Miséréré
Chapitre 22
Une brutale saute de vent annonça la neige. Non plus celle qui vient poudrer les dernières rousseurs de l’été indien. La vraie. La première de l’hiver. Celle qui semble venir de partout à la fois.
Les animaux de la forêt la sentirent les premiers. Ceux qui ne s’étaient pas encore terrés se hâtèrent, d’autres poussèrent vers le sud. Des rapaces montèrent très haut, bien au-dessus du vent pour être les premiers à voir arriver les tourbillons glacés. Puis, après les animaux, les Indiens et les coureurs de bois qui consolidèrent leurs campements et amassèrent du bois. Enfin, sur les rangs et dans les paroisses, les colons arrivés depuis quelques années et qui avaient appris à lire dans le ciel, à interroger les bruits de la forêt.
À Saint-Georges, Alban Robillard qui avait eu les genoux bloqués par l’arthrose durant plus de deux années après être tombé dans un trou de glace fut obligé de reprendre ses cannes. Il dit au curé :
— Cette fois, ce sera un gros coup. Je le sens venir.
Le petit prêtre tout en nerfs sortit et flaira le vent.
— Sacré nom d’un bonhomme, lança-t-il, on se croit près du bon Dieu et on oublie de regarder le ciel.
Battant de la soutane ; il partit en courant et se mit à remuer toute la cité. Entrant comme un courant d’air dans le bâtiment des colons, il cria à Élodie Labrèche qu’on allait la déménager, qu’elle se dépêche de préparer son fourbi. Comme les autres femmes le regardaient, un peu ébahies, il lança à Charlotte Garneau :
— Toi, la grosse, au lieu de me zieuter comme ça, va donc l’aider. Et qu’elle habille ses petits chaudement. Dès que j’ai de quoi l’emmener, je viens la chercher. Si elle arrive pas avant la neige, son cinglé de mari est fichu de rappliquer.
Il grimpa en courant le chemin de la gare. Et Charlotte qui le regardait filer ne trouva qu’une chose à dire :
— Sûr qu’on lui donnerait pas ses cinquante-deux ans !
À la station, le chef dit qu’il était d’accord pour prêter un wagonnet à pompe.
— Vous avez tout le temps, y a pas de train avant deux jours. Mais faut trouver du monde, mon père, j’ai personne.
— Foutu chemin de fer ! grogna le prêtre en redescendant vers le centre.
Au Magasin Général, il bondit vers Catherine Robillard.
— Où est Steph ?
— À la réserve, mon père.
Surprise bien qu’elle eût l’habitude de le voir toujours pressé, Catherine demanda :
— Y aurait-il le feu à la cure ?
Enjambant les caisses et les paniers, sans se retourner, le prêtre cria :
— Non. Mais la neige arrive à grand train.
— C’est tout de même pas la première fois.
Tandis qu’il allait ainsi du Magasin Général à la scierie, de la scierie au hangar où était le mobilier des colons, le ciel se couvrait.
Et ce n’était pas seulement le curé de Saint-Georges qui se mettait à courir. Sur le rang trois comme sur tous ceux où des colons avaient commencé des constructions, c’était la fièvre. Si deux ou trois bâtisses étaient en chantier, les hommes unissaient leurs forces pour essayer d’en couvrir une. Ceux qui possédaient un cheval se dépêchaient de lui monter un abri en fascines adossé à un talus qui le protégerait du nord.
Au cœur de la forêt, les charretiers sortant le bois des coupes poussaient les attelages et, parce qu’ils sentaient eux aussi arriver la tempête, les chevaux donnaient fort de la croupe et du poitrail pour enlever les charges et filer au plus vite vers les écuries bien closes des moulins à scie.
Lorsqu’il remonta vers la gare, le curé de Saint-Georges n’était plus seul. Quatre hommes l’accompagnaient. Parmi eux le menuisier qui portait une petite fenêtre calée dans son huisserie. Derrière eux, venaient Élodie et Charlotte chargées de sacs, puis les trois petits.
— Allez vous mettre au chaud à la gare, leur cria le prêtre. On vous appellera quand ce sera à vous !
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