Miséréré

Clavel Bernard · Chapitre 31 sur 42

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Miséréré

Chapitre 31

 

Élodie réveilla Cyrille :

— Écoute.

Il émergea de son sommeil et souleva la tête pour mieux entendre. Sa femme demanda :

— Tu entends ?

— Oui.

— Qu’est-ce que c’est ?

Il écouta encore quelques instants.

— Je sais pas. Un drôle de bruit.

On eût dit que des milliers de bêtes minuscules piétinaient partout. Sur le toit, contre le pignon, tout autour de la maison.

— Je vais voir.

— Fais attention.

Cyrille se leva, enfila son pantalon. Le plancher était glacé. Il chercha du pied les vieilles chaussures qu’il portait à l’intérieur, les enfila puis passa sa grosse veste. Tout était humide.

— Le feu est éteint, grogna-t-il.

Il marcha à tâtons, jusqu’à la porte. La nuit était si dense qu’on ne voyait même pas le loquet qu’il souleva lentement, en tirant légèrement sur le battant pour éviter le bruit.

Dès qu’il eut entrouvert, il comprit : la pluie. Un déluge presque tranquille.

— Ben alors, si je m’attendais à ça !

— Y pleut ?

— Comme en plein automne.

Il referma et chercha la bougie.

— Qu’est-ce que tu veux faire ?

— M’en vais rallumer le feu.

— Quelle heure est-il ?

Il s’approcha du gros réveil posé sur un rayon et dont le tic-tac s’était depuis longtemps intégré au silence. La flamme se coucha en direction du cadran.

— Bientôt six heures.

Cyrille revint au fourneau, ouvrit le foyer et tisonna les cendres. Quelques braises rouges apparurent sous les bûches qui avaient à peine commencé de brûler.

— Le temps épais a bloqué le tirage.

Un enfant toussa.

— Ça doit être Jules, dit Élodie. Il a déjà toussé hier.

— Y sortiront pas aujourd’hui. Et nous non plus. Ça va pas m’avancer pour abattre.

— Ça devrait pas durer bien longtemps.

Les cendres sorties et le feu bien parti, Cyrille revint se coucher.

— Qu’est-ce qu’on peut faire, par un temps pareil ?

Ils écoutaient ce bruit qui vivait par-delà le ronflement du fourneau. Il leur semblait beaucoup moins régulier. Le grignotis des gouttes continuait son chemin sans à-coups, mais des gargouillis, des frôlements le traversaient parfois.

— Rien que pour sortir tout près, ça va patauger. Une chance que j’aie rentré du bois.

Quelque chose les étreignait peu à peu qui n’était pas encore une véritable inquiétude. Ils fixaient l’obscurité en direction de la fenêtre. La première lueur glauque apparut très tard.

Cyrille se leva tout de suite et alla coller son nez à la vitre. Il ne vit que la neige qui semblait uniforme. Plus loin, la masse noire de la forêt se confondait presque avec le ciel.

Il alluma la lampe à pétrole et mit la bouilloire sur le feu. Avec un rire qui sonnait curieusement, il dit :

— En tout cas, faudra pas se casser la tête pour les provisions d’eau.

Elodie qui venait de le rejoindre répondit doucement :

— C’est dommage. Noël avec cette belle neige, ça aurait été plus joli.

— D’ici huit jours, le temps changera.

Ils n’avaient rien d’autre à se dire. Rien à faire que d’entretenir le feu et parler du temps. Il leur semblait qu’un grand vide se creusait autour d’eux. C’était la première fois qu’ils se sentaient vraiment prisonniers de cette minuscule demeure.

Lorsque le jour livide fut enfin levé, ils contemplèrent longuement ces étendues de neige où l’eau ruisselait pour former de larges flaques qui grandissaient très vite. Les résineux y plaquaient des reflets presque noirs. Les enfants observaient aussi, désolés de voir disparaître cette neige où ils avaient tant joué. Cyrille fit lentement le tour de la pièce en scrutant les murs et le plafond, en palpant les cartons.

— En tout cas, c’est une fameuse épreuve pour ma toiture. Tu peux regarder, pas une goutte qui passe. Je m’en vais profiter pour clouer les cartons que j’ai ramenés hier. Une chance que j’y sois allé, ce matin, ce serait autre chose !

Elodie essaya de plaisanter :

— J’espère que, quand nous aurons une vraie maison, tu trouveras encore des beaux cartons comme ça pour tout l’intérieur.

La journée s’étira, interminable. Puis une autre nuit sans que se modifie un instant le rythme de l’averse. Simplement, à l’aube du deuxième jour, quelques gifles de vent venues du sud-est se mirent à courir, brouillant les reflets sur les flaques qui devenaient étangs.

Au cours de la journée, la température s’éleva encore. Dès midi, la terre apparut entre les îlots d’un blanc pisseux qu’on devinait spongieux. Seules les congères subsistaient dont les bords croulaient parfois.

Les deux garçons étaient à moudre. Ils ne cessaient de se quereller. Élodie gémissait, Cyrille poussait d’énormes coups de gueule.

Pour économiser le pétrole, ils mangèrent leur soupe du soir vers quatre heures de l’après-midi, puis ils se couchèrent. Les enfants se chamaillèrent encore un moment dans la pénombre, mais, assez vite, ils s’endormirent.

Élodie aussi s’endormit alors que s’étiraient les dernières lueurs, mais Cyrille resta plus d’une heure à écouter ce bruit qui le pénétrait. Depuis longtemps, la neige du toit avait glissé par paquets qu’on avait entendus s’étiaffer dans la boue. À présent, le roulement de l’averse était plus brutal sur la couverture de papier goudronné.

Cyrille finit aussi par trouver le sommeil et c’est encore Élodie qui le réveilla en le secouant.

— Ça craque !

La voix pâteuse, il se retourna.

— Laisse faire. C’est le bois qui travaille.

Quelques minutes passèrent. Il était à moitié éveillé. Il perçut un fort craquement et comme une légère secousse. La main de sa femme se referma sur son bras. Les ongles s’enfonçaient.

— Ça bouge !

— Penses-tu.

Elle cria presque, la voix vibrante d’angoisse :

— Je te dis que le plancher a bougé.

Elle avait à peine achevé sa phrase qu’ils éprouvèrent l’impression que leur lit s’inclinait sur le côté. Aussitôt, Cyrille bondit. Allumant son briquet, il chercha la bougie.

— Là, là.

Elle la lui tendit. Sa main tremblait. Celle de Cyrille était ferme.

— T’affole pas. C’est peut-être rien du tout. J’ai de quoi consolider.

Il hésita avant d’ajouter :

— Vaut mieux t’habiller et habiller les petits. Y a pas de risque, mais tu seras plus tranquille. Je vais voir dehors.

De fortes bourrasques cinglaient les vitres comme des poignées de sable. Dès qu’il fut habillé et botté, laissant sa femme réveiller les enfants, Cyrille se dirigea vers la porte. Lorsqu’il voulut l’ouvrir, elle résista. Il poussa de l’épaule puis cogna du pied.

— Le bois a gonflé, dit Élodie.

Il grogna entre ses dents.

— Pourtant, du bois vert !

Il poussa si fort que la porte se tordit et fit ressort, le rejetant violemment en arrière.

— Seigneur ! dit Élodie. Tu vas te faire mal.

— Vérole ! Qu’est-ce qui est tombé là-derrière !

Prenant une longue bûche, Cyrille réussit à l’engager suffisamment pour faire levier et écarter la porte de quelques pouces.

— Apporte la bougie.

Élodie se précipita. La bougie s’éteignit. Le petit Jules se mit aussitôt à hurler. Un objet métallique dégringola. Cyrille lança :

— Restez tranquilles, nom de Dieu !

Ayant laissé sa branche coincée entre la porte et le chambranle, il battit le briquet, ralluma la bougie et l’enferma tout de suite dans la lanterne. Tout en manœuvrant son presson de bois, il se baissa pour regarder ce qui bloquait la porte. Élodie qui s’était penchée aussi se redressa en criant :

— Seigneur ! Nous sommes perdus !

À cet instant-là, comme pour ajouter à la frayeur, la maison se remit à couiner de tous ses meubles en s’inclinant un peu plus.

— Occupe-toi des gosses, sacrebleu ! Habille-les en vitesse.

Cyrille se précipita vers la fenêtre. Il approcha la lanterne mais ne put voir que la pluie ruisselant contre la vitre. En bas, l’eau boueuse suintant entre les bois transperçait les cartons. Cyrille revint à la porte. La maison s’étant inclinée un peu plus sur sa façade aveugle, il parvint à ouvrir. Une rafale mouillée entra. La lueur de la bougie tremblotant derrière le verre noirci ne portait pas loin sur la surface du bourbier où l’eau ruisselait, constellée de gouttes et parcourue de frissons. Cyrille cria encore pour faire taire les enfants. Il sentait monter l’angoisse, mais il conservait sa lucidité. Il ne voyait pas comment ils allaient se sortir de là, mais il devait agir très vite pour éviter le pire.

— Viens ici, Clémence.

La petite s’approcha. Son visage livide avait la gravité de celui d’une vieille.

— Tu vas tenir la lanterne pour m’éclairer.

Elle obéit et se plaça près de la porte. Cyrille commença par lancer dehors, le plus loin possible, le bidon de pétrole. Puis prenant deux sacs vides pour se protéger les mains, il déboîta le cornet à fumée et, saisissant à bras-le-corps le fourneau brûlant, il le porta jusqu’au seuil et le fit basculer vers l’extérieur. Il y eut un plouf suivi d’un long chuintement. La fumée avait envahi la pièce. Ils se mirent tous à tousser.

L’averse ne diminuait pas, mais une lueur à peine perceptible semblait se dessiner.

— Faut sortir, ordonna Cyrille.

— Aller où ?

Sans hésiter, il répliqua :

— Grimper dessus.

Avec le manche de sa pelle, il venait de sonder la boue. L’outil s’était enfoncé presque jusqu’au fer sans rien rencontrer de solide.

— Allez ! Traînons pas. Faut pas se laisser prendre comme des rats.

Cette fois, sans rien lui ôter de sa lucidité, la peur venait de l’étreindre vraiment. Enlevant la table, il la retourna et la sortit pour la poser sur la boue, les quatre pattes en l’air.

— Ayez pas peur, le jour sera bientôt là.

La table sortie, il ordonna à sa femme :

— Passe devant, je vais t’aider à monter.

Dès qu’Elodie voulut lâcher les enfants, ils se mirent à hurler. Six petites mains la retenaient par son manteau.

— Allons, Clémence, lança le père, t’es une femme, toi ! Empoigne tes frères. Faut qu’on se tire de là.

Comme Élodie sortait, il y eut encore un craquement et le plancher s’inclina de telle manière qu’ils durent tous se cramponner. Les deux garçons ne criaient plus. Ils gémissaient :

— Maman… maman…

Les lits et les caisses glissaient vers le fond. Tous les objets dégringolaient dans un bruit de ferraille et de vaisselle cassée. La vitre de la fenêtre se brisa.

Tenant la lanterne d’une main, tiré vers l’intérieur par les enfants, Cyrille aida tant bien que mal sa femme à se hisser sur le plateau de table qui s’enfonça un peu dans la boue.

— Tiens-toi au rebord de la porte.

— Ça va.

— Allez, grimpe.

Il la hissa sur le toit. En raison de l’inclinaison de la bâtisse, l’ascension était plus facile.

— Couche-toi à plat ventre, je vais te passer les petits !

Le jour naissait. Son reflet laiteux s’étirait dans l’ombre du bois.

— Ça y est, dit Élodie dont la voix était presque calme.

Cyrille lui passa le petit Jules, puis Paul, puis Clémence qui ne pleurait pas. Il la serra fort un instant et dit :

— Faut pas avoir peur. Faut aider ta maman. T’es ma grande fille, toi.

Il la sentait trembler. Elle souffla :

— Oui p’pa.

Dès que la petite eut rejoint les autres, Élodie implora :

— Monte, toi !

Les enfants se mirent à l’appeler aussi.

— Attendez, je passe des outils.

Il chercha sa hache, sa pelle boueuse, sa serpe et ce qu’il possédait de corde. Lorsque sa femme eut tout attrapé, il eut un regard circulaire. À l’autre bout, c’était un entassement de tout ce qui avait glissé. Quoi prendre ? Quoi sauver ? Tout défila dans sa tête. Il sentit crever un rire aigre lorsqu’il pensa aux cadeaux de Noël. Des larmes de rage montèrent à ses yeux. S’ébrouant comme pour chasser un cauchemar, il se hissa à son tour.

Il pleuvait toujours, mais moins fort. Le vent avait fraîchi. La lumière baignait un paysage de déluge. Par-delà les premiers résineux dont les pieds trempaient dans l’eau boueuse, on apercevait la neige sur les terres en élévation. Il en restait également sur la colline, mais, tout autour de leur cabane renversée, c’était le marécage.

Cyrille comprenait fort bien ce qui s’était passé. Les glaces avaient dû obstruer les drains à l’endroit où ils passaient sous la voie. L’eau s’évacuait moins vite qu’elle n’arrivait. Le lac allait reprendre sa place. L’eau clapotait pas loin de leur refuge.

— Qu’est-ce qu’on va faire, Seigneur !

— Laisse-moi réfléchir.

Cyrille luttait contre l’envie de hurler. D’appeler au secours. Mais il savait que nul cri ne pouvait porter jusqu’à Saint-Georges. S’il se mettait à crier, il épouvanterait encore davantage les enfants.

— On dirait que ça ne s’enfonce plus, dit-il.

— J’ai froid.

Les deux garçons se remirent à pleurer en claquant des dents. Enlevant sa pelisse, Cyrille les enveloppa.

— Tu vas prendre la crève, dit Élodie.

— J’ai pas froid du tout.

C’était presque vrai. En même temps qu’il essayait de trouver une solution, Cyrille commençait à s’injurier. Il s’accusait d’avoir mené les siens à leur perte par son foutu caractère de chien. Puis, il accusait les autres. L’agent des terres. Le curé. Tout le monde. Tous étaient responsables puisque personne ne lui avait dit que cette terre risquait d’être inondée.

Une bonne terre asséchée, bien drainée ! Dérision !

À mesure que le jour grandissait, le spectacle devenait de plus en plus inquiétant. On voyait le flot arriver le long de la colline et tournoyer en charriant des arbres déracinés et des paquets de branchages.

— On est perdus, perdus, pleurnichait Élodie.

Seule Clémence ne pleurait toujours pas. Une grande terreur se lisait sur son petit visage blême, mais ses yeux qui ne quittaient pas son père semblaient tout attendre de lui comme s’il eût détenu le pouvoir de les prendre sur son dos et de s’envoler avec eux. Cyrille regarda encore autour. S’il n’agissait pas immédiatement, ils allaient tous crever là. Même si la maison cessait de s’enfoncer, même si la pluie s’arrêtait, ils étaient perdus. Seul un gel brutal pouvait solidifier la boue, mais en même temps, il les pétrifierait dans leurs vêtements trempés. Ce qui était le plus près d’eux, c’était les derniers troncs qu’il avait ébranchés. Il devait bien y avoir au moins trente pas, peut-être quarante pour les atteindre. Mais leur base reposait sur la terre ferme.

Cyrille s’accroupit devant les enfants blottis contre leur mère. D’une voix forte, mais sans crier, il dit :

— Clémence, tu vas rester là avec tes frères. Pas longtemps. Faudra pas longtemps. Si tu le fais pas, on est tous foutus.

Comme Élodie geignait en implorant le Seigneur, il l’empoigna par les bras et la secoua fort.

— Toi, si tu veux sauver les petits, faut faire ce que je te dis, t’entends ? Faut le faire. Si tu le fais, je te jure qu’on s’en sortira.

Un énorme sanglot retenu secoua Élodie. Ravalant d’un coup son chagrin et sa peur, elle se leva pour le suivre tandis que la petite, à demi couchée sur ses deux frères, les obligeait à rester au faîte du toit.

Cyrille redescendit sur la table qui tenait toujours à la surface de la boue.

— Passe-moi la grande hache.

En quatre coups bien assenés, il fit éclater le chambranle à hauteur des gonds et, posant son outil, il empoigna la porte qu’il réussit à tirer du bourbier. Il la jeta à plat à une enjambée de la table. Tendant les bras, il aida Élodie à descendre. Les garçons appelaient :

— Maman, maman… nous laisse pas !

— Restez tranquilles, cria la mère.

C’était la première fois que Cyrille l’entendait élever la voix ainsi. Médusés, les enfants se turent.

— On va sortir tout ce qu’on peut. M’en vais tout te passer.

Il descendit à l’intérieur et, avec une force qui le dépassait, il se mit à empoigner les caisses, les meubles, les matelas, un sommier. Sa femme les tirait comme elle pouvait. Quand elle était trop encombrée, Cyrille bondissait dehors, levait les charges au-dessus de sa tête et, de la table à la porte, d’une caisse à un petit placard, il avançait dans le marécage en direction des troncs d’arbres. Chaque voyage permettait quelques pas de plus. Les dents serrées sur sa peur, sa femme l’aidait de toutes ses forces.

À mesure qu’on approchait des arbres, la matière glaiseuse et tourbeuse était moins molle. À la fin, n’ayant plus ni planches ni caisses, Cyrille attaqua à la hache le rebord de la toiture et arracha deux grands pans de la claie de branchages recouverte de papier goudronné.

— Bon Dieu, c’était solide ! rageait-il.

C’était tout son travail, toute sa peine qu’il détruisait là.

Tandis qu’il emportait ces deux derniers lambeaux de radeau, ces deux jalons de ce chemin mouvant, sa femme allait déjà chercher les garçons. Cyrille ayant pris pied à l’extrémité des arbres abattus se retourna. Silencieuse, minuscule sous le ciel fou, la petite attendait.

— Bouge pas, ma chérie, cria-t-il, j’arrive !

Comme les troncs risquaient de tourner, il aida Élodie à gagner la terre ferme, puis, sautant d’un jalon à l’autre, il courut vers sa fille qui se jeta dans ses bras dès qu’il eut atteint la maison.

Alors seulement, le serrant de toutes ses forces, l’enfant éclata en sanglots en hoquetant :

— Papa… papa… j’ai froid.

L’étreignant fort, Cyrille partit du plus vite qu’il put sur cette succession de planches qui commençaient à basculer et à s’enfoncer. Les cheveux trempés de l’enfant venaient se coller à ses lèvres serrées qui répétaient dans un souffle : – Ma chérie… ma chérie… on est sauvés.

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