Miséréré

Clavel Bernard · Chapitre 25 sur 42

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Miséréré

Chapitre 25

 

 

Les millions de femmes et d’hommes qui enduraient les rigueurs de la crise voyaient arriver avec terreur les rigueurs de l’hiver. Nul n’était surpris que le froid fût plus dur et plus précoce que d’habitude. Tout semblait se conjuguer pour la perte du monde. Cependant, ceux qui fuyaient semblaient redouter davantage la faim, la misère et la honte que la mauvaise saison. Les chômeurs ne pouvaient plus s’accrocher aux longs trains aveugles qui passaient en hurlant dans la tempête. D’ailleurs, personne ne croyait plus qu’il fût plus aisé de vivre sous d’autres cieux. On savait à présent que la crise était partout, qu’elle avait fini par toucher toutes les contrées, tous les secteurs de l’économie. La seule lueur d’espoir demeurait en la terre qui donne de quoi se chauffer et manger, mais, pour l’heure, la terre elle-même disparaissait sous les rafales blanches, et l’espoir avec elle.

Dans les villes, c’était toujours la queue devant les organismes de secours et les boutiques désaffectées où l’on distribuait une soupe de plus en plus maigre. Des gens tombaient sur les trottoirs ; on les aidait comme on pouvait à mourir moins vite. Les chantiers de construction abandonnés se vidaient rapidement de tout ce qu’on pouvait brûler. Au début, des gens qui jusque-là n’auraient jamais songé à voler un sou usaient de mille ruses pour dérober un bout de planche. Plus personne ne se cachait, plus personne ne gardait, bientôt il n’y eut plus rien à voler.

Bien des logements étaient vides. Dans les premiers temps, on avait expulsé les sans-emploi incapables de payer leur loyer. À présent, d’autres en prenaient possession. Ceux qui en avaient été chassés allaient s’installer ailleurs, dans des dortoirs, des cahutes de fortune et des carcasses de voitures. On chassait les squatters d’un quartier, ils partaient vers un autre. On les chassait à nouveau, ils partaient se loger dans des caves, des remises, des ateliers morts. Certains finirent par camper sur la glace des lacs où ils creusaient un trou pour pêcher avec une ligne de fortune. Une famille entière faisait un festin d’un poisson large comme les deux mains.

La presse blasée ne parlait même plus des morts de faim ou de froid, des suicidés.

Mais la misère n’arrête pas les voleurs. Des escrocs trouvaient le moyen de soutirer les derniers sous de quelques naïfs encore prêts à croire qu’une chance inespérée leur était offerte. Des compagnies au nom impressionnant vendaient des actions de mines imaginaires, de puits de pétrole figurant sur des cartes truquées. De beaux parleurs sans scrupules parvenaient à endormir les gens en leur garantissant la fin de leurs ennuis. Des chômeurs, souvent bons ouvriers, étaient embauchés. Ils travaillaient. Ils respiraient. Ils voyaient enfin poindre la lumière à l’extrémité du tunnel puis découvraient, après quelques semaines épuisantes, que le contracteur avait disparu en emportant la caisse. Des sociétés de commerce naissaient pour disparaître le lendemain, avant même que l’on pût savoir ce qu’elles voulaient vendre. Dans cet univers qui manquait des plus élémentaires ressources, dans ce monde sans pain ni feu, tout s’emballait, tout semblait pris d’une terrible envie de dévorer la vie de plus en plus vite.

Les dirigeants aussi voyaient arriver l’hiver avec une certaine appréhension. À court de moyens, ceux qui avaient la charge du pays se mettaient en colère. Et c’est aux plus déshérités qu’ils s’en prenaient. Dans des discours retentissants, des ministres proclamaient que le pire ennemi du peuple est la paresse. Le peuple coûtait trop cher à l’État. Les chômeurs se complaisaient dans leur oisiveté. Ils avaient davantage besoin d’être secoués que secourus. Alors, on envisageait de diminuer les indemnités, de les supprimer pour les célibataires et les couples sans enfants. Tous les hommes valides qui conservaient deux onces de fierté et de courage pouvaient aller s’embaucher dans les bois.

Mais les entreprises de forestage débauchaient déjà, les moulins à scie ne tournaient plus qu’au ralenti et certaines usines de pâte à papier parlaient de fermer leurs portes. La forêt refoulait vers la ville ce que la ville avait rejeté vers elle.

Dans le Royaume du Nord, sur les rangs où les défricheurs étaient à peu près installés, ce n’était pas non plus l’abondance.

— Le bois, c’est bien beau, mais y a que les castors pour s’en nourrir !

À court de vivres, les colons mangeaient les céréales de semence que le bureau des terres leur avait allouées. Les hommes délaissaient leurs lots pour s’en aller sur les chantiers de routes ou dans les coupes. On les embauchait plus volontiers que les chômeurs arrivant des cités du Sud, on les espérait plus endurcis, plus aptes aux travaux des bois, plus résistants aux grands froids, moins exigeants sur les conditions de logement. Pour tout dire, les patrons redoutaient un peu que les ouvriers venus directement des usines ne portent en eux un ferment de révolte.

Sur les rangs à peine ouverts, la tempête et la baisse de température provoquaient la panique. Ces hommes encore mal habitués à la forêt prenaient peur devant sa colère soudaine. Elle cessait de les protéger pour les envelopper d’un souffle qui sentait le malheur et la mort. Craignant d’être bloqués sans réserves en plein bois, certains se disaient qu’il valait mieux partir avant qu’il ne soit trop tard. Au lieu de se terrer en attendant la fin de la bourrasque, ils couraient pour rejoindre les femmes et les enfants restés dans des centres d’accueil. Beaucoup s’égaraient, tournaient en rond jusqu’à épuisement. Les curés de la colonisation devaient se gendarmer pour maintenir le calme. Car la révolte grondait. Des jalousies naissaient, des disputes éclataient au moment des distributions de vivres parce que les prêtres favorisaient les plus pieux ou les plus adroits flatteurs. Persuadés qu’ils avaient été bernés, des hommes écœurés menaçaient de regagner les villes pour s’en prendre à ceux qui les avaient poussés vers le Nord.

Il arrivait souvent que les épouses et les mères demeurées dans les centres d’accueil prennent peur en pensant aux hommes perdus dans la forêt, gelant dans des bâtisses dont les toitures n’étaient même pas posées.

Au nord de Saint-Georges-d’Harricana, sur le rang trois, les colons entassés dans une seule baraque bourraient le poêle de rondins pissant la sève. Ils ne mettaient le nez dehors que pour rentrer du bois. Ils se relayaient pour veiller le plus âgé d’entre eux, Victor Billon, qui délirait, grelottant de fièvre, le visage écarlate et ruisselant.

À l’aube du deuxième jour, le grand Koliare s’en alla dans la tourmente pour chercher un médecin. Il refusa qu’on l’accompagne. Il était seul à posséder des bottes en bon état et ne voulait pas se trouver obligé de porter sur son dos un homme aux pieds gelés.

Ainsi, dans cette immensité, parmi tant de misère, de révolte et d’écœurement, mille petits héroïsmes qui resteraient inconnus. Médecins, infirmières, volontaires de tout poil pour sauver une vie en un monde où, depuis longtemps, la vie ne comptait plus.

Et dans les cités du Sud, on ne cessait de répéter que les gens partis vers le Royaume du Nord vivaient dans l’aisance parce que tout l’argent du ministère de la Colonisation se déversait sur leur terre déjà bénie des dieux.

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