Une mère en cavale - Un protecteur si séduisant
Chapitre 10
10
— Kayla !
Gabe, le cœur battant à se rompre, rejoignit la jeune femme en courant. La main sur la poignée de la porte, elle fit volte-face.
— Gabe ?
— Qu’est-ce qu’il t’a pris ? Tu roulais à tombeau ouvert. Tu aurais pu te tuer !
Lui relevant le menton, il la considéra avec inquiétude et lut l’effroi au fond de ses yeux verts.
— Oh ! ma pauvre chérie…
Il glissa son bras sous le sien et la guida jusqu’au canapé.
— Reste là.
Il sortit rapidement fermer à clé la voiture de la jeune femme, puis retourna à l’intérieur et poussa le verrou.
Kayla était roulée en boule sur le canapé, les bras serrés sur sa poitrine. Lorsqu’elle l’aperçut, elle se redressa en secouant la tête.
— Ne me regarde pas comme ça. Je vais bien. Ce n’est rien… Je suis juste un peu paranoïaque.
— Tu as toutes les raisons de l’être. Maintenant, explique-moi pourquoi tu essayais de me semer.
Il s’assit près d’elle et l’enlaça. Elle se lova contre lui et appuya sa joue sur son torse.
— Quand j’ai ramené Dakota tout à l’heure, dit-elle en triturant sa chemise d’uniforme, une voiture nous a percutés. Nous avons failli quitter la route.
Il se raidit.
— As-tu pu distinguer le modèle du véhicule ?
— Non. Il pleuvait des cordes. C’est à peine si je voyais le marquage au sol, alors… Et puis, tout s’est passé en quelques secondes. J’ai dû maîtriser la voiture. S’il n’y avait pas eu cette barrière, Dakota et moi…
— Vous seriez morts. Je comprends mieux pourquoi tu as eu si peur quand je te suivais, tout à l’heure. Tu as cru que c’était lui, dit Gabe en la serrant plus fort contre lui.
Elle hocha la tête.
— Excuse-moi, murmura-t-elle. Je ne savais pas.
— Pourquoi n’as-tu pas appelé la police ?
Elle haussa les épaules.
— A quoi bon ? La voiture s’était volatilisée, et j’aurais été bien incapable de la décrire. Et puis, je savais que je te reverrais bientôt.
Gabe frappa du poing l’accoudoir du canapé.
— Ah, si je tenais cette ordure !
Kayla tressaillit, et le fixa, effarée.
— Désolé. Je voudrais que l’enquête avance plus vite, poursuivit-il plus calmement. J’ai le sentiment qu’il est là, juste sous notre nez… Mais toujours hors de notre portée !
Il était tenté d’appeler le labo pour leur demander de se dépêcher, mais il savait que les techniciens ne pouvaient réaliser des miracles. Et puis, même s’ils trouvaient un cheveu ou un fragment de peau sur la cagoule, rien ne garantissait que l’ADN du meurtrier soit référencé dans la base de données.
Il avait passé la journée à lister et interroger les personnes qui n’étaient que de passage à Cape Churn, à suivre toutes les pistes qui s’offraient à lui — c’est-à-dire pratiquement aucune. Tout ce qu’il avait, c’était la cagoule, laquelle pouvait très bien ne comporter aucune trace de l’ADN du tueur, ou même ne pas lui appartenir du tout.
Kayla lui caressa la joue.
— Je sais que tu fais le maximum pour l’arrêter.
Tournant la tête, il embrassa le creux de sa paume, puis effleura ses lèvres d’un baiser aussi doux et léger qu’une plume.
— Je suis toujours fâché contre toi, dit-il.
— Je sais.
— Tu me promets que tu ne me causeras plus de pareille frayeur ?
— C’est juré.
Accentuant la pression de ses doigts, elle l’attira plus près d’elle et approfondit leur baiser.
Il s’abandonna, s’imprégnant de sa chaleur, de l’extrême douceur qui émanait d’elle, puis s’écarta à regret.
— Je ne peux pas.
Elle le regarda en clignant des paupières.
— Je dois rester en possession de tous mes moyens, ajouta-t-il en se levant. Qui sait ? Il pourrait être en train de nous observer en ce moment même.
Elle regarda vivement en direction de la baie vitrée. Dehors, le ciel avait viré au noir d’encre.
Un éclair déchira les nuages, suivi de peu par un grondement de tonnerre. Gabe vit qu’elle réprimait un frisson.
— Au moins, mes excès de vitesse nous aurons permis d’arriver avant que la pluie ne recommence à tomber, fit-elle avec un sourire forcé.
Gabe ne répondit pas. Que pouvait-il dire ? Qu’il s’en voulait atrocement de lui avoir fait peur ? Qu’il donnerait cher pour avoir entre ses mains l’individu qui l’avait traumatisée au point qu’elle en était arrivée à le craindre, lui ? Qu’il lui était presque insupportable de se tenir à quelques mètres d’elle et de ne pouvoir la toucher ?
Il rêvait de la prendre dans ses bras. Mais il n’en avait pas le droit. L’enjeu était trop important. Il n’y avait pas que Kayla : Dakota et le bébé aussi entraient en ligne de compte.
Il serra les poings.
Un deuxième éclair illumina la pièce.
— Je ne pense pas qu’il soit ici, déclara-t-elle. Il faudrait être suicidaire pour s’approcher de la falaise par un temps pareil.
— Il est dehors, quelque part, assura-t-il d’une voix tendue, les yeux rivés à la fenêtre pour éviter de la regarder.
Les doigts tièdes de Kayla se posèrent sur son bras.
— Mais pas ici, insista-t-elle. Nous sommes seuls.
Sa main remonta le long de son épaule, et elle se moula contre lui.
Comme s’ils obéissaient à une volonté propre, les bras de Gabe se refermèrent autour d’elle tandis que le désir montait inexorablement en lui.
— Allez, viens, lui murmura-t-elle à l’oreille. Ne restons pas devant la fenêtre.
Il la souleva et, lorsqu’elle eut noué ses jambes autour de sa taille, l’emporta dans la chambre. En franchissant le seuil, il sut que, cette fois, il n’y aurait pas de retour en arrière. Il ne serait jamais capable de recréer une distance entre eux. Leurs destins étaient aussi intimement mêlés que leurs corps.
Elle resserra l’étreinte de ses cuisses et recula légèrement pour l’embrasser. Du bout de la langue, elle s’insinua entre ses lèvres, engageant avec lui un duel sensuel, désespéré.
Son bassin ondulait en une danse endiablée qui le rendit fou de désir.
— Doucement…
Il écarta les mèches qui lui tombaient sur le visage et embrassa sa joue, son front, le bout de son nez. Pourquoi avait-il l’impression de n’être jamais rassasié d’elle ? Elle lui avait pourtant déjà caché la vérité une fois. Quand donc apprendrait-il qu’il était dangereux d’accorder sa confiance à une femme ? En quoi Kayla était-elle différente de Siena ?
— J’ai trop envie de toi.
Elle se remit à bouger contre lui. Sur le point de défaillir, il serra les dents, luttant pour conserver son sang-froid. Hélas, la bataille était perdue d’avance, il le savait.
— C’est une mauvaise idée. Tu viens de subir de dures émotions, tu es épuisée…
— Mais avec toi, je me sens bien. Serre-moi. Aide-moi à oublier…
Elle s’empara de l’une de ses mains et la pressa contre ses seins.
— Je t’en prie, supplia-t-elle.
Gabe poussa un gémissement sourd.
— Tu ne me facilites pas la tâche.
Elle sourit sans mot dire et se laissa glisser à terre.
Il garda les mains posées sur ses hanches jusqu’à ce qu’elle ait trouvé son équilibre, puis remonta sa jupe jusqu’à ce que ses doigts rencontrent l’élastique de sa culotte.
Une fois débarrassée de la mince barrière de tissu, elle posa sa main sur la sienne et le guida vers l’intérieur de ses cuisses.
Comme il taquinait délicatement son clitoris, elle rejeta la tête en arrière, et ses cheveux s’écroulèrent en cascade sur ses reins. Il poursuivit ses caresses jusqu’à ce qu’elle s’accroche à lui et crie son nom.
— Viens en moi… Maintenant.
Le tirant par la main, elle recula vers le lit, s’assit, puis déboucla fébrilement le large ceinturon de son uniforme et baissa la fermeture Eclair de son pantalon. Il ôta ses bottes et défit sa chemise.
Lorsqu’elle se pencha en avant et effleura son sexe du bout de la langue, il crut défaillir. Il plongea ses doigts dans ses cheveux, prenant garde à ne pas toucher les points de suture.
Lorsqu’elle le prit dans sa bouche, il gémit et se recula légèrement. Le plaisir était si intense qu’il en était presque douloureux.
Elle l’agrippa plus étroitement, impulsant un mouvement de va-et-vient de plus en plus rapide.
Sur le point d’exploser, il se dégagea et l’allongea sur le lit avant de s’étendre à côté d’elle. Il ne pouvait plus attendre : il fallait qu’il entre en elle. Encore entravée par ses vêtements, Kayla se débarrassa lestement de son corsage. Il cueillit entre ses lèvres la pointe de l’un de ses seins à travers sa prison de dentelle.
Un soupir de volupté souleva la poitrine de la jeune femme, qui fit glisser les bretelles de son soutien-gorge sur ses épaules.
Il défit l’agrafe et lui ôta le sous-vêtement, libérant ses seins. Ils étaient parfaits. Ronds, opulents, tendus par le désir, ils appelaient la caresse. Inclinant la tête, il lécha et mordilla la pointe rose.
Elle se cambra en gémissant. Il glissa un genou entre ses cuisses, brûlant de s’introduire en elle. Brusquement, il s’immobilisa.
— Qu’y a-t-il ?
Elle agrippa ses fesses et l’attira contre elle, mais il résista.
— Je n’ai pas de préservatif.
— Ne t’inquiète pas, tu ne cours aucun risque avec moi.
— Je suis aussi en parfaite santé.
— Et tu n’as pas à craindre que je tombe enceinte, puisque je le suis déjà, dit-elle avec un rire tremblant.
Incapable de se contenir plus longtemps, il prit possession d’elle.
— Mon Dieu, c’est si bon, souffla-t-il.
— Mmm… Oui, renchérit-elle. Plus fort !
— Tu es sûre ?
— Fais-moi confiance.
Lui faire confiance ? Il y avait bien longtemps qu’il ne comptait plus que sur lui-même. Il avait pour habitude de prendre en charge et de contrôler les situations qui se présentaient à lui. Or, en ce qui concernait Kayla, il ne contrôlait rien : ni le tueur qui la menaçait, ni les sentiments merveilleux et terrifiants qu’elle faisait naître en lui. La logique et la raison lui ordonnaient de s’éloigner, de conserver une certaine distance émotionnelle vis-à-vis d’elle, mais les mots « fais-moi confiance » continuaient à résonner dans sa tête… Et il se rendait compte qu’il était tenté de répondre à sa prière.
A cette idée, il fut soudain pétrifié d’angoisse. Son désir s’éteignit brutalement, laissant place au froid et à l’obscurité.
— Il ne faut pas, lâcha-t-il.
— Comment ?
Elle leva les yeux vers lui, les joues enfiévrées par la passion.
— Pourquoi ? Nous sommes tous deux des adultes consentants. J’en ai envie et, apparemment, toi aussi.
— Je ne peux pas.
Brisant leur étreinte, il roula sur le dos et se couvrit le visage de son bras replié.
Kayla resta étendue près de lui, immobile.
— Cela a-t-il quelque chose à voir avec la mère de Dakota ? s’enquit-elle, perspicace.
— Non, répondit-il aussitôt, tout en sachant que c’était un mensonge.
Il avait eu des liaisons depuis Siena, mais après la façon brutale, cruelle, dont s’était terminée sa première histoire d’amour, il avait toujours fait en sorte de garder le contrôle sur ses sentiments. Si sa partenaire réclamait davantage, il mettait fin à la relation. Il ne voulait plus donner son cœur à personne.
Il avait su dès le premier regard que Kayla était différente.
Mais était-il prêt à aimer de nouveau, comme au temps de ses dix-huit ans ? A prendre un tel risque ? Et, d’ailleurs, était-ce souhaitable, sachant quel danger elle courait ? S’il voulait la protéger efficacement, il devait à tout prix éviter de s’impliquer.
— Que t’a donc fait cette femme ? le questionna-t-elle, les doigts crispés sur le drap.
Il roula hors du lit et ramassa ses vêtements.
— Je dois y aller.
Kayla rabattit sa jupe et enfila sa blouse sans prendre la peine de remettre son soutien-gorge. Il remarqua, non sans trouble, que ses seins étaient visibles à travers le fin coton blanc.
— Je vais demander à Taggert de mettre un policier en faction devant chez toi ou, au moins, de dépêcher une patrouille à intervalles réguliers.
Elle le fixa sombrement.
— Et cela est censé me faire oublier que tu es en train de t’enfuir comme un voleur ?
Gabe était conscient qu’il venait de tout gâcher entre eux.
— Kayla, je…
— Ne t’inquiète pas. Il est évident que nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre.
— J’ai besoin de temps.
— Et moi, d’un homme qui n’a pas peur d’aimer.
Elle se leva et rentra son corsage dans sa jupe.
— Va-t’en.
Il baissa la tête. Partir ainsi, en laissant tant de non-dits en suspens, lui brisait le cœur, mais il ne savait quels mots employer.
— Dakota pourrait venir dormir sur le canapé ce soir, si tu veux.
— Non.
Sans le regarder, elle coinça une mèche de cheveux derrière son oreille.
— Envoie-moi un policier si tu le souhaites. Pour le reste, je peux me débrouiller seule. Je fermerai les portes à clé. Et, de toute façon, comme je l’ai dit, aucune personne saine d’esprit ne viendrait rôder ici par un temps pareil.
Il n’y avait plus rien à ajouter. Il ramassa sa ceinture, enfila ses bottes et sortit, attendant qu’elle ait repoussé le verrou derrière lui pour descendre les marches du perron et regagner son 4x4.
Il resta assis là un long moment, le moteur allumé, la main sur le levier de vitesse, chaque fibre de son être lui criant de retourner auprès d’elle et d’aller au bout de ce qu’ils avaient commencé sans plus se soucier des conséquences.
Mais il ne pouvait s’engager avec elle quand l’enjeu était si grand. C’était trop risqué.
Il enclencha la marche arrière, fit demi-tour et s’éloigna, en proie à la plus grande incertitude.
Une fois au B & B, il monta directement dans sa chambre, n’ayant envie de parler à personne.
Il croisa Dakota dans l’escalier.
— Tu ne dors pas chez Kayla ? s’enquit ce dernier.
Gabe secoua la tête.
— Non.
— Quoi ? s’écria l’adolescent. Un fou furieux essaie de la tuer ! Tu n’es pas resté avec elle pour la protéger ?
— Elle préfère être seule. Mais sa porte est verrouillée. Et puis, je viens de passer un coup de fil à Taggert : une patrouille se rendra au cottage toutes les heures. Que veux-tu que je fasse d’autre ?
— Que tu te sentes un peu concerné par ce qui lui arrive !
Sa remarque fit à Gabe l’effet d’un coup de massue. Concerné, il l’était. Beaucoup trop, même.
— C’est une femme épatante, poursuivit son fils. Elle ne mérite pas de mourir.
— Dakota, personne ne mérite de mourir.
— Ah oui ? Dans ce cas, pourquoi est-ce que tu ne veilles pas sur elle ?
Il le bouscula et dévala les marches, ouvrit la porte et s’élança dans la nuit orageuse.
— Dakota !
— Laisse-le partir.
Molly était assise près de la cheminée, un livre ouvert sur les genoux.
— Que veux-tu ! Il s’inquiète. Il éprouve une sincère affection pour Kayla, tu sais. Il ne cesse de parler d’elle depuis qu’il est rentré. Kayla par-ci, Kayla par-là… A l’entendre, on croirait qu’elle a décroché la lune.
Bien qu’il garde le silence, Gabe partageait l’admiration de son fils. Alors pourquoi ne pouvait-il ouvrir son cœur à la jeune femme ?
* * *
— Ça s’est plutôt mal passé, n’est-ce pas, mon bébé ? dit Kayla tout en s’activant. Gabe est un homme bien, et il tient à ce que nous soyons en sécurité, c’est certain… Mais il y a des moments où j’ai du mal à le comprendre ! Les hommes sont parfois bizarres… Il ne reste plus qu’à espérer qu’il revienne à la raison rapidement. En attendant, conclut-elle en posant sur la table de la salle à manger une assiette garnie de salade fraîche et de blancs de poulet, c’est l’heure du dîner !
Malheureusement, où qu’elle se place, la baie vitrée se trouvait dans son champ de vision ; les éclairs et la pluie qui fouettait le carreau lui donnaient l’impression que des silhouettes mouvantes émergeaient de l’obscurité.
Son imagination fertile l’avait toujours servie en tant qu’artiste, prêtant vie et mystère à chaque ombre, à chaque jeu de lumière, donnant même du caractère au paysage le plus banal. Mais, aujourd’hui, elle se serait volontiers passée de son esprit fantaisiste.
Elle se força à avaler son poulet, parce qu’elle savait qu’il était important qu’elle se nourrisse correctement, mais la nourriture avait bien du mal à passer. Après quelques bouchées, elle reposa sa fourchette avec un soupir exaspéré.
— C’est ridicule ! J’en arrive à avoir peur de mon ombre !
Redressant les épaules, elle se remit à manger, déterminée à achever son repas avant d’aller se réfugier sous sa couette.
Soudain, une forme sombre passa devant la fenêtre.
Le cœur de Kayla s’arrêta, sa main resta suspendue à mi-chemin entre l’assiette et sa bouche, et elle demeura sans bouger, la poitrine comprimée par un cri silencieux.
L’apparition retourna au néant aussi vite qu’elle en avait surgi.
Kayla reprit péniblement son souffle et laissa sa fourchette retomber dans l’assiette. Etait-elle encore victime de son imagination ? Ou fallait-il prévenir la police ?
De violents coups frappés à la porte lui fournirent au moins la réponse à sa première question : la silhouette qu’elle venait d’apercevoir était bien réelle.
Elle bondit si brusquement sur ses pieds que sa chaise s’écroula avec fracas sur le carrelage.
— Kayla ! cria une voix familière. Laisse-moi entrer !
— Dakota ? répondit-elle en esquissant un pas vers la porte. C’est toi ?
— Oui. Ouvre ! Il commence à grêler.
Avec un soupir de soulagement, elle courut dans l’entrée, ôta la chaise qu’elle avait pris la précaution de placer là pour bloquer la poignée, tira le verrou installé par Gabe le matin, et ouvrit le battant à la volée.
Dakota, et avec lui une bourrasque de vent mêlée de pluie que l’auvent du porche était impuissant à arrêter, s’engouffra dans la maison. Des grêlons aussi gros que des petits pois tombaient sur le toit et sur la terrasse de bois.
Elle referma vivement la porte et remit le verrou en place.
— Que fais-tu ici ?
— Il faut bien que quelqu’un veille sur toi, puisque Gabe refuse de s’en charger, déclara-t-il, les sourcils froncés.
— C’est moi qui lui ai dit de partir.
Le garçon secoua la tête.
— Après ce qui s’est passé, il aurait dû rester ! grommela- t-il, furieux.
Il rougit.
— Pardon, je ne voulais pas m’énerver… Mais il faut bien que quelqu’un monte la garde ici ! Gabe m’a dit qu’un homme t’avait agressée à Seattle. Qui nous dit que ce n’est pas ce type-là qui a essayé de nous envoyer dans le décor tout à l’heure ?
Elle le contempla, attendrie. Une détermination farouche animait ses traits. Grand et mince, il ressemblait à une plante qui a poussé trop vite : il ne ferait pas le poids face au tueur. Il avait cependant la ténacité d’un bouledogue. Tout comme son père…
— Toutes les ouvertures sont bouclées, fit-elle observer. De plus, je suis certaine que ton papa a obtenu de son chef qu’un agent fasse régulièrement une ronde.
L’adolescent eut un reniflement de mépris.
— Et entre les rondes ? L’énergumène qui en a après toi aurait largement le temps d’agir avant que le flic ait terminé son café et ses beignets !
Elle sourit.
— Il n’y a pas de marchand de beignets à Cape Churn. Crois-moi, ajouta-t-elle en posant une main sur son bras, il vaut mieux que tu rentres. Je te ramène.
— Dans ce cas, je reviendrai et je dormirai sous le porche, insista-t-il avec la même expression têtue que son père. S’il te plaît, Kayla… Je serai plus tranquille comme ça.
Elle se mordilla la lèvre. Il fallait bien admettre qu’un peu de compagnie ne lui ferait pas de mal. Cela la distrairait des ombres qui se mouvaient derrière la fenêtre.
— Je veux bien, à condition que tu appelles ton père pour lui demander son accord.
Un grand sourire fendit les traits de Dakota.
— Super ! Je prends le canapé.
Il se laissa tomber sur le sofa et leva les yeux vers elle.
— Ne t’occupe pas de moi. J’ai apporté mes jeux vidéo.
Joignant le geste à la parole, il sortit sa console de son sac à dos.
Kayla rit. Avec le temps, il forcirait et deviendrait certainement aussi beau que son père.
Elle saisit le téléphone sur le comptoir et le tendit à son hôte.
— La ligne a été mise en service aujourd’hui : il devrait marcher. Je vais prendre une douche.
Il hocha la tête et composa le numéro.
Par discrétion, elle quitta la pièce et se rendit dans sa chambre, prit une serviette propre sur l’étagère et retourna dans le salon.
— Tiens, dit-elle à Dakota. Sèche-toi, tu es complètement trempé.
L’écouteur pressé sur l’oreille, il se contenta d’acquiescer d’un signe de tête.
Après s’être douchée, elle enfila sa chemise de nuit et son peignoir, puis gagna une nouvelle fois le salon.
Dakota s’était endormi sur le canapé, sa console de jeux posée à côté de lui sur la table basse.
Non, décidément, songea-t-elle, il ne lui serait pas d’un grand secours si l’assassin attaquait, mais le fait de le savoir là l’aidait à se sentir moins nerveuse.
Elle appréciait son geste, tout en étant consciente qu’elle ne pourrait compter éternellement sur sa présence rassurante. D’ailleurs, si le temps avait été moins mauvais, elle aurait davantage hésité à l’autoriser à passer la nuit au cottage. Contrairement aux policiers censés patrouiller dans le secteur, Dakota n’était ni entraîné ni armé. Ce n’était qu’un jeune garçon sans défense. Si l’assassin s’attaquait à elle et si Dakota était blessé en essayant de la défendre, elle ne se le pardonnerait jamais.
Elle souleva le combiné du téléphone pour composer le numéro du B & B. Au même instant, un violent fracas retentit, et des éclats de verre fusèrent dans la pièce.
Kayla hurla et se jeta à terre, tandis que Dakota, réveillé en sursaut, se levait d’un bond.
— Dakota ! Couche-toi !
En rampant, elle traversa le séjour et fit le tour du canapé.
— Regarde ! s’exclama-t-il en désignant un trou de la grosseur d’une balle de tennis dans la baie vitrée.
Des gouttes de pluie s’engouffraient à travers la brèche. Un éclair cisailla les nuages et l’orage tonna, avec plus de puissance encore que précédemment.
Elle tira sur la jambe de pantalon de Dakota.
— Couche-toi ! Il peut recommencer, chuchota-t-elle.
— D’accord.
Il s’accroupit et la considéra avec sévérité.
— Tu devrais être dans ta chambre. J’appelle la police, annonça-t-il en lui prenant le téléphone des mains.
Tout en se postant à ses côtés derrière le canapé, il composa le numéro de la police et pressa le combiné contre son oreille, puis haussa les sourcils.
— Il n’y a pas de tonalité.
Le cœur cognant dans sa poitrine, elle s’efforça de réfléchir calmement.
— Mon portable est dans mon sac, dans ma chambre.
— J’y vais, décréta-t-il en faisant le geste de se lever.
D’une pression sur l’épaule, Kayla le retint.
— Reste à terre. Nous allons y aller ensemble.
— Passe devant, je te suis.
Ils avaient atteint la cuisine lorsqu’un nouveau coup de tonnerre ébranla la maison et que toutes les lumières s’éteignirent d’un seul coup.
— Continue, l’exhorta Dakota.
Dès que les yeux de Kayla se furent un peu habitués à l’obscurité, elle reprit sa progression, attendant qu’un nouvel éclair lui permette de s’orienter.
Alors qu’elle approchait de la chambre, il y eut un autre grondement de tonnerre, qui s’acheva par une violente détonation.
Kayla plongea sous le comptoir de la cuisine, tira Dakota par la manche et le serra contre elle.
— Tu crois que c’est lui ?
— Je ne sais pas. Mais ne t’inquiète pas, nous allons nous en tirer, dit-elle, maîtrisant les tremblements de sa voix pour ne pas effrayer l’adolescent.
Elle ouvrit un tiroir au-dessus de sa tête et s’empara d’un couteau de boucher, regrettant de ne pouvoir se lever pour attraper la bombe insecticide que Gabe avait laissée sur le comptoir, hors de sa portée.
Elle serra fortement le couteau dans sa main et déclara :
— Je ne sais pas qui c’est, mais j’en ai assez.
— Que comptes-tu faire ?
— J’y vais. Toi, tu restes là.
— Non ! Tu ne fais pas le poids face à ce type.
Au même instant, des coups furent frappés à la porte.
— C’est ce qu’on va voir !
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