Miséréré
Chapitre 27
Le gel avait serré très fort durant la nuit et son étreinte s’accentua encore avec les premières lueurs. Avant même de se lever, Cyrille le sentit. Tout le disait. La sonorité du vent, sa manière de couiner en abordant la toiture, les craquements de la maison. C’était un froid musical et porteur de lumière.
Sans réveiller Élodie ni les enfants, Cyrille se leva. Le foyer était encore tout plein de braises rouges et une bonne tiédeur régnait dans la maison. Cyrille avait envie de crier que si son travail avait résisté à cette tempête, il résisterait tout l’hiver.
Il s’habilla en hâte, ouvrit avec mille précautions la porte du foyer et posa trois petites bûches refendues sur les braises. Il y eut un pétillement suivi bientôt du chuintement de la résine qui commençait à s’enflammer. Cyrille s’approcha de la fenêtre. Avec son ongle, il gratta les fleurs d’hiver que la nuit avait ciselées et approcha son œil. Une caresse rose passait déjà sur la neige. Il se frotta les mains. Une flambée de force était en lui. Un grand désir d’aller.
Il commença cependant par se diriger vers le pignon nord de la demeure. Lentement, il passa ses mains le long des jointures des cartons. C’était à peine si l’on sentait çà et là un tout petit biseau glacé. Lorsque les joints seraient colmatés à l’extérieur avec de la mousse ou de la vieille ficelle, plus rien ne passerait. Bon travail ! Bonne idée que ces cartons, même si la publicité et les étiquettes d’expédition déplaisaient un peu à Élodie. S’il avait seulement pensé de les clouer tous à l’envers, mais ça faisait partie des idées simples qui ne lui venaient jamais.
Étant revenu près du fourneau, Cyrille hésita un moment. Il eût aimé boire du thé et manger un peu avant de sortir, mais il ne voulait pas prendre le risque de réveiller les enfants. Il avait envie de jouir de ce silence pétillant de gel. De ce calme. De cette lumière qui montait. Il avait hâte d’y plonger. De se trouver seul sur cette neige recouvrant sa terre et de s’attaquer aux arbres.
Il acheva de s’habiller, prit sa grande cognée et sa hache à ébrancher, puis, ouvrant la porte doucement, il sortit.
Les retournements du vent avaient sculpté le sol. On y lisait les traces d’un combat. Les vagues se heurtaient, se chevauchaient, se couraient après, tournoyaient sans raison apparente. Cet univers pétrifié semblait un monde en mouvement. En fait, ce qui vivait à sa surface tourmentée était la rencontre de deux courants. Le premier venait de l’est, le second du nord. C’était à la fois, entre les deux, une rencontre et une course. Le premier était la nappe de soleil, le second la nappe de vent. Un fin brouillard de poussière miroitante filait d’une crête à l’autre. Et c’était lui, le grand modeleur de sol. À gestes ténus, il balayait ici pour thésauriser plus loin.
Cyrille s’éloigna lentement, pas très à l’aise avec les raquettes sur cette surface mouvementée qui résistait ici, solide et lustrée comme un marbre, pour craquer un peu plus loin ou s’effriter. Dès qu’il eut atteint la forêt, la musique changea de ton. La voix devint plus profonde, les instruments plus nombreux. Les arbres ne portaient presque plus de neige. La nuit les avait secoués sans relâche et l’aube continuait. Cyrille se retourna. Les congères autour de la maison s’étaient également métamorphosées. Il fut ému, soudain, à l’idée de ces quatre vies dormant au chaud, sous cette carapace que le soleil lustrait d’or et de violine. Caressée à rebrousse-poil, la colline aussi avait changé d’aspect. Elle s’était assombrie. Elle ronronnait et grognait tout en même temps, hésitant entre la colère et le jeu.
Un long moment, Cyrille chercha par où commencer. Mieux valait un endroit abrité. Il marcha encore en lisière, puis, s’étant décidé pour une grosse épinette, il ficha sa petite hache dans une souche émergeant de la croûte glacée et se mit à piétiner la neige autour du tronc qu’il voulait attaquer. Une fois la neige tassée, il délaça les raquettes et les laissa de côté. Après avoir coupé quelques branches gênantes, il commença l’abattage. Le bois gelé était dur, mais les coups portaient franc. De belles éclapes larges comme les deux mains giclaient dans la lumière. C’était un peu comme s’il eût abattu son premier arbre. Les autres, il les avait coupés en pensant au rôle que chacun d’eux tiendrait dans sa construction. À présent, il abattait vraiment pour agrandir sa terre. Et c’était le plus important.
Il changea trois fois de place avant de donner les derniers coups. L’arbre amorça un lent mouvement, une chute raide, à peine vrillée, avant de s’allonger dans un grand craquement et un éclaboussement de neige.
À peine l’écho s’était-il éteint que la voix d’Élodie arrivait, limpide et douce dans cette clarté.
— Eoh ! Viens ! Tu n’as rien pris… Viens vite.
Cyrille fit un grand geste et planta sa hache à la base du tronc abattu. À présent, il pouvait aller. Il pouvait plonger de nouveau dans la chaleur et le vacarme. Quand il aurait mangé, il ferait sortir les enfants qui pourraient courir et crier, se quereller dans la lumière blonde, il avait eu son moment de solitude et de paix. Son étreinte jalouse avec ce qui allait être sa terre. Il tasserait un sentier pour que ses fils puissent marcher. Ils ne feraient sans doute pas grand-chose, mais ils pourraient pourtant traîner quelques branches, avoir un premier contact avec cet avenir que leur père défrichait ; apporter leur contribution à ce domaine qu’un jour ils agrandiraient.
Lorsque Cyrille ouvrit la porte, une bonne odeur de pain grillé l’accueillit avec les premiers piaillements des garçons.
OceanofPDF.com