Une mère en cavale - Un protecteur si séduisant
Chapitre 4
4
Kayla s’éveilla, tout étonnée de s’être assoupie en plein après-midi. Elle se leva du canapé et se dirigea vers la fenêtre. Le soleil commençait déjà à descendre sur l’horizon. Bientôt, il ferait nuit. Un frisson d’appréhension lui parcourut l’échine.
Soudain, son cœur fit un bond : quelque chose avait bougé sur la route qui montait vers le cottage. Retenant son souffle, elle porta la main à sa gorge, les yeux rivés sur la silhouette sombre qui approchait. Peu à peu, ses contours se firent plus nets, et elle la distingua mieux : il s’agissait d’un adolescent poussant un vélo.
Respirant de nouveau librement, elle laissa échapper un rire nerveux.
— Ta maman est en train de perdre la tête, bébé ! Mais ne t’inquiète pas, j’ai encore six mois pour retrouver un peu de sérénité.
Elle avait peut-être été mal inspirée en venant sur la côte. En fin de compte, elle se sentait plus exposée ici, dans ce lieu reculé, qu’au milieu de la foule à Seattle.
Le garçon s’arrêta, s’accroupit près de la roue arrière de son vélo, sembla manipuler quelque chose, puis se redressa et balaya les environs du regard.
Repérant le cottage, il se remit en marche et, au lieu de poursuivre sur la route, tourna dans l’allée gravillonnée qui menait chez Kayla.
Un instant plus tard, des coups furent frappés à la porte, la tirant brutalement de sa stupeur. Comme elle ne venait pas ouvrir la porte, le garçon se pencha sur le côté et regarda par la fenêtre. Il approcha son visage de la vitre, les mains en visière autour des yeux.
— Bonjour ! Il y a quelqu’un ? cria-t-il.
Lorsqu’il l’aperçut, son visage s’éclaira.
— Pourrais-je utiliser votre téléphone, mademoiselle ? cria-t-il d’une voix assourdie par l’épais double vitrage.
Il aurait été impoli de l’ignorer, aussi répondit-elle :
— Ce n’est rien de grave, au moins ?
Pourvu que personne ne soit blessé ! pria-t-elle en silence. Et si une autre femme avait été attaquée ?
— Mon vélo a crevé. Il faut que j’appelle le commissariat.
— La police ? Pourquoi donc ? interrogea Kayla en faisant un pas vers la porte.
— Et pourquoi pas ? fit-il en haussant les épaules. Ça leur donnera de quoi s’occuper.
De quoi s’occuper ? Elle secoua la tête. N’avait-il pas entendu parler du meurtre ?
La curiosité l’emportant sur la prudence, elle décida d’ouvrir. Le garçon paraissait inoffensif. D’ailleurs, il n’avait pas menti à propos de la crevaison ; un rapide coup d’œil au vélo le lui confirma. Il faisait à peu près sa taille, et était plutôt maigre : il n’aurait de toute façon pas la force nécessaire pour maîtriser une femme et l’étrangler. Et ce n’était pas l’homme qui avait tenté de l’assassiner deux semaines plus tôt devant la galerie d’art, elle le savait. Elle n’avait donc rien à craindre.
— Une seconde, dit-elle.
Sans ôter la chaîne de sécurité, elle tira le verrou, ouvrit la porte, et dévisagea son visiteur.
— Je ne suis pas sûre que la ligne téléphonique soit rétablie. Laissez-moi simplement le temps d’aller vérifier.
— Bien sûr. J’aurais pu rentrer à pied chez ma tante, mais mon père va piquer une crise si je suis en retard. Il me prend pour un enfant de trois ans…
Il tourna le dos à la porte et racla le bout de sa chaussure contre l’un des piliers du porche.
— Quel bled minable ! C’est complètement mort, ici !
Kayla tressaillit à ces mots. Elle referma la porte et se hâta d’aller décrocher le téléphone posé sur le comptoir de la cuisine. Pas de tonalité. Avec un soupir, elle replaça le combiné sur son socle et alla chercher son portable dans son sac à main. Il n’y avait que deux barres sur l’écran — et encore, cela ne durerait peut-être pas.
Retournant dans l’entrée, elle défit la chaîne de sécurité et tendit l’appareil au garçon.
— La ligne fixe n’est pas encore rétablie, mais vous pouvez prendre mon portable. Je ne garantis pas que ça marche : la réception est mauvaise. Enfin, j’ai tout de même reçu un appel hier.
Il composa le numéro et pressa la touche d’appel.
Au bout de quelques instants, il secoua la tête.
— Rien.
Il essaya de nouveau, mais n’eut pas plus de succès que la première fois. Il referma l’appareil et le tendit à Kayla.
— Je crois que je vais rentrer à pied ! Merci quand même.
Il tourna les talons et descendit les marches du porche.
Kayla le regarda s’éloigner à pas lents, les épaules basses. Quelle idiote ! se morigéna-t-elle. Si elle se laissait aller à écouter ses peurs, à ne plus oser sortir, elle finirait par s’enfermer dans sa propre prison. Elle vivrait repliée sur elle-même, et son agresseur aurait gagné.
Il n’était pas question qu’un tel scénario se produise. Elle était d’une autre trempe que cela !
Et puis, l’agent McGregor avait raison : l’attentat de Seattle n’avait aucun rapport avec le meurtre de la nuit dernière. Personne ne savait qu’elle vivait à Cape Churn, car elle n’en avait touché mot à quiconque. Il était donc impossible que son assaillant l’ait suivie jusqu’ici.
Mue par une détermination nouvelle, elle s’avança sous le porche.
— Attends ! Je pense que ton vélo rentrerait à l’arrière de mon 4x4. Veux-tu que je te ramène ?
Il se retourna, protégeant ses yeux du soleil couchant.
— Merci, mais je ne veux pas vous déranger.
— Cela ne me dérange pas ! Donne-moi juste une seconde pour enfiler des chaussures, lança-t-elle en rentrant à l’intérieur.
Sur le point de fermer la porte derrière elle, elle suspendit son geste. L’adolescent n’était pas dangereux, et elle n’avait aucune envie de ressembler à l’une de ces vieilles dames pathétiques qui s’enferment à double tour à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Volontairement, elle la laissa ouverte, et courut dans sa chambre chercher ses sandales.
De retour dans le séjour, elle poussa une exclamation étranglée.
Le garçon se tenait près du chevalet, la palette à la main. En entendant son cri, il sursauta et la reposa en hâte sur la table attenante.
— Je suis désolé. Comme vous aviez laissé la porte ouverte, j’ai cru que je pouvais entrer.
— Mais oui, c’était exprès, mentit Kayla en laissant échapper un petit rire chevrotant. Seulement, je ne m’attendais pas à ce que tu sois si rapide !
— Vous peignez ? demanda-t-il en désignant le chevalet d’un signe de tête.
Il renifla et reprit :
— C’est une question idiote. Bien sûr que vous peignez… Sinon, pourquoi auriez-vous un chevalet et tous ces pinceaux ?
Kayla contempla la toile vierge et soupira.
— Avant, je peignais.
— Avant ?
Elle haussa les épaules et prit ses clés sur le comptoir de la cuisine.
— Depuis quelque temps, l’inspiration n’est plus au rendez-vous.
Passant son sac à main à son épaule, elle considéra son visiteur.
Le garçon ne semblait pas du tout pressé de partir : il examinait avec intérêt les tubes de peinture, touchait du bout du doigt les échantillons de couleur sur la palette.
— J’aime la façon dont les teintes se mélangent pour en créer de nouvelles.
— Moi aussi, cela me fascine. C’est d’ailleurs ce qui m’a donné envie de commencer.
Elle s’approcha de lui et ajouta :
— Etant donné que je te ramène chez toi, j’aimerais savoir comment tu t’appelles.
— Dakota. Etes-vous douée ?
— Pour conduire ?
— Non, pour peindre.
Kayla faillit éclater de rire. Elle ne tenait pour acquis ni son talent, ni le succès grandissant qu’elle avait rencontré au cours de ces cinq dernières années. Aujourd’hui, ses œuvres étaient recherchées par les riches amateurs d’art, mais le chemin avait été long depuis l’époque où elle vendait ses toiles sur les trottoirs de Seattle. Douée ? Son rire mourut dans sa gorge.
— Parfois.
L’adolescent pivota et gagna la porte à grands pas.
— Au moins, vous n’avez pas eu une amende à payer, vous n’avez pas été mise en probation ni renvoyée de chez vous simplement parce que vous pratiquiez votre art !
Il sortit sous le porche et sauta au bas des marches.
Kayla le suivit et ferma la porte à clé derrière elle.
— Une amende ?
Il ne répondit pas, et elle n’insista pas. Elle aurait voulu lui demander ce qu’il entendait par là, mais son expression orageuse n’invitait pas à la confidence.
Elle déclencha l’ouverture automatique des portières et ouvrit le coffre du 4x4. Les sièges arrière étaient encore abaissés : elle les avait laissés ainsi après avoir déchargé ses valises et son matériel de peinture à son arrivée ici, la veille.
Elle aida Dakota à charger la bicyclette à l’intérieur, en lui laissant toutefois la partie la plus lourde. Une fois que le vélo fut couché sur le côté, le jeune garçon grimpa sur le siège passager pendant qu’elle refermait le coffre et montait à son tour dans la voiture.
Alors qu’elle s’installait derrière le volant, elle fut aveuglée par un éclat de lumière. C’était le soleil qui se reflétait dans un objet suspendu au rétroviseur. Clignant des paupières, elle tendit la main pour s’en saisir. Ses doigts se refermèrent sur une fine chaîne métallique. Lorsqu’elle baissa les yeux, son cœur s’arrêta, l’air resta bloqué dans sa gorge. Dans sa paume reposait un médaillon en or, celui-là même qu’elle portait le soir du vernissage à Seattle…
* * *
Gabe sortit de la douche, s’empara d’une serviette et s’essuya les cheveux, tout en méditant sur les événements de la journée. Il ne parvenait pas à oublier le meurtre.
Il était auprès de l’inspecteur en chef quand il avait fallu annoncer la nouvelle aux parents de la jeune fille. L’incrédulité s’était lue dans leurs yeux, bientôt remplacée par un chagrin écrasant. Il en avait encore le cœur serré.
Et, pour couronner le tout, Dakota n’était toujours pas rentré. Si cela continuait, il serait en retard pour le dîner.
Non pas que Gabe soit particulièrement à cheval sur la ponctualité. Mais il craignait toujours que l’adolescent ait des ennuis.
En bas, la porte d’entrée claqua, faisant résonner la vieille demeure.
Gabe suspendit sa serviette autour de son cou, enfila un jean et, pieds nus, traversa sa chambre à coucher pour gagner le palier qui surplombait le vaste hall.
— Dakota ?
N’obtenant pas de réponse, il descendit rapidement l’escalier et parvint au pied des marches à l’instant où la porte s’ouvrait de nouveau, et où Kayla Davies entrait, suivie de Molly, la sœur de Gabe, et de Dakota.
A la vue de Gabe, Kayla s’immobilisa brusquement et Molly, qui avait continué à avancer, la bouscula. Projetée vers l’avant, Kayla atterrit contre le torse nu de Gabe qui, par réflexe, la retint dans ses bras.
— Bonjour… pour la seconde fois ! dit-il, un petit sourire au coin des lèvres.
Les paumes à plat sur son torse, elle leva vers lui ses yeux verts.
— Oh ! pardon ! s’excusa Molly. Je ne faisais pas attention et je n’ai pas vu que vous vous étiez arrêtée. Gabe, voici notre nouvelle voisine, Kayla.
Haussant les sourcils, elle ajouta :
— Tu devrais peut-être passer une chemise.
— Oui, tu devrais, renchérit Dakota, cramoisi, en passant devant eux pour gravir deux à deux les marches de l’escalier.
— Va te débarbouiller, nous passons à table dans quelques minutes ! lança Molly à son neveu. Je ne sais plus quoi faire pour établir la communication avec lui, ajouta-t-elle en secouant la tête.
Kayla recula d’un pas, et deux taches pourpres s’épa nouirent sur ses joues pâles.
— Excusez-moi. Je ne suis pas aussi maladroite, d’ordinaire.
Molly glissa son bras sous le sien et l’entraîna vers la cuisine.
— Non, c’est ma faute. Gabe, va t’habiller pendant que nous apportons la dernière main à la soupe. Ah, au fait ! Kayla reste dîner avec nous.
Celle-ci jeta un coup d’œil à Gabe par-dessus son épaule tandis qu’elle disparaissait avec son hôtesse derrière la porte battante.
Durant un long moment, Gabe demeura immobile. Sa poitrine le picotait encore à l’endroit où Kayla avait posé ses mains. Son pouls était plus rapide, et il avait l’impression que de la lave circulait dans ses veines. Lors de leur précédente rencontre, il avait ressenti le même émoi, et mis sa réaction sur le compte de la frayeur qu’elle lui avait causée en manquant basculer dans le vide ; à présent, il savait que le nœud qui lui serrait le ventre n’avait rien à voir avec de l’inquiétude. Ce n’était ni plus ni moins que du désir physique.
Se ressaisissant, il regagna l’étage. Il devait garder l’esprit clair. Ce n’était vraiment pas le moment de perdre la tête pour une femme. Entre l’enquête et sa relation compliquée avec son fils, il était déjà bien assez occupé comme cela.
Sans compter que, depuis le jour où Siena avait débarqué chez lui avec Dakota, sa confiance dans la gent féminine avait été quelque peu entamée. Ayant grandi dans une petite ville où tout le monde se connaissait, il avait toujours pensé que ses proches — famille, amis, maîtresses — se montraient aussi francs avec lui qu’il l’était envers eux. Ce n’était plus le cas à présent.
Il n’avait plus confiance en personne, ce qui expliquait sans doute en partie pourquoi ses rapports avec son fils étaient tendus. Cela n’aiderait guère Dakota si son père lui expliquait qu’il ne se méfiait pas seulement des adolescents qui avaient eu de légers ennuis avec la justice, mais de tout le monde.
Kayla non plus n’avait pas été complètement sincère avec lui. Elle cachait quelque chose, il le sentait. Or, il voulait tout savoir sur cette inconnue au teint de porcelaine et à la longue chevelure de soie. Mais le moment était mal choisi pour nouer une relation avec elle, avant tout parce qu’elle était très certainement en danger.
Il avait téléphoné aux policiers qui avaient enquêté sur son agression à Seattle : tout cela avait assez vilaine allure. Apparemment, il ne s’agissait pas d’une attaque aveugle : l’homme avait harcelé Kayla au téléphone avant de tenter de l’étrangler, le soir du vernissage. En outre, au moment de s’enfuir, il avait fait savoir qu’il n’en resterait pas là.
Non, décidément, se dit Gabe, ce n’était ni pour elle ni pour lui le moment d’entamer une relation.
Trois minutes plus tard, il était de nouveau sur le palier, chaussé, coiffé, et vêtu d’une chemise fraîchement repassée.
Après tout, ce n’était pas parce qu’il comptait rester célibataire qu’il ne devait pas se mettre à son avantage.
Il s’arrêta devant la porte de Dakota et frappa.
— Tu es prêt ?
— Je serai en bas dans une minute, cria l’adolescent.
Gabe entendait le rythme martelé d’un morceau de rock à travers le battant.
Il descendit au rez-de-chaussée et se rendit directement dans la cuisine, où il trouva Molly en train de verser le contenu d’une énorme marmite dans deux larges soupières.
— Tiens-moi ça, veux-tu ? lui dit-elle.
Elle lui tendit la cocotte et les maniques, et entreprit de racler le fond du récipient.
— Tu as fait toute cette soupe pour quatre personnes ? s’étonna-t-il.
— Nous avons des invités supplémentaires.
Il laissa ses yeux errer dans la pièce.
Un sourire narquois naquit sur les lèvres de sa sœur.
— Elle est en train d’admirer le coucher de soleil sous le porche, déclara-t-elle.
— Qui ?
Molly secoua la tête.
— Ne fais pas l’innocent ! Tout à l’heure, tu l’as gardée dans tes bras bien plus longtemps qu’il n’était nécessaire !
Gabe rougit. Sa sœur le connaissait trop bien. Mieux qu’il ne se connaissait lui-même, probablement.
— Elle a trébuché.
— Allons, allons !
Elle lui prit la cocotte des mains et la déposa dans l’évier.
— Raconte-moi tout. Et ne traîne pas, car j’ai huit invités affamés à nourrir !
Il se raidit.
— Il n’y a rien à raconter.
C’était la stricte vérité : il n’y avait rien entre Kayla et lui. Rien de concret, du moins. Il la connaissait à peine.
Molly renifla.
— A d’autres !
Mais Gabe n’avait aucune envie d’entrer dans les détails. Si sa sœur était têtue — tout comme leur père —, il l’était encore plus.
— Quelle est la raison de sa visite ? s’enquit-il.
— C’est elle qui a ramené Dakota. Un des pneus de son vélo était à plat. Il faudra que tu l’aides à le réparer, soit dit en passant. Kayla a eu la gentillesse de le reconduire en voiture et, comme j’avais de la soupe de palourdes pour une armée entière, je lui ai proposé de rester dîner.
Elle s’empara de l’une des soupières et poussa de l’épaule la porte battante.
— Ne reste pas là, prends donc l’autre plat, ordonna-t-elle.
Il sourit, souleva le récipient et le porta dans la vaste salle à manger, où la longue table avait été dressée pour huit personnes.
— Qui d’autre dîne avec nous ? s’enquit-il.
— J’ai croisé Jillian en ville, tout à l’heure, en faisant les courses. Elle était avec un client. Je leur ai proposé de venir. Et puis il y a les Johnson, qui sont toujours avec nous.
Comme s’il n’avait attendu que ce signal, un couple de gens âgés fit son entrée, main dans la main, comme de jeunes mariés — ce qu’ils étaient. Les Johnson passaient en effet leur lune de miel à Cape Churn, au B & B des McGregor.
Dakota descendit l’escalier en traînant les pieds, un baladeur numérique à la main, les écouteurs enfoncés dans les oreilles. Il avait les cheveux en désordre, et sa chemise pendait hors d’un jean large et informe.
Gabe ferma les yeux et retint la réflexion qui lui montait aux lèvres. Il savait ce qu’était l’adolescence, pour y être passé en son temps. Lui aussi avait adopté un style vestimentaire particulier, écouté de la musique à longueur de journée, enfermé dans sa chambre, et mené la vie dure à ses parents.
Détournant le regard, il aperçut Kayla à travers la fenêtre. Appuyée à la rambarde du porche, elle contemplait les eaux gris-bleu du cap.
Molly s’approcha de lui tout en essuyant ses mains sur son tablier.
— Jillian et son client vont arriver. En attendant, pourquoi n’irais-tu pas faire la conversation à notre invitée ? Elle m’a paru silencieuse, et assez nerveuse. J’ignore pourquoi. Je voudrais bien essayer de la mettre à l’aise, mais il faut que je finisse de mettre la table. Tu as un peu de temps devant toi pour lui parler.
Avec un fin sourire, elle ajouta :
— D’autant que tu en meurs d’envie.
Sous ses dehors exubérants, sa sœur ne manquait ni d’intuition ni de psychologie, songea-t-il. Elle lisait en lui comme dans un livre ouvert.
Kayla Davies l’intriguait, c’est vrai. Il tenta de se persuader que c’était parce qu’elle était impliquée dans l’enquête.
Il traversa le salon, passa devant Dakota qui s’était laissé choir dans un fauteuil, et gagna la porte d’entrée.
En entendant grincer la moustiquaire, Kayla tourna la tête dans sa direction. Une expression apeurée altéra fugitivement ses traits.
— La vue est magnifique, dit-elle, lui tournant le dos et laissant son regard errer le long de la côte rocheuse.
— J’ai une affection particulière pour ce paysage, confia-t-il.
Elle enroula une longue mèche auburn autour de son doigt.
— Etes-vous né ici ? lui demanda-t-elle sans le regarder.
Il s’appuya à l’une des larges colonnes, fixant son attention sur elle et non sur le paysage.
— Oui. J’ai vécu ici presque toute ma vie. Sauf pendant les quelques années que j’ai passées à Seattle.
Elle lui jeta un coup d’œil acéré.
— A Seattle ?
— Pourquoi ? Vous ne m’imaginez pas en train de combattre le crime dans une grande ville ?
— Ce n’est pas ça. Simplement, nous venons du même endroit. Le monde est petit, conclut-elle en haussant les épaules.
Elle fixa son regard sur la mer.
— Qu’est-ce qui vous a poussé à revenir à Cape Churn ?
— Mon fils, Dakota.
Elle pivota vivement vers lui, les yeux écarquillés.
— Votre fils ?
— Vous semblez surprise, remarqua-t-il en souriant.
Elle baissa les yeux.
— Pardonnez-moi. Je viens d’arriver, et je ne savais pas.
— Croyez-moi, quand j’ai découvert que j’avais un fils, j’ai été bien plus surpris que vous.
Elle le dévisagea, les sourcils froncés.
— Vous ignoriez que vous aviez un fils ?
— Je ne l’ai su qu’il y a quatre mois.
— Quatre mois ? répéta-t-elle en haussant les sourcils.
Gabe se passa une main dans les cheveux.
— Sa mère a débarqué chez moi un jour, et l’a, en quelque sorte, déposé sur le pas de ma porte. Avant cela, j’ignorais son existence. Un appartement n’étant pas l’endroit rêvé pour élever un enfant, j’ai décidé de revenir dans ma ville natale.
Il grimaça.
— Il déteste cet endroit, je le sais. Et il n’a guère plus d’affection pour moi. Honnêtement, je me demande s’il aime quoi que ce soit en dehors de son affreuse musique. Elever un adolescent n’est pas une tâche facile !
— Ce n’est pas moi qui pourrais vous donner des conseils, dit-elle en effleurant son ventre plat. En tout cas, il a paru très intéressé par ma peinture.
Gabe laissa échapper un léger rire.
— Voilà qui ne me surprend pas. Vous savez, il est en probation pour vandalisme.
Kayla inclina la tête sur le côté.
— Il ne m’a pas donné l’impression d’être quelqu’un qui aime détruire pour le plaisir.
— Il a été jugé pour graffiti.
— Etait-il réussi, au moins ? s’enquit-elle en souriant.
Il contempla la frêle jeune femme, heureux de la voir gaie. Hélas, son sourire s’effaça, et les ombres réapparurent dans son regard.
— D’après les photos qu’il m’a montrées sur son téléphone portable, oui.
Il secoua la tête.
— Mais au regard de la loi, ce n’est rien d’autre qu’un délit.
— Il faudrait qu’il trouve un autre moyen d’expression artistique, suggéra-t-elle. Légal, cette fois-ci.
De nouveau, ses lèvres s’incurvèrent légèrement.
Gabe retint son souffle. Elle était si belle… Il n’osait imaginer ce que ce serait si un franc sourire illuminait ses traits et son regard vert sombre.
— J’ai amené Dakota ici pour lui offrir un nouveau départ. Mais je me demande si le coin n’est pas un peu trop reculé pour lui, finalement.
— Ce qui compte, ce n’est pas le lieu où l’on est, mais ce que l’on en fait. Il pourrait être aussi malheureux à Seattle.
Elle n’était pas seulement belle. Elle était aussi intelligente, songea-t-il avec émotion.
— Et vous, qu’est-ce qui vous a amenée ici ? Pourquoi avoir choisi de vous installer à la maison du phare ?
— Après l’agression, il y a deux semaines, j’ai eu envie de changer d’air.
Elle porta la main à son cou d’un air absent, puis la laissa retomber avec une grimace.
— Je ne pouvais plus marcher dans la rue normalement. J’avais l’impression qu’un danger me guettait à chaque coin de rue.
Gabe fut assailli par le désir presque irrépressible de l’attirer dans ses bras, de la tenir serrée contre lui jusqu’à ce que toutes ses peurs se soient dissipées. Mais, après avoir appris ce qui lui était arrivé à Seattle, il avait enfin compris pourquoi elle s’était débattue lorsqu’il l’avait saisie à bras-le-corps pour l’éloigner du bord de la falaise. Sa frayeur était compréhensible.
Elle plongea la main dans la poche de son jean.
— Il a essayé de me tuer, mais il n’en a pas eu le temps. Avant de s’enfuir, il m’a arraché mon pendentif.
Elle leva devant ses yeux une fine chaîne en or, au bout de laquelle pendait un médaillon. Le fermoir était brisé.
— J’ai trouvé ceci dans ma voiture tout à l’heure, en ramenant Dakota, reprit-elle. C’est le bijou qu’il m’a volé ce soir-là.
Sa voix ne tremblait pas, mais il remarqua que la chaîne oscillait légèrement entre ses doigts.
— J’ai quitté Seattle pour m’éloigner de lui. A présent, je suis certaine qu’il m’a suivie jusqu’ici.
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