Miséréré

Clavel Bernard · Chapitre 28 sur 42

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Miséréré

Chapitre 28

 

 

Durant plus d’une semaine, le travail se poursuivit. À mesure qu’il abattait, Cyrille ébranchait. Il laissait les troncs sur place. S’il faisait déjà, la première année, une bonne récolte sur la partie nue de sa terre, il trouverait à emprunter de quoi acheter un cheval. Il pourrait alors tirer les troncs, les gerber pour éviter qu’ils ne pourrissent et les vendre à la scierie dès que la route serait ouverte. Tout ce qui n’était pas vendable, il le fabriquerait en bois de feu quand il aurait davantage de temps.

Ses mains s’étaient très vite habituées à la hache et au froid. Le soleil et le nordet tenaient bon. Au fil des jours, la neige s’était tassée jusqu’à devenir pareille à un sol qu’un maçon fantaisiste eût dallé sans l’aplanir. Les raquettes étaient devenues inutiles. Pour ne pas trop glisser, pour se protéger du froid et économiser ses bottes, Cyrille les enveloppait de toile à sac qu’il maintenait en place à l’aide de grosses ficelles. Élodie fit de même aux chaussures des garçons qui passaient plus de temps dehors qu’à la maison.

Un matin, jugeant que la croûte devait être bonne tout le long, Cyrille décida de se rendre à Saint-Georges. Il voulait prendre d’autres cartons pour terminer son double habillage, et Élodie commençait à manquer de certaines denrées. Il y eut un moment pénible car les garçons voulaient absolument l’accompagner. Comme la mère le poussait à les emmener, il dut encore crier. Il s’en alla de mauvaise humeur et fâché avec tout le monde. Il était d’autant plus furieux que s’il tenait tant à faire le trajet seul, c’était précisément pour le plaisir d’Élodie et des petits. Toute la semaine, en abattant son bois, il avait pensé à Noël. À présent, il s’en allait le long de la voie, tirant sur le chemin rectiligne la traîne où il avait attaché le long sac contenant la toile de tente qu’il rendrait à Steph Robillard. Le passage des convois avait quelque peu noirci la neige. Le déplacement d’air et les jets de vapeur contrariant la lente besogne du vent avaient creusé des remous, repoussé vers l’extérieur une forte houle dont le ressac cristallisé formait un curieux feston que les premières ronces de la forêt cousaient à gros points irréguliers et maladroits.

Cyrille regardait cette métamorphose du chemin sans la voir vraiment. À mesure qu’il marchait, sa colère s’apaisait. Sa joie renaissait, mais l’angoisse lui serrait la gorge. Il avait à la fois hâte et peur d’arriver. Il regardait approcher le bâtiment de la gare et le sémaphore.

Avant d’y parvenir, il s’arrêta, s’assit sur le traîneau et, quittant ses mitaines, il roula une très fine cigarette. Sa provision de tabac était presque à son terme, il l’économisait. Il tira deux bouffées qu’il garda longtemps dans sa poitrine : autre manière d’économiser. Il s’était tourné le dos au vent, car le vent activait la combustion et lui fumait la moitié de son tabac. Ayant écrasé son mégot entre ses doigts, il le remit dans sa blague et délaça les sacs enveloppant ses bottes. Il ne voulait pas être vu avec ça aux pieds. Ici, bien des gens étaient pauvres, personne n’eût prêté attention à ce détail, pourtant, Cyrille avait trop de fierté pour se montrer ainsi. Il roula le tissu, en fit un paquet et l’attacha à un longeron de son traîneau.

Un peu avant la gare, il quitta le sentier de ballast et descendit vers le moulin à scie. La grosse cheminée crachait gris. On entendait le ronflement de la machine à vapeur et le chant régulier des lames. La cour était encombrée de grumes. Les traces des charrois et le crottin firent battre plus fort le cœur de l’ancien charretier. Aucun attelage ne se trouvait là.

Cyrille Labrèche laissa sa traîne devant le bureau et poussa le lourd portail monté sur rail. La bonne odeur de sciure et de feu l’enveloppa. Averti par l’appel d’air Gendreau se retourna. Le gros homme à face ronde semblait toujours étonné avec son regard glauque derrière ses lunettes à montures brunes et à verres très épais. Il s’avança.

— Vous me reconnaissez ? demanda Cyrille.

Gendreau vint l’examiner de tout près avant de s’exclamer :

— Tu parles, si je te reconnais ! C’est toi qu’on est allés voir avec le char à pompe. Maudit ! J’ai cru qu’on rentrerait jamais. On a bien manqué dérailler plus de vingt fois.

— Vous avez été chics. Je voulais justement savoir comment ça s’est passé pour rentrer.

— Tu sais, on en a vu d’autres.

L’homme avait enlevé ses lunettes pour les débarrasser de la poussière de bois qui s’y était collée. Il les remit et dit :

— Viens au bureau, ça fait moins de bruit.

Ils entrèrent dans une petite pièce très encombrée. Un poêle à sciure sur lequel bouillait une casserole d’eau y entretenait une chaleur d’étuve. Le menuisier dut enlever de nouveau ses verres pour les essuyer de ses gros doigts rouges. En riant, il lança :

— Tu viens pas me demander de te redéménager !

— Que non. Je viens voir ce que je vous dois pour la fenêtre.

— C’est ma femme qui fait les comptes. Elle est jamais pressée… Alors, elle tient, cette fenêtre ?

— On est bien, vous savez. Sans vous autres, je me demande ce qu’on aurait fait.

— T’es un peu fou. Mais j’ai dans l’idée que quand y aura une route, tu seras pas plus mal qu’ailleurs. Puis t’as des beaux arbres.

L’homme avait sorti d’un petit placard regorgeant de tout un bric-à-brac une bouteille de gin et deux verres. Il versa.

— Tiens, ça te réchauffera.

Ils burent une gorgée. Cyrille regardait le gros homme et hésitait à parler. Pourtant, Gendreau venait de lui donner sa plus belle chance. Comme le menuisier replaçait sa bouteille dans le placard, il se lança :

— Justement, des résineux, j’en ai déjà abattu quelques-uns. Bien sains et de belle venue. Si vous étiez preneur, je vous les vendrais pas cher.

— J’ai toujours payé le bois le prix qu’il vaut. Seulement, faut pouvoir le sortir. La route, c’est pas pour demain.

Cyrille vida son verre pour se donner du courage.

— Écorcés et bien gerbés sur un sol sec, y s’abîmeraient pas… si vous pouviez seulement m’avancer un tout petit peu dessus.

Sans qu’on pût savoir s’il était secoué par la joie ou la colère, le scieur de long se mit à crier en se démenant et en déplaçant des papiers, des livres de comptes et maints objets encombrant la table.

— Ça alors, c’est trop fort. Tu viens soi-disant pour me payer ce que tu me dois, et tu me demandes des sous. Tout ça, c’est des manigances à notre curé. Ah, c’est un phénomène, celui-là ! Parce qu’on est arrivés ici les premiers, dès qu’il a besoin, y connaît que nous. Les Robillard, le gros Gendreau et deux trois de la même charretée. Y a pourtant d’autre monde, à Saint-Georges. Mais non ; t’as besoin : va trouver ceux-là !

Cyrille s’était dirigé vers la porte. Sa longue main nerveuse pétrit un moment son visage osseux qu’il avait enfin pu raser. Il lança :

— M’sieur le curé est pour rien là-dedans. Votre fenêtre, je vous la payerai dès que j’aurai la note.

Comme il allait ouvrir, le gros homme qui l’avait rejoint le prit par le bras. Un peu essoufflé, il demanda :

— T’as plus de sous ?

Rogneux, Cyrille répliqua :

— J’en ai pas besoin.

La main du scieur serra plus fort et l’ancien charbonnier domina l’envie qu’il avait de se libérer d’une secousse. Il voyait le gros homme tel qu’il l’avait devant lui, et, en même temps, il le voyait arriver dans la tempête avec sa fenêtre.

— Allons, fit Gendreau, t’as besoin de combien ?

Le regard autant que la voix désarmaient.

— Pour ce qui est du nécessaire, dit Cyrille, je suis en compte chez Robillard. Seulement, pour Noël, si je veux juste une bricole pour les petits, ça m’embête…

Il s’interrompit. Il ne trouvait plus ses mots.

— Des gamins qui auraient rien dans leurs bas pour Noël, fit Gendreau, ce serait pas bien de l’honneur pour le pays.

Il se tourna vers la fenêtre, tira de sa poche un gros porte-monnaie de cuir aussi luisant que sa face, il y plongea le nez comme s’il eût voulu en sortir quelque chose avec ses dents. Il prit un billet qu’il plia en huit, le tendit à Cyrille en disant :

— Tiens… Puis achète pas trop de cochonneries. Repasse par là en t’en retournant. J’aurai quelque chose pour toi.

— M’sieur Gendreau, mon bois, je vous jure que…

— Fous-moi la paix avec ton bois. On en parlera plus tard. Allez, va vite, mon billot va être au bout.

Ému mais déjà proche de la colère, Cyrille se planta devant la porte et dit en montrant le billet :

— Non ! Je peux le prendre que si c’est une avance !

Clignant des paupières derrière ses verres, le menuisier répliqua :

— T’as raison. C’est une avance. Les bons comptes font les bons amis. Tu me régleras en bois ou en charroi quand t’auras un cheval… Et oublie pas de repasser en partant.

Au Magasin Général, il y avait une bonne dizaine de clients. Des décorations de Noël scintillaient un peu partout. C’était Mme Robillard qui tenait le rayon des jouets. Steph et Justine Landry, une forte femme d’une trentaine d’années, s’occupaient de l’alimentation. Cyrille prit tout d’abord son pétrole et son épicerie selon la liste dressée par Élodie. Il prit aussi un paquet de tabac et un carnet de feuilles.

— Ça, je le paye, dit-il.

— Comme tu veux, dit Steph… La tente, tu la portes là-derrière. J’ai pas le temps à présent. Ça va, dans ton campe ?

— Ça va grâce à vous. Je vous revaudrai ça !

Cyrille alla ensuite vers Mme Robillard. Cette femme l’intimidait. Il profita qu’elle était occupée à servir une cliente pour faire son choix. Lorsqu’il eut acheté une petite poupée, un ballon rouge et un jeu de construction, il lui restait trois dollars. Il retourna vers Steph et prit une bouteille d’eau de Cologne. Comme il lui restait encore douze sous, il prit douze sous de caramels.

Ayant chargé tout ça sur son traîneau avec un énorme paquet de cartons qu’il avait lui-même écartelés et ficelés dans la réserve, il se dirigea vers la scierie. C’était l’heure de midi et Gendreau sortait juste de son hangar.

— Tu t’en vas déjà ?

— Oui, je suis assez pressé d’aller.

— Attends une minute.

Se hâtant sur ses courtes jambes, le gros homme entra dans une belle bâtisse rouge à six fenêtres où pendaient des voilages et des rideaux de couleur. Tout près de la porte, se dressait un sapin bien décoré. Gendreau revint bientôt avec plusieurs paquets dans les bras.

— Tiens, ça, c’est un jouet qui était à mon garçon. Il est comme neuf. Tu verras, ça amuse bien les petits. Puis ça, c’est une boîte de biscuits. Ma femme a pas encore fait ses cakes de Noël. Cette bouteille-là, c’est pour toi. C’est du vin de bleuet que j’ai fait.

— M’sieur Gendreau… M’sieur…

Le menton pointu de Cyrille s’allongea encore et se mit à trembler, son regard s’était embué. Le scieur s’éloigna de deux pas, puis, revenant soudain, il dit :

— Tu sais, les Robillard, je suis certain qu’ils t’auraient fait crédit pour ça aussi. Y savent ce que c’est. C’est des gens qui ont enduré.

Il marqua un temps. Avec un léger tremblement dans la voix, il ajouta :

— Le premier cadeau que je leur ai fait, c’était un cercueil pour leur petit Georges… Je te jure, c’était dur, en ce temps-là…

Ils se regardèrent quelques instants, aussi émus l’un que l’autre, puis Gendreau dit :

— Tu sais, dans un pays qui se fait, y a pas de pauvres et y a pas de riches. T’es pauvre aujourd’hui puis t’es riche demain. Ou le contraire. Si ça se trouve, dans un an d’ici, j’irai te demander de l’embauche sur ta ferme.

Toujours un peu ému, Cyrille sourit.

— Je souhaite que non, m’sieur Gendreau. Je le souhaite vraiment de tout mon cœur.

Le gros homme eut un regard en direction de sa maison. Cyrille crut qu’il allait s’éloigner. Au contraire, il se rapprocha de lui et confia :

— M’en vais te dire : je suis arrivé comme menuisier, avec le chantier du pont. Quand ça s’est terminé, j’ai décidé de rester à mon compte. Au début, j’ai pas cru au moulin à scie. Y s’en est monté deux. Celui où je suis, c’est un nommé Natel qui l’a ouvert. Un brave type mais qui buvait un peu. Quand y a eu la mine d’or du lac Ouanaka, il a pris des actions. Un petit peu trop. Et quand la mine a été noyée : plus rien ! Mon Natel en avait tellement gros qu’il s’est mis à boire dix fois plus. Tellement qu’un jour y s’est foutu à l’eau. On sait même pas si c’est un suicide ou un accident. Sa pauvre femme m’a revendu le moulin. Tu vois ce que c’est, la vie ? Elle est repartie avec ses deux petits.

Le gros homme semblait touché par ce souvenir. Il se moucha très fort dans un grand mouchoir à carreaux, puis, d’une voix plus gaie, il lança :

— Si je te revois pas avant : bon Noël !

— Bon Noël, m’sieur Gendreau. Bon Noël, je vous jure que j’oublierai pas.

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