Miséréré
Chapitre 40
Les deux hommes partirent à l’aube après avoir pris un vrai repas : lard, œufs frits et retournés, crêpes au sirop d’érable, le tout arrosé de thé et suivi d’un petit verre d’alcool de genièvre. La vieille Sophie qui tenait le ménage du curé ne cessait de les presser de manger davantage en répétant :
— C’est un pays dur. Si on sort sans se garnir le ventre, le froid vous tortille comme de rien. Mon pauvre homme aurait mangé un peu plus, y serait pas mort à quarante ans.
Quand ils furent dehors, le prêtre dit :
— Si je l’écoutais, je serais comme une barrique. Son homme est mort du cœur. Mais elle a fini par se mettre dans la tête que tous les gens qui meurent ici sont tués par ce pays qu’elle déteste.
Tant que le sentier les obligea à aller l’un derrière l’autre, ils marchèrent en silence, le prêtre devant avec sa musette de gros drap kaki qui lui battait les fesses et, à la main, ce qu’il appelait sa petite chapelle portative qu’il ne voulait confier à personne. Cyrille portait une hache toute neuve choisie par Alban Robillard et un sac où il avait un peu de linge, son rasoir et un savon. Dès qu’ils atteignirent la partie du chemin que ceux du rang avaient élargie, ils marchèrent côte à côte. Il faisait toujours un beau froid vif et le sol était partout dur comme pierre.
— Ils en ont encore fait pas mal depuis ma dernière visite, observa le prêtre. En tout cas, il y a du beau bois à débarder.
Il ne disait pas « du travail pour un cheval et un homme capable de le mener », mais il le laissait entendre. Cyrille observait en silence. Il voulait demeurer sur la réserve et ne pas souffler mot qui puisse être reçu comme un engagement de sa part. Il se contenta de dire avec un petit rire :
— C’est toujours pas avec une seule bête qu’y vont débarder les plus gros.
Comme ils atteignaient un bas-fond que les hommes avaient ponté avec des rondins, le prêtre remarqua :
— Billon sait vraiment mener un chantier. C’est un homme qui a le sens des matériaux et du travail. Voilà qui est précieux, sur un rang.
Et il se mit à évoquer des équipes constituées exclusivement de gens qui ignoraient tout des gros travaux et qu’on avait vus renoncer après quelques semaines épuisantes. Il se tut soudain et s’arrêta. Cyrille en fit autant. Le visage du prêtre s’éclaira. Encore loin, des haches cognaient. C’était un beau bruit franc que le vent semblait tout heureux de leur apporter. Un bruit de vie qui s’installe dans le sauvage.
Ils repartirent en allongeant le pas.
Lorsqu’ils débouchèrent sur l’espace défriché, ce fut l’Ukrainien qui les repéra le premier. Il planta sa cognée dans un tronc et se mit à faire le moulin avec ses longs bras en poussant des hurlements. Dès qu’il voulait crier de joie ou de colère, il oubliait le français. Sa langue maternelle revenait, mais tous ses compagnons se tournèrent aussitôt dans la direction où il s’était mis à courir.
— Regarde-moi ce grand fou, dit le prêtre.
On sentait tout un bonheur dans ces quelques mots.
Les autres arrivaient derrière lui, et les femmes sortaient des maisons.
Cyrille regardait partout en même temps. Il essayait de tout voir. Il compta six campes dont la cheminée fumait, plus celui du début, plus un autre en construction. Il vit aussi que celui de Billon était flanqué sur son arrière d’un petit bâtiment qui ne pouvait être qu’une écurie. Il sentit monter en lui l’envie d’y courir, mais il la maîtrisa. Déjà Koliare arrivait. Emprisonnant Cyrille dans ses grands bras noueux, il le serra à l’étouffer et plaqua sa bouche sur la sienne. Cyrille était tellement estomaqué qu’il ne put que se dégager en grognant :
— Complètement maboul, celui-là.
Le grand continuait de brailler dans sa langue. Et les autres qui les rejoignaient peu à peu s’exclamaient aussi, les entouraient, questionnaient, racontaient, montraient la terre, les bois, les maisons et parlaient tous en même temps. Les femmes qui arrivaient à leur tour avec les enfants se mirent de la partie et ce fut, durant un long moment, une terrible cacophonie.
— Vous allez les étouffer, criait Charlotte Garneau en tentant de les dégager. Ils doivent avoir faim, après la marche.
Cyrille brûlait d’envie de demander à voir le cheval, mais il se contenait. Il s’accrochait à son idée de ne pas faire un geste, de tout laisser venir à lui, avec une espèce d’envie de tout repousser que ne suffisait pas à expliquer son désir d’aller retrouver Élodie. Il lorgnait vers le bout du rang. Là où aurait dû se dresser son campe, le bois était intact. Après, on apercevait la bâtisse de David Fatin. Juste avant, c’était celle du gros Mélançon.
Finalement, ce fut le prêtre qui éleva la voix pour demander :
— Et votre cheval, y travaille pas ? C’est un cheval de luxe.
Les enfants s’étaient déjà éloignés, quelques femmes aussi, sorties sans se couvrir, avaient regagné les fourneaux. Les paroles du prêtre amenèrent une espèce de demi-silence hésitant. Puis, Billon parla le premier.
— C’est ma faute, c’est moi qui me suis occupé de tout. On est tombés sur une bête dure. Qui a dû être malmenée. On peut rien en tirer. Je me suis fait rouler, quoi !
Cyrille vit que tous les regards convergeaient vers lui. Garneau dit :
— Moi, je pense que c’est un cheval qui a jamais travaillé seul.
— Tu veux dire jamais travaillé du tout.
— Bon pour la boucherie.
— Il a pris des coups.
— Trop souvent changé de maître.
Après ce silence, voilà qu’ils se mettaient de nouveau à parler tous en même temps. La grosse Charlotte qui était restée à côté de Cyrille lui serra le bras et lança :
— Taisez-vous donc, c’est que vous savez pas le mener.
Cyrille ne voulait pas demander : « montrez-le-moi », et pourtant, l’envie l’en démangeait autant qu’elle tenaillait les autres de lui dire : « va donc le voir ». Et ce fut encore le curé qui se décida :
— Peut-être bien qu’il faudrait l’avis d’un qui s’y connaisse.
Tous les regards se portèrent de nouveau vers l’ancien charretier et la poigne de Charlotte qui ne l’avait pas lâché se crispa tandis que la grosse femme grognait :
— Allez, tête de mule, t’en crèves d’envie !
Comme s’il n’eût entendu ni ses paroles ni les petits rires des autres, Cyrille se dirigea vers l’écurie en grognant :
— Bête dure. Bête dure, ça veut rien dire. J’aimerais bien voir ça. Comment est-ce qu’il s’appelle, ce cheval ?
— Cadieu. Il s’appelle Cadieu.
— Cadieu ? Drôle de nom pour un cheval.
— C’est sur le papier.
Les femmes qui étaient rentrées devaient guetter de leurs fenêtres. Lorsqu’elles les virent marcher vers l’écurie, elles revinrent ayant enfilé des manteaux et jeté leurs châles sur leurs têtes. Les enfants se rapprochaient aussi. Billon et Koliare marchaient devant avec Cyrille, puis venait le curé avec Pinguet et Lafutaie, ensuite, les autres s’étiraient. Un hennissement et des cliquetis vinrent à leur rencontre.
— Laissez-moi lui dire un petit bonjour tout seul, dit Cyrille en posant son sac et sa hache.
Il entra et referma derrière lui. Une lucarne laissait couler la lumière sur la croupe large et luisante d’un gros cheval gris pommelé qui colla son flanc droit contre le mur de rondins.
— Bon, t’as un petit peu de crainte, mon vieux. Faut pas. Je suis de ton monde, moi. Je suis pas comme les autres.
Sa voix qui avait souvent tendance à se percher dans les aigus un peu éraillés se faisait grave. Veloutée. Enveloppante. En l’écoutant de l’extérieur, les autres qui avaient éloigné les enfants se regardaient d’un air de dire qu’on leur avait changé leur Labrèche.
— Cadieu, fit Cyrille en riant doucement, paraît que tu te nommes Cadieu. Ben, veux-tu que je te dise, mon beau, c’est une drôle d’idée d’appeler un cheval comme ça. Mais peut-être que tu trouves drôle que je me nomme Labrèche. Après tout, chacun ses idées.
Attaché au râtelier, le cheval tirait sur sa chaîne pour regarder l’intrus, les oreilles pointées vers l’avant et les naseaux largement ouverts. Il reniflait fort, mais il ne plissait pas le bout du nez.
— T’as de la crainte, répéta Cyrille, mais t’as pas pour deux sous de malice, mon Cadieu. Ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Seulement, pour commencer, y t’ont attaché trop court.
Il détacha le cheval qui secoua la tête, comme satisfait de cette liberté.
— Un cheval dur, disait Cyrille en lui caressant l’encolure, qu’est-ce que ça signifie ? Je te demande un peu.
Cyrille plongea sa main droite dans sa poche et en tira un croûton de pain qu’il avait pris le matin, chez le curé.
— Je savais que t’étais sur le rang, fit-il, je me doutais bien qu’on se rencontrerait.
Il cassa le pain en deux et en tendit un morceau sur sa main bien ouverte. Le cheval flaira et prit tout de suite à larges lèvres. Tandis qu’il mangeait, Cyrille lui gratta le front et lui tapota le col en disant :
— Tu m’as bien l’air d’un dur, toi. Ah oui ! Je me demande ce que ces mabouls ont bien pu te faire.
Cadieu tourna la tête, le flaira et lui donna du nez en pleine poitrine.
— Ah ! Je sens le cheval. Ça te met en confiance. En tout cas, tu sais bien réclamer.
Il lui donna l’autre bout de pain, puis, le flattant encore, il dit à mi-voix :
— Tu vas les épater, mon vieux Cadieu. Tu vas venir leur dire un petit bonjour tout seul, sans que j’aie à te tenir.
Il ouvrit la porte et se retourna pour dire :
— Allez, viens-t’en.
Le cheval flaira l’air frais et marqua une hésitation. Ceux qui attendaient dehors s’écartèrent. Comme le cheval, le nez à hauteur du seuil s’arrêtait, Cyrille fit quatre pas puis, se retournant, d’une voix plus forte, il dit :
— Viens-tu, oui ?
Comme il se remettait à marcher, Cadieu le rattrapa pour lui bourrer le dos d’un grand coup de nez. Les premiers à rire furent les enfants que les mères tenaient à l’écart. Cadieu eut un regard dans leur direction puis, tout de suite, il revint à Cyrille qui semblait vraiment son seul centre d’intérêt.
— Montre-moi un petit peu tes dents.
Tenant de l’index gauche la jointure du montant et de la muserolle, Cyrille d’un pouce baissa la lèvre inférieure et, de l’autre, releva la supérieure.
— Toi, t’as même pas trois ans. Je l’avais vu à ta queue.
Lâchant la bouche, il s’écarta légèrement sur le côté et ajouta :
— Je voudrais pas te peiner, mon vieux Cadieu, mais t’es loin d’être pure race. Tu tiens du bourbonnais et du percheron, puis t’aurais un petit peu de flamand que ça m’étonnerait pas. Ben veux-tu que je te dise : c’est pas plus mal. T’es sûrement plus résistant.
Ignorant la présence des autres, Cyrille demanda au cheval :
— Qu’est-ce que ces imbéciles ont bien pu te faire, pour que tu fasses le dur ?
Les hommes commençaient d’avancer en parlant.
— Je l’ai toujours dit, que c’est une bonne bête.
— C’est Koliare avec sa grande gueule…
— C’est toi, tu pues la chique, il aime pas ça.
— Vous lui avez dit trop de conneries.
Cadieu les regarda d’un air inquiet. Ses oreilles hésitaient encore entre l’abandon et l’alerte. Cyrille daigna enfin se tourner vers eux pour demander :
— Alors, qu’est-ce que vous lui avez fait faire, à ce gaillard-là ?
— Y a des troncs à tirer, dit Billon, et pas les plus gros. Rien à faire.
— C’est bon, on va essayer. Sortez-moi les harnais.
Koliare et Garneau se précipitèrent. Le grand revint avec le collier et Garneau avec les chaînes de trait. Dès qu’il vit les harnais entre les mains de Labrèche, le cheval coucha les oreilles et allongea le col. Cyrille passa le collier et le boucla.
— Rien que pour ça, fit Billon, on a enduré mille maux.
— Pourtant, on voit qu’il a l’habitude.
— Faut dire que Koliare lui tirait sur la gueule comme une brute.
Heureux d’avoir retrouvé l’Ukrainien, Cyrille se laissa enfin aller.
— Peintre en voitures, il a seulement jamais vu un cheval.
L’Ukrainien répliqua :
— Normal. Chez nous, c’est les grandes gueules comme toi qu’on attelle.
Ils étaient partis à plaisanter et Cyrille dut les calmer :
— Gueulez pas. Avec les bêtes, faut du calme.
— Ça te va bien, fit Koliare.
Ils se dirigèrent vers les fûts d’épicéa que les hommes avaient tenté de faire tirer.
— Voilà, dit Billon, on l’a attelé à ça.
— Y va l’enlever facilement, assura Cyrille.
Puis comme Billon préparait la chaîne, il l’arrêta.
— C’est comme ça que vous l’avez mis ?
— Oui.
— Vous voulez lui faire lever, ou tirer ?
Les autres se mirent à rire. Cyrille allongea la chaîne et demanda :
— Vous l’avez fait tirer où ?
— Par là.
Ils montrèrent le chemin entre les lots, tout droit devant le tronc.
Avec un haussement d’épaules méprisant, Cyrille expliqua :
— Votre tronc, il est collé au sol par le gel. Une paire de bœufs, peut-être qu’elle le tirerait, mais un cheval comme ça, si ça vient pas, y se rebute. C’est normal. Faut déjà lui faire décoller la bille en la tirant un petit coup par le travers. Et puis, la prochaine fois, vous coucherez vos troncs sur deux bouts de branche. Ça fait rouleau et ça aide au départ. Et moi je vous dis que même les gros, sur les rouleaux y veut les débarder, ce cheval-là.
On le sentait gonflé d’un bel orgueil, comme si le cheval avait été sa propriété. Il écarta les autres, puis, prenant Cadieu par la bride, il le fit venir en dehors du chemin, choisissant un bon sol sans embûches. Quand la chaîne fut tendue, il dit :
— Allez, mon beau, un bon petit coup.
Le cheval campé ferme sur ses quatre fers ploya les reins et donna du poitrail à plein collier. Sa croupe se baissa, ses muscles frémirent sous le poil et, tout de suite, le tronc se décolla et vira de l’avant.
— Ho ! C’est bien, mon beau.
Le ramenant sur le chemin, Cyrille fit tirer jusqu’à l’endroit où étaient déjà d’autres grumes. Quand le cheval haletant s’arrêta, il lui prit la tête et la serra contre lui en murmurant :
— Mon Cadieu. T’es un bon. Un tout bon. Je l’ai senti tout de suite à voir ton œil.
— Qu’est-ce que tu lui racontes ? demandèrent les autres qui avaient suivi le tronc en procession.
— Je lui dis que vous êtes tous des cons.
Libéré, Cadieu eut un hochement d’approbation qui déclencha un grand rire.
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