Miséréré
Chapitre 4
Il était plus de six heures du soir lorsque le train ralentit pour entrer en gare de Saint-Georges-d’Harricana. Un homme grogna dans la pénombre :
— Deux heures de retard.
— Paraît que, des fois, c’est deux jours.
Les enfants s’étaient endormis depuis longtemps. Avec le crépuscule, les adultes avaient fini par se taire, à court de récits, abrutis de fatigue. Rencognés contre les vitres glacées, les hommes avaient cessé de gratter le givre déposé par les respirations. Une épaisse couche de neige s’était accumulée à l’extérieur et plus rien n’était visible de l’interminable forêt noyée d’ombre.
Les tampons s’entrechoquèrent, il y eut des secousses puis, aussitôt, les premiers jurons des hommes cognant du pied dans les portières coincées par le gel.
— Merde ! On va pas rester là-dedans, braillait l’Ukrainien. Ma gourde est vide !
Aussitôt, des enfants hurlèrent.
— Gueule pas comme ça, tu fais peur aux petits !
Cyrille qui avait gagné le compartiment des femmes réussit à ouvrir et sauta sur le quai dont le platelage sonna sourd comme un pont. Le mauvais alcool avait laissé en lui un résidu pâteux et il accueillit avec plaisir le vent froid portant l’odeur d’un feu de bois.
Par-delà les deux bâtiments de la station, la nuit poussait déjà sa plainte vers des lointains où s’effilochaient encore de vagues lueurs. Accrochées à des potences de métal, quatre grosses lanternes se balançaient. Leurs lueurs jouaient sur la façade de bois. Tout au long des wagons de voyageurs, les gens se passaient les sacs et les paquets. Ils se tendaient aussi les enfants endormis ou pleurnichant. Les mères grognaient :
— Tiens-toi !
— Fais un effort. Moi aussi je suis fatiguée.
— Allez, réveillez-vous. On va pas vous porter, tout de même !
Le quai de planches était glissant. On y voyait mal. Le chef de gare allait de place en place en brandissant une lanterne à réflecteur.
— Et nos meubles ? demandèrent plusieurs femmes inquiètes.
— On va décrocher le fourgon. Vous aurez trois jours pour décharger. Ceux qui veulent laisser des valises à la gare, ça risque rien.
Nul ne voulait se séparer du moindre bagage. Leur pauvre avoir était si précieux qu’ils préféraient se charger comme des mules et peiner sous le faix.
Sorti de sa torpeur, Cyrille s’énervait. Il recompta trois fois les paquets. Il ne cessait de répéter à Martin Garneau plus calme que lui :
— Faut qu’on se tienne ensemble.
Il poussait les enfants contre les femmes comme s’il eût redouté qu’ils ne remontent dans un wagon.
Balançant sa lanterne, le chef de gare passa entre les gens et le convoi.
— Écartez-vous, on va manœuvrer. Écartez-vous. Tenez les enfants !
— De quel côté on s’en va ? demanda Cyrille.
— Par là-bas !
L’homme fit un geste de sa main libre par-dessus son épaule.
— On va se porter en avant, dit Cyrille. Y a toujours des bonnes places et des mauvaises. Faut avoir l’œil. Le premier qui en repère une, y se précipite.
Il se sentait soudain habité d’une fièvre qui le faisait frissonner. C’était un peu comme si tout ce qui l’entourait eût manifesté de l’hostilité. La nuit froide habitée de vent était rude à porter.
La locomotive fut secouée d’un énorme tremblement, elle souffla rugueux et siffla fort. Un épais nuage de fumée et de vapeur mêlées s’abattit sur les gens tandis que le convoi reculait lentement.
Entraînant son monde, Cyrille Labrèche se coula entre les groupes et la façade de la gare. Sous une lanterne, le prêtre barbu s’entretenait avec un petit curé maigre et remuant. Les voyant passer, le petit curé lança :
— Ne partez pas sans nous !
Puis, s’adressant à l’abbé Gauzon :
— Je vais prendre la tête. Tu resteras en queue. Non, non, laisse-moi tes bagages, tu trouveras bien des gens à aider.
Empoignant les deux sacs et la grosse sacoche du barbu, il se dirigea vers l’extrémité du bâtiment. Le groupe formé par les Labrèche et les Garneau lui emboîta le pas, aussitôt suivi par le reste de la troupe. Le petit curé qui ne portait qu’une soutane légère et un bonnet semblait insensible au froid. Se retournant et se haussant sur la pointe des pieds, il cria :
— Suivez bien ! Attention où vous marchez. Le chemin n’est pas bon.
La colonne s’ébranla. Loin le long de la voie, la lanterne du chef de train était comme une étoile minuscule cherchant sa place dans la nuit insondable.
Les vingt ménages se mirent à progresser lentement, avec toujours les cris des enfants, les pleurs et quelques petits rires.
De chaque côté du chemin descendant, on devinait d’énormes piles de grumes et de planches. La neige en dessinait les contours. Le vent les franchissait en miaulant, puis se laissait tomber en gifles lourdes sur les marcheurs incertains et chancelants. La neige durcie, la glace des ornières et des flaques craquaient sous les semelles. Il y eut quelques chutes accompagnées de jurons. Une valise s’étant ouverte en tombant, toute la troupe dut piétiner un moment. Sans savoir à qui il s’adressait, l’Ukrainien gueula :
— Toujours les mêmes. Tu peux pas te payer un porteur, comme tout le monde !
Il y eut moins de rires que de grognements.
Le nordet cinglait. En contrebas, des lumières clignotaient, étirant des reflets sur les eaux invisibles de l’Harricana.
Le chemin tourna vers la gauche. Cessant de descendre, il se mit à suivre la rive où l’on devinait des arbres inclinés sur un fouillis de buissons. Le vent y menait sa vie nocturne, un peu inquiétante.
Ils atteignirent enfin un long baraquement de planches dont les fenêtres alignées laissaient couler sur le sol blanc et noir des lueurs vacillantes. À leur approche, la porte s’ouvrit. Trois femmes et un homme étaient là qui s’écartèrent pour leur livrer passage.
— Ne vous bousculez pas ! lança le petit curé. Y a place pour tout le monde.
Cyrille Labrèche entra le premier, suivi de Martin. Les deux femmes sur leurs talons. Elodie portait sur son bras le petit Jules qui s’était rendormi, la tête enfouie entre la tuque et le cache-nez de sa mère. Les deux aînés s’accrochaient à son manteau. Cyrille lança un regard d’inspection. La bâtisse était partagée par des toiles à bâche accrochées à des fils de fer tendus en long et en travers. Ainsi se formaient une trentaine de compartiments dont chacun devait mesurer à peu près cinq mètres sur trois.
— Là-bas ! lança Labrèche, on sera tranquilles.
Les deux hommes se hâtèrent vers le fond du baraquement.
— On prend ces espaces-là, ordonna Cyrille. On se met n’importe comment. Après, on s’organisera.
Déjà les autres se précipitaient. L’Ukrainien, sa femme et leur garçon s’installèrent en face des Labrèche. Montrant la case voisine à l’ancien maçon et à son épouse qui semblait à bout de forces, Koliare dit :
— Foutez-vous là.
— C’est bien, observa Garneau, on connaît déjà nos voisins, on se fera pas la guerre pour les frontières.
L’abbé Gauzon qui venait d’entrer arriva en criant :
— Sortez de là ! Attendez qu’on vous place !
Garneau souffla à Labrèche :
— Faut pas qu’on se laisse faire.
Les quatre hommes se rapprochèrent l’un de l’autre pour se donner du courage. Crachotant déjà de colère, Cyrille prit les devants :
— On sème pas le trouble, mon père, on voudrait rester ensemble.
— On se connaît, fit Koliare.
— Ça fait de mal à personne ! dit Garneau.
Le prêtre semblait très mécontent. Se plantant devant eux, il se dressa de toute sa taille.
— Personne ne choisit sa place. C’est moi qui répartirai. Toutes les places sont bonnes.
— Alors, fit Victor Billon, on voit pas pourquoi on prendrait pas celles-là.
Le petit curé qui les avait accueillis à la gare les rejoignit. Prenant le bras de son confrère, il le tira doucement en disant :
— Laisse faire. La place ne manque pas. Tout se passe toujours très bien. Les gens du comité d’accueil ont l’habitude. Ils vont s’occuper de tout. Va te reposer près du feu.
Le jeune prêtre hésita. Il regarda le curé de Saint-Georges beaucoup plus âgé que lui, dont le visage exprimait à la fois la tendresse et l’autorité. Serrant les dents sur sa colère, il enveloppa les quatre hommes d’un regard dur. Suivant à regret le petit curé il marmonna :
— Je voulais séparer ceux qui boivent. Ils ne sont pas faciles. Tu verras.
— Ne t’inquiète pas. Tout ira bien.
Un moment indécises, les femmes prirent possession des locaux. Les bâches montées sur des anneaux pouvaient coulisser jusqu’à fermer complètement chaque compartiment. Il y avait deux lits par case plus des paillasses que l’on pouvait dérouler sur le plancher pour les enfants.
— Mon Dieu ! se lamentait Élodie, où va-t-on bien caser nos meubles ?
Une femme du comité d’accueil intervint :
— Vous faites pas de bile, y a une bâtisse à la gare pour les remiser en attendant.
— En attendant quoi ? lança Koliare.
La femme du comité, qui était presque aussi longue et sèche que lui, le toisa en répliquant :
— En attendant que tu trouves le courage de te construire un campe. Si t’as autant de force que t’as l’air d’avoir de gueule, ça devrait pas traîner.
L’Ukrainien se mit à rire. Les autres n’en avaient plus la force. Les enfants somnolaient ou pleurnichaient, effondrés sur des paquets de linge. Les femmes se bousculaient. Elles regardaient cet intérieur sinistre, l’air effrayé. Pour toute la longueur du bâtiment, il n’y avait que quatre suspensions de fer portant des lampes à pétrole aux verres noircis. Leur clarté ne pénétrait pas jusqu’au fond des compartiments où il fallait ranger presque à tâtons. On entendait des disputes pour une place jugée meilleure qu’une autre.
— Dire qu’y en a qui ont encore le courage de s’engueuler, grogna Billon.
La femme du comité consolait les enfants. Elle avait pris un tout-petit sur son bras et le berçait doucement en marchant dans l’allée centrale, au gré des déplacements des hommes occupés à transporter des valises. Son visage anguleux était éclairé par un beau regard chaud, tout plein de compassion. Elle dit :
— Ceux qui s’endorment, vaudrait mieux les coucher dès que les lits sont faits. Ils mangeront mieux demain matin.
Tout s’organisait. Des baluchons défaits sur les matelas et des valises ouvertes par terre, on sortait le bric-à-brac de ce qu’on avait emporté de plus précieux. Le reste était avec les meubles. Ici, le missel côtoyait la casserole cabossée, la bouilloire était enveloppée dans un collet de fourrure élimé, témoin de temps meilleurs. Charlotte Garneau préparait le lit de son aîné en s’efforçant de cacher les reprises et les pièces de ses draps.
Dès que le passage central fut libre de tout bagage, le curé de Saint-Georges battit des mains et cria :
— Tous les chefs de famille viennent se faire inscrire !
Lentement, les hommes se dirigèrent vers la porte où une petite table était installée. Habitués des longues files d’attente, ils s’alignèrent sans hâte. Ils se mirent à bavarder en se passant leurs blagues à tabac. Les deux prêtres s’étaient assis, encadrant l’homme du comité que l’abbé Gauzon désigna en expliquant :
— M. Faivre est notre agent des terres. Demain, c’est lui qui vous attribuera les lots. M. Faivre a la gentillesse de présider aussi le comité d’accueil. C’est donc à moi ou à lui que vous devrez vous adresser pour tout.
Les premiers qui se firent inscrire étaient des gens de Québec. Dès le départ, ils avaient constitué un petit clan bien soudé. Ils s’étaient installés à l’autre extrémité du bâtiment.
Après eux, Garneau s’avança contre la table où était ouvert un grand registre avec ses deux colonnes du doit et de l’avoir.
— Garneau Martin, trente-six ans. Confiseur de métier. J’étais chef chez Brassus.
— Ta femme ?
— Charlotte, trente-cinq ans. Elle était à la maison.
Faivre inscrivit : sans profession.
— Enfants ?
— Quatre. François, quatorze ans, apprenti dans la maison où j’étais. Paula, six ans. Denise, quatre. Laurence, trois.
— Tu sauras peut-être encore faire les dragées quand elles se marieront.
Faivre devait avoir une quarantaine d’années. Son crâne dégarni sur le devant luisait comme un marbre dans un nid de cheveux blancs frisottés. D’énormes sourcils gris et une épaisse moustache barraient son visage sanguin.
— Suivant !
— Labrèche Cyrille, trente ans. J’étais livreur de charbon. Je connais bien les chevaux et je crains pas le travail pénible.
— Tant mieux. Personne vient ici pour se prélasser… Ta femme ?
— Élodie, vingt-six ans. Elle était à la machine dans un atelier de couture.
Faivre inscrivit : couturière.
— Trois enfants. Clémence, cinq ans. Paul, quatre et Jules, deux ans… si y faut faire du charroi, pouvez m’appeler…
L’abbé Gauzon l’interrompit :
— Demain, mon ami. Vous verrez ça demain.
L’Ukrainien s’avança.
— Je m’appelle Koliarewski Mikhaël Ivan Ivanovitch.
— Eh ! Doucement ! C’est compliqué.
— Ben, tout le monde m’appelle Koliare. Koliare Michel.
— J’aime mieux ça… Avec un K ?
— Oui, comme ça.
Le grand maigre s’était cassé en deux et se tordait le cou pour voir le registre.
— Je sais lire et écrire.
— Je veux bien te croire, mais c’est pas à ça qu’on va t’occuper.
Comme Koliare se redressait, l’agent des terres fronça ses épais sourcils.
— Dis donc, c’est pas du petit-lait, que t’as bu dans le train. Tu pues l’alcool. Faudra te tenir, hein !
— Ils sont plusieurs à boire, renchérit le curé barbu. Je ne voulais pas qu’ils soient ensemble…
Le grand Ukrainien lança :
— Je bois peut-être, mon père, mais je suis jamais saoul. La preuve.
Ecartant ses voisins d’un large geste, il empoigna l’une de ses jambes qu’il leva presque à la verticale le long de son corps. Dans cette position, il quitta sa tuque, libéra une longue chevelure presque blanche et lança :
— Mon père, le jour où vous verrez un homme saoul faire comme ça, vous me le présenterez.
S’étant remis sur ses deux pieds, il reprit :
— Ma femme, c’est Jeanne. Elle est de Montréal. Elle était vendeuse chez Eaton’s. Notre garçon, c’est Antoine, il a dix ans.
Les trois hommes regagnèrent lentement le fond de la baraque, rattrapés bientôt par Billon qui leur dit :
— Je crois qu’avec le curé, on s’est pas fait un ami.
— Et alors, lança Labrèche, qu’est-ce que ça fout ! On est venus ici pour faire de la terre, pas pour être sacristains.
Les femmes avaient achevé les lits où dormaient déjà les plus petits. Elles empilaient leurs affaires sur des rayonnages. Charlotte Garneau qui semblait aussi forte de caractère que d’épaules s’était vite arrangée de son fourbi et de sa literie. Puis elle avait pris en main l’installation des Labrèche, donnant à Élodie des ordres bien plus que des conseils.
— Ne mets pas tes serviettes en bas, les petits vont te les cochonner.
— Mon Dieu, soupirait Élodie, c’est tout de même pas une vie ! Si ma pauvre mère me voyait !
Cyrille qui arrivait l’interrompit :
— T’inquiète pas. Quand on aura une grande ferme, elle en bavera d’envie, ta vieille !
Élodie, que le travail dans le terrible atelier de couture avait déjà éloignée de son enfance passée dans le tiède cocon d’une arrière-boutique de tailleur, semblait perdue parmi ces gens beaucoup plus aptes qu’elle à s’accommoder de tout. Elle avait des gestes plus lents que les autres femmes, moins adroits aussi. Jeanne Koliare, petite brune bien faite, à l’œil vif et au visage rond, avait achevé sa propre installation. Elle vint aider également.
La lueur des lampes vacilla et un courant d’air froid arriva jusqu’au fond du bâtiment. Il y eut un grand remuement du côté de la porte et quelques cris.
— C’est sûrement le manger, dit l’Ukrainien, faut pas traîner.
À peine un mouvement s’était-il amorcé en direction des tables que la voix de l’abbé Gauzon se faisait entendre :
— En ordre, s’il vous plaît ! On servira quand tout le monde sera aligné et que le silence sera parfait.
Trois hommes et une femme venaient d’entrer, portant deux corbeilles et deux chaudrons à couvercle de cuivre.
— Le grand sur le fourneau. Posez l’autre au bout de cette table.
La femme ordonnait d’une voix tranchante. Son visage dur était éclairé par un regard bleu qui semblait tout embrasser d’un coup. Un foulard noir à ramages blancs enserrait sa tête. Dessous, on devinait un chignon. Sur les tempes, s’échappaient des mèches grises.
Lorsqu’elle souleva le couvercle, la buée l’enveloppa. Une forte odeur de lard fumé envahit l’espace. Le silence s’était fait. Deux files s’étaient formées dans les deux allées. Les gens se mirent à avancer un à un, tendant des ustensiles allant de l’assiette ébréchée à la casserole de cuivre en passant par le bol, la gamelle militaire ou la poêle à frire. Quand une mère tendait un grand récipient, la femme qui servait avec un gros pochon demandait :
— Combien ?
— On est quatre.
Elle comptait quatre louches et en ajoutait la moitié d’une.
— On est trois, dit une mère, plus un petit qui dort.
— Qui dort dîne, fit la femme au foulard et au regard clair.
Quelque chose de dur émanait de son visage et imposait silence.
Les hommes distribuaient un chanteau de pain et une petite saucisse par personne. Dès qu’ils étaient servis, tous allaient s’asseoir à l’une des deux grandes tables. Les mères partageaient la soupe aux fèves très épaisse.
L’abbé Gauzon frappait dans ses belles mains blanches en répétant :
— Personne ne commence à manger !
Petits et grands regardaient les assiettes où la nourriture refroidissait. Enfin, lorsque la dernière femme servie eut trouvé place, le prêtre dit :
— Répétez après moi : Seigneur, bénissez le repas que nous allons prendre… Seigneur, nous te remercions de nous l’avoir donné… Vous pouvez vous asseoir.
Quand tout le monde fut assis, un grand silence se fit, troublé seulement par le raclement des cuillères et une sorte de brait curieux, fait par toutes ces bouches aspirant la soupe.
OceanofPDF.com