris. J’en devine qui vont à la rencontre de Dieu et savent bien ce qu’il peut espérer d’eux. Dès demain, ceux-là montreront l’exemple. Et chaque jour deux d’entre vous viendront avec moi travailler à ce qui sera une réplique parfaite de cette grotte miraculeuse.

Ayant repris l’image, il la brandissait.

— Vous êtes douze ici, comme les apôtres. Et ce n’est pas non plus un hasard. Vous étiez dix et vous avez avec vous amené deux enfants. L’un d’eux était là quand il a fallu. Vous saurez ne jamais oublier son geste. Deux par deux, c’est donc une journée par semaine que vous donnerez à Dieu en plus du temps qu’il nous faudra pour bâtir notre église. Nous transporterons les pierres, nous monterons la grotte, nous…

Comme il cherchait un mot, Koliare demanda :

— On va faire ça maintenant, mon père ? Avant d’avoir monté nos campes ?

— Vous le ferez en même temps. Dieu vous en donnera la force.

Le prêtre avait lancé cette phrase comme une flèche. Il y eut des soupirs énormes, mais tous s’inclinèrent. Se tassant sur eux-mêmes, comme écrasés d’avance par le poids de cette tâche. Seuls Pinguet, Lafutaie et le gros Mélançon se redressaient, heureux de dominer les autres.

Cyrille Labrèche les observa un instant. Il hésita. La peau de son visage maigre s’était encore tendue sur ses pommettes saillantes et ses mâchoires. Elle avait pâli sous la barbe mal faite. Nette, glaciale, sa voix lança :

— Non. Pas moi.

Comme piqué au cœur, le prêtre porta sa main à sa poitrine et recula d’un demi-pas. On put croire un instant qu’il allait chanceler.

— Comment ? Est-ce que j’ai bien entendu ?

Cet air de grand drame donna de l’aplomb à Cyrille. Son visage se détendit un peu tandis qu’il disait, presque souriant :

— C’est sûr. Vous avez bien entendu, monsieur l’abbé. Je suis venu ici pour travailler sur mon lot. Je ferai les corvées de chemin et j’aiderai à monter l’église parce que c’est une obligation, mais je me refuse à charrier des cailloux pour votre affaire !

— Mon affaire ! Mon affaire ! Vous avez entendu. Je… je vous ferai retirer votre lot. Je ne veux pas de brebis galeuse sur ma paroisse.

Il prenait les autres à témoin, mais, à part le grand Lafutaie qui semblait prêt à faire tout ce que cet abbé lui demanderait, aussi bien sauter à la gorge de Cyrille que fondre en dévotions, à part lui, nul ne semblait vouloir s’engager vraiment dans la querelle. Timidement, Billon murmura :

— C’est qu’on a déjà pas mal à faire.

Koliare grogna.

— La grotte, on pourrait la construire dans l’hiver prochain…

Le prêtre préféra agir comme s’il ne les avait pas entendus. Tourné vers Labrèche, il répéta :

— Vous serez chassé d’ici.

Cyrille que la colère empoignait si facilement était d’un calme qui surprenait tout le monde. Bras croisés, comme un homme qui n’est pas du tout disposé à bouger, il répliqua :

— Pas du tout. Je serai pas chassé. Je m’en vais. Votre lot, vous pouvez le garder.

Alors que le prêtre restait sans voix, l’ancien charretier se leva lentement, fit un pas en direction de sa couchette et dit :

— M’en vas préparer mon sac. Et je peux même vous dire que si la lune donnait, j’attendrais pas demain matin pour partir.

Lorsqu’il eut gagné le fond de la pièce, il y eut un silence avec quelques raclements de gorge et le pétillement du feu. Le piétement de la table craquait quand un homme s’appuyait plus lourdement.

Cyrille avait ouvert son sac sur sa couchette et, avec beaucoup de soin, il pliait son maillot, sa chemise et des chaussettes de rechange. Billon se leva. Son regard de brave homme interrogea le prêtre qui demeura de marbre. L’ancien maçon alla rejoindre Labrèche. À mi-voix, il dit :

— Fais pas de bêtises, Cyrille. Pense à tes petits. Faut manger.

— Y mangeront, dit Cyrille. J’ai des bras et je suis pas fainéant. C’est pas la terre qui manque.

Koliare arriva à son tour. Les autres s’étaient mis à bouger et à parler pour s’occuper du repas. L’Ukrainien empoigna l’épaule de Cyrille et serra fort en secouant.

— T’as encore plus sale tête que moi, bon Dieu. Je te jure que ça étonnerait ma pauvre mère si elle était encore de ce monde. Allez, reste avec nous. Sa grotte, tu peux me croire, y va l’attendre un moment.

Cyrille se redressa. Il était toujours étonnamment calme. Les fixant tour à tour, il dit :

— Un jour, j’ai manqué tuer un gars qui m’avait cherché. (Il serra les poings et respira fort.) Lui, peut-être que je le crèverai. Ça dépend des moments. Des fois, je me connais plus. J’aime mieux partir avant.

Ils ne dirent plus rien. Ils se regardèrent longuement. Un échange d’une extrême intensité où se lisaient mille et mille choses que nul mot n’aurait su exprimer.

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