Une mère en cavale - Un protecteur si séduisant

Chapitre 4

4

 

Incapable d’esquisser un mouvement, Denver fixa l’homme qui se tenait au-dessus d’elle.

J.D., J.D. Garrison.

Après toutes ces années, il était là.

Elle avait imaginé leurs retrouvailles des milliers de fois, toujours en Technicolor, toujours avec le même scénario qu’elle déclinait à l’infini en l’agrémentant parfois de variantes. Tel John Wayne, il surgissait à cheval, plus beau et plus séduisant que jamais. Il la suppliait de lui pardonner de ne pas l’avoir emmenée neuf ans plus tôt et se jetait à ses pieds, lui promettant un amour éternel. Certaines fois, il lui jouait même des chansons romantiques avec sa guitare, mais elle l’envoyait promener, implacable.

Non, elle n’avait jamais imaginé le revoir ainsi.

Ignorant sa main tendue, elle se redressa toute seule et tapota ses vêtements, à la fois pour en retirer la poussière et pour se donner le temps de retrouver une contenance. J.D. était la dernière personne qu’elle s’attendait à voir dans la baignoire.

— Que fais-tu ici ? demanda-t-elle.

Il lui faisait toujours le même effet, constata-t-elle, atterrée. Son cœur battait la chamade, lui donnant de nouveau l’impression d’avoir seize ans. Rien n’avait donc changé. Elle en ressentit presque de la colère.

— Je suis, moi aussi, ravi de te revoir, répondit-il, un grand sourire aux lèvres.

Elle s’était répété au moins un million de fois ce qu’elle lui dirait si elle le revoyait un jour. Mais aucun mot ne revenait à sa mémoire. Il avait changé et n’était plus le jeune homme maigre et dégingandé dont elle avait gardé le souvenir. Une barbe touffue dissimulait aujourd’hui ses fossettes. Ses yeux gris semblaient plus sombres et voilés de tristesse.

Il se frottait la tête, là où elle l’avait frappé, et elle se sentit coupable.

— Ça va ? s’inquiéta-t-elle.

Il opina. Mais une grosse bosse apparaissait sur son front.

— Tu as de la ressource, dis-moi ! Je suis vraiment désolé de t’avoir fait peur.

A la vue de son sourire, elle sentit son cœur s’affoler un peu plus dans sa poitrine. Comme si elle avait besoin de cette contrariété supplémentaire !

— Tu es donc revenu, dit-elle. Mais je ne t’ai pas vu à l’enterrement de Max. J’espère que tu as une bonne excuse.

Il éclata de rire.

— J’avais peur que tu aies perdu ta charmante manière de t’exprimer, mais je vois que j’avais tort de m’inquiéter.

Elle remarqua les petites rides au coin de ses yeux. Il ne les avait pas, neuf ans plus tôt. Mais cela importait peu, de toute façon. Il la faisait fondre, comme toujours.

Très lasse, tout à coup, elle se détourna et se dirigea vers l’escalier. J.D. lui emboîta le pas.

— Tu ne veux pas entendre ma bonne excuse ? dit-il.

— Je suppose que tu étais trop occupé à enregistrer un nouvel album ou à te produire sur scène devant tes fans, dit-elle en remettant ses bottes.

Ses mots étaient teintés d’amertume et elle regretta de n’avoir pu tenir sa langue.

Machinalement, elle commença à ramasser les chemises cartonnées et les papiers qui jonchaient le sol.

— J’avais dit à Pete qu’il ne servait à rien de t’appeler.

— Pete m’a appelé ? demanda J.D. d’un air surpris.

— Ne me fais pas croire que tu n’as pas reçu son message.

— Denny, j’ai été désolé d’apprendre la mort de Max, souffla-t-il en s’approchant d’elle et en l’enlaçant tendrement. J’aurais voulu être à l’enterrement avec toi.

Elle haussa les épaules pour l’écarter.

— Je pensais que tu avais de l’affection pour Max. Je pensais que tu te souciais de…

Elle refoula les larmes qui lui brûlaient les paupières. Elle en avait assez versé à cause de J.D. Garrison. Il n’était pas question de pleurer devant lui.

— Je m’en soucie, dit-il en lui soulevant le menton pour planter les yeux dans les siens. J’ai sauté dans le premier avion. Mais rejoindre West Yellowstone à cette époque de l’année n’est pas simple. L’aéroport est fermé jusqu’au week-end du Memorial Day, je te rappelle. Mais je suis là, à présent, et c’est l’essentiel, ajouta-t-il avec un sourire gêné destiné à l’attendrir.

Elle détourna les yeux. Elle aurait aimé qu’il la prenne de nouveau dans ses bras et l’étreigne contre lui mais il ne le fit pas et elle recula.

— Je suis certaine que les journaux expliqueront en détail la semaine prochaine pourquoi il t’a été difficile de revenir pour les obsèques. Tu as sans doute été retardé par quelque hôtesse de l’air.

Depuis des années, les tabloïds racontaient avec moult détails les exploits amoureux de J.D. Garrison. Les femmes se succédaient dans sa vie à un rythme effrayant.

Serrant les mâchoires, il secoua la tête.

— Je suis surpris que tu lises ce genre de journaux et, plus encore, que tu croies ce qu’ils racontent. Allons, tu me connais, non ?

Le connaissait-elle ? Elle l’avait longtemps cru. Elle avait partagé ses rêves. Et bien davantage encore. Elle lui avait offert son cœur. Mais au garçon qui avait grandi avec elle, pas à cet inconnu, vêtu comme une gravure de mode.

— As-tu trouvé ce que tu étais venue chercher ? demanda-t-il en désignant la pièce mise à sac.

Il pensait sans doute détendre l’atmosphère avec un peu d’humour, mais n’avait aucune chance d’y parvenir, songea-t-elle.

— Max adorait qu’il règne un léger désordre dans son bureau. Tu l’as oublié ? Il prétendait qu’il ne retrouvait rien quand ses dossiers étaient rangés dans des tiroirs.

— Oui, je m’en souviens. Je vois que rien n’a changé. Sauf toi, ajouta-t-il en la regardant avec attention.

Elle leva instinctivement le menton.

— J’ai grandi, oui. Je ne suis plus une gamine.

— Je vois ça.

— Je suppose que tu ne comptes pas t’éterniser dans la région ? demanda-t-elle, tout en craignant sa réponse.

Il souleva un tiroir du bout de sa botte avant de le remettre en place avec soin.

— J’ai pris une chambre pour quelques jours à l’hôtel Stage Coach.

Elle opina. Dans quelques jours, il repartirait. Une vieille douleur étreignit son cœur. Qu’avait-elle espéré ?

— Pourquoi restes-tu ? Je croyais que l’enterrement de Max était la seule raison de ton retour ?

Elle tenait à clarifier les choses pour ne nourrir aucune illusion.

— Je suis revenu pour toi, Denny.

Elle leva la tête, et il sourit devant sa surprise.

— Je te connais, Denver. Et je sais ce que tu penses.

— Vraiment ?

S’il connaissait la teneur de ses pensées, il rougirait.

Mais quand elle croisa son regard, elle comprit avec un certain trouble qu’il savait effectivement ce qu’elle pensait. Ce fut elle qui rougit et se détourna.

— Je m’inquiète pour toi, continua-t-il avec douceur. Crois-tu que j’ignore ce que tu étais venue faire ici ce soir ? Tu cherches l’assassin de Max et si tu étais arrivée un peu plus tôt, tu serais sans doute tombée sur lui.

— Je suis assez grande pour veiller sur moi, répliqua-t-elle, levant de nouveau le menton, d’un air farouche.

Il sourit.

— Dans des circonstances normales, je n’en doute pas. Mais Max est mort, ajouta-t-il, redevenant sérieux. Et quelqu’un a mis son appartement et son bureau à sac avec une rage qui me terrifie. Tu es sans doute en danger.

En danger ? Le simple fait d’être près de J.D. Garrison la mettait en danger, songea-t-elle.

— Je dois y aller maintenant, déclara-t-elle.

Elle ne pouvait supporter l’idée de rester dans la même pièce que J.D. alors qu’elle mourait d’envie de le toucher, de se blottir contre lui.

— J’ai promis à Pete…

Le mensonge ne put franchir ses lèvres. De qui se moquait-elle ? Elle ne savait même pas où se trouvait Pete.

Une ombre passa sur le visage de J.D.

— Pete et toi êtes très proches, non ?

— Comme les doigts de la main.

Le voyant froncer les sourcils, elle ajouta avec perfidie :

— Tu as toi-même beaucoup d’amies à ce que j’ai entendu dire. Tu étais d’ailleurs fiancé à une starlette d’Hollywood, si ma mémoire est bonne ? Six mois à peine après avoir quitté le Montana. Cela n’a pas traîné, n’est-ce pas, Garrison ?

Il rit, d’un rire plein de gaieté qui lui rappela le J.D. d’autrefois.

— Je te retrouve enfin ! Tu m’appelais toujours Garrison quand tu étais furieuse contre moi. Cela me manquait presque.

— Je n’en doute pas un instant, rétorqua-t-elle en se dirigeant vers la porte.

Comme elle passait devant lui, il l’attrapa par le bras et planta les yeux dans les siens.

— Où vas-tu ?

— Pardon ? répliqua-t-elle tout en essayant de se libérer de son emprise.

— Regarde autour de toi, Denny. A ton avis, que cherchait le cambrioleur ?

— Comment le saurais-je ?

Si elle l’avait su, elle ne serait pas là à en discuter avec lui.

— Alors laisse-moi te poser une autre question : crois-tu qu’il ait trouvé ce qu’il cherchait ?

— Non, répondit-elle sans trop comprendre pourquoi elle en était persuadée.

— Alors, à sa place, où irais-tu fouiller, à présent ?

Bonne question. Qu’elle aurait pu se poser plus tôt. Mais revoir J.D. lui faisait perdre ses esprits.

Elle pâlit.

— Eh oui, poursuivit-il. Il va aller tout droit au chalet du lac parce qu’il se dit que, logiquement, le dossier qu’il cherche y a été mis à l’abri. Quand tu rentreras chez toi, tu as donc toutes les chances de tomber sur notre visiteur. A moins que tu aies prévu de ne pas dormir chez toi, ce soir ? ajouta-t-il en levant un sourcil interrogateur.

— Non, j’avais prévu de passer la nuit chez moi. Et seule, répliqua-t-elle.

Un petit sourire joua sur les lèvres de J.D.

— Je croyais que tu avais promis à Pete de…

Mon Dieu, comment allait-elle s’en sortir ?

— Je lui ai promis de… l’appeler en rentrant.

Il fit mine d’être content de l’apprendre.

— Eh bien, change ton programme et passe la nuit à l’hôtel. Je vais te réserver une chambre. Tu pourras téléphoner à Pete de là-bas.

Elle le regarda comme s’il perdait l’esprit.

— Et je laisserais mon chalet aux mains d’un cambrioleur ? Il n’en est pas question.

Personne ne la chasserait de chez elle, décida-t-elle. Et personne ne dirigerait sa vie, surtout pas J.D. Garrison.

Il poussa un long soupir.

— Alors je t’escorte jusque chez toi.

Comme elle commençait à protester, il la força au silence.

— Si je vois que tout va bien, je ne resterai pas.

Elle devina que cette concession lui était difficile. Malheureusement, J.D. avait raison. Il était probable que le cambrioleur s’attaquerait ensuite au chalet.

— Très bien, dit-elle en sortant de l’appartement.

— Je suis soulagé de constater que tu es moins têtue qu’autrefois.

Elle le fusilla du regard.

— Ne pousse pas le bouchon trop loin, Garrison.

Il éclata d’un rire sonore et lui montra le pick-up vert garé en bas de la rue.

— O.K., je te suis.

Denver s’installa au volant de sa Jeep et prit la direction du lac. Dans son rétroviseur, elle voyait les phares du pick-up derrière elle. J.D. était donc revenu. Comme dans ses rêves. N’était-ce pas stupéfiant ? Elle avait à la fois envie de rire et de pleurer.

* * *

Tout en suivant Denny, J.D. tentait de se persuader que le trouble profond dont il était la proie n’avait rien à voir avec elle. Mais il ne pouvait ignorer sa réaction en se retrouvant nez à nez avec la jeune femme. Ni celle qu’elle avait eue en le reconnaissant, songea-t-il avec une grimace. Denny n’était plus l’adolescente d’autrefois, folle amoureuse de lui. Elle n’éprouvait manifestement plus rien de la passion dont elle brûlait alors pour lui.

Il se moqua de lui-même. Il avait espéré que Denny retomberait facilement sous son charme. Mais il se rendait compte qu’il avait pris ses désirs pour la réalité.

Tenir Denny à distance de Pete serait encore plus difficile qu’il ne l’avait pensé, vu les sentiments qu’elle éprouvait pour Pete. Et ceux qu’elle avait pour lui. S’efforçant d’oublier sa déception, il s’obligea à réfléchir aux problèmes plus immédiats. L’état de l’appartement et du bureau de Max l’avait convaincu que Denver était en danger. Mais ce n’était pas Pete qui l’inquiétait. Il le croyait incapable de mettre à sac une maison comme ça — et encore plus d’assassiner quelqu’un.

Comme ils approchaient du lac, J.D. comprit que la seule façon de protéger Denny était que le tueur de Max soit démasqué. Et vite.

* * *

Le chalet de Denny était éclairé.

Apparemment, le cambrioleur était déjà passé, se dit J.D. en suivant Denny sur le sentier enneigé.

S’y trouvait-il encore ?

Quand Denver ralentit, il devina qu’elle se posait la même question. Mais lorsque ses phares éclairèrent un véhicule garé devant chez elle, J.D. reconnut le pick-up de Pete.

— Il ne manquait plus que ça, grommela-t-il.

Denny sortit de sa Jeep pour venir à sa rencontre. Il baissa sa vitre.

— Pete est là, dit-elle. Tu n’as donc plus aucune raison de rester. Je suis en sécurité.

— Si cela ne t’ennuie pas, je préfère m’en assurer.

— Et c’est moi qui suis soi-disant obstinée, persifla-t-elle.

La lune jouait à cache-cache dans les nuages, drapant le lac d’une étrange lumière métallisée. J.D. inspira l’air glacé de la nuit. Il reconnut l’odeur des pins, de l’eau et… de fumée.

— Apparemment, Pete a allumé un feu. Il est chez toi comme chez lui, ajouta-t-il.

Elle fronça les sourcils. Visiblement, pensa-t-il, elle ne s’attendait pas à trouver Pete au chalet.

Au moment où ils entrèrent, des fragrances de menthe poivrée chatouillèrent les narines de J.D. Denny en parut, elle aussi, étonnée. Elle referma la porte. Dans le salon, d’immenses baies vitrées donnaient sur le lac. A gauche se trouvaient la cuisine, une salle de bains, un petit bureau et une lingerie. Max avait transformé cette dernière en chambre noire avant d’offrir le chalet à Denny, lui avait dit Maggie. A l’étage, il y avait deux chambres et une autre salle de bains.

J.D. fut heureux de voir que l’endroit n’avait pas changé. Et surtout de constater que le chalet n’avait pas été mis à sac. En fait, tout semblait normal. A l’exception peut-être de la paire de bottes devant la porte d’entrée.

J.D. ne savait pas très bien à quoi s’attendre mais pas à Pete sortant de la cuisine en chaussettes, une théière à la main.

— Surprise ! cria-t-il avant de s’interrompre à la vue de J.D.

— Surprise, répéta J.D.

Pete n’avait pas changé. Il avait encore ce visage de jeune premier que J.D. lui enviait depuis toujours. Il n’avait vraiment rien d’un assassin, avec son tablier ceint autour de sa taille et sa théière. Se sentant stupide de l’avoir soupçonné, J.D. tendit la main à son ancien meilleur ami.

— Comment vas-tu ?

Pete ne bougea pas. Une expression que J.D. fut incapable de décrypter passa sur ses traits. Il la dissimula très vite derrière un sourire.

— J.D. Garrison ! Dis-moi, cela fait un bail !

Du coin de l’œil, J.D. vit Denver froncer les sourcils.

— J’aurais sans doute dû préparer plus de thé, lui lança Pete.

Il y avait déjà deux tasses posées sur la table basse devant la cheminée. Et une rose rouge.

Comme c’est touchant !, songea J.D.

— Oui, je serai ravi de parler du bon vieux temps autour d’un thé, dit-il.

Pete ne parut pas emballé par sa proposition.

— Pas ce soir, intervint Denver. Comme tu vois, je suis entre de bonnes mains, J.D., ajouta-t-elle à mi-voix.

— Oui, tu as raison, répondit J.D., incapable de trouver un bon prétexte pour rester.

Lui révéler que Maggie soupçonnait Pete d’être un tueur ne semblait pas une bonne idée, dans l’immédiat. Et même si Pete était Jack l’Eventreur, il ne s’attaquerait pas à Denver alors que J.D. savait qu’il était là.

— Si tu n’as plus besoin de moi…

— Un baby-sitter me paraît amplement suffisant pour veiller sur moi, lâcha-t-elle en l’entraînant vers la sortie.

Mais il renâclait encore à la laisser seule avec Pete. Et ce n’était pas à cause des soupçons que nourrissait Maggie. Tandis qu’elle refermait la porte, il s’efforça de ne pas l’imaginer avec Pete devant le feu, de ne pas penser à la rose rouge sur la table basse.

Il resta un moment dans le noir, un peu perdu. Monter la garde devant la maison lui paraissait aussi ridicule que pathétique. Denny avait raison. Elle n’avait pas besoin de lui. Il regagna son pick-up et tenta de se souvenir de quelque chose d’important qu’il avait voulu faire un peu plus tôt dans le bureau de Max. Mais l’image de Pete et de Denver dans le salon le hantait. Etait-il jaloux ?

Tout en s’installant au volant, il secoua la tête. Jaloux, lui ? Sûrement pas !

Mais il ne pouvait sortir l’image de Denny de son esprit. Et encore moins celle de Pete en chaussette s’apprêtant à partager une théière en amoureux.

Il se rappela brutalement ce qui avait attiré son attention chez Max : une sorte de portefeuille coincé derrière un des vieux radiateurs de l’appartement. Il était en train de l’en extraire quand il avait entendu du bruit et cru que le cambrioleur revenait. Puis les événements s’étaient enchaînés. Il avait reçu une lampe sur la tête avant de s’écrouler dans la baignoire. Et lorsqu’il avait vu Denver… il avait oublié le reste.

Il se dirigea vers West Yellowstone et le bureau de Max, se promettant de revenir ensuite au chalet pour s’assurer que tout allait bien pour Denver. Mais tandis qu’il roulait, un air lancinant lui revint en tête. Avec un juron, il reconnut la chanson Tea for Two.

* * *

Quand Denver revint dans le salon, Pete posait la théière sur la table basse avec un air un peu coupable.

— Alors J.D. est donc finalement revenu ? demanda-t-il. Il t’a dit combien de temps il comptait rester ?

Denver était épuisée. Elle n’avait qu’une envie : se mettre au lit et dormir.

Mais Pete poursuivait :

— Je sais que tu as envie d’être tranquille. Je ne vais pas m’attarder. J’ai juste préparé du thé.

— Du thé ?

Pete s’assit sur le canapé et se mit en devoir de remplir les tasses. Tout en retirant son manteau et en le rangeant dans le placard, Denver réprima un sourire. La théière semblait minuscule et fragile dans les mains de Pete. Elle était prête à parier que c’était la première fois de sa vie qu’il préparait du thé.

— J’ai mélangé le thé épicé avec un autre qui m’a semblé bon, dit-il, confirmant ses soupçons.

D’où les fragrances de menthe poivrée, se dit-elle.

— Sans sucre pour moi, s’il te plaît, dit Denver, avec l’étrange sentiment de se trouver tout à coup en visite.

J.D. avait raison. Pete faisait comme chez lui. Elle remarqua que la porte de la lingerie était entrebâillée. Pourtant, elle l’avait fermée avant de quitter la maison. Qu’avait fait Pete avant son arrivée ? Avait-il fouillé le chalet de fond en comble pour s’assurer que le meurtrier de Max n’y était pas ? Elle aurait peut-être trouvé ça drôle si Pete n’était pas si déterminé à la tenir à l’écart de l’enquête.

— J’ai peur d’avoir sucré les deux tasses, dit-il en lui en tendant une. J’espère que cela n’a pas d’importance pour toi.

Elle n’eut pas le cœur de lui dire le contraire alors qu’il s’était donné tant de mal.

— Je t’ai cherché à la réunion d’adieu mais tu étais déjà parti, dit-elle en s’installant en face de lui.

Il sourit d’un air embarrassé.

— Je voulais venir ici et te faire la surprise. Je savais où Max cachait sa clé. Donc j’ai pu entrer sans problème.

Il était venu alors qu’elle lui avait bien précisé qu’elle avait envie de passer une soirée tranquille, seule chez elle, songea-t-elle, en proie à un léger ressentiment tout en remuant son thé à l’aide de sa petite cuillère. Elle n’avait aucune envie de le boire.

— Le thé te convient-il ? demanda Pete, légèrement tendu.

En vérité, elle n’y avait pas encore goûté.

— Très bon, merci, dit-elle en avalant une gorgée.

Le breuvage brûlant lui fit un peu oublier les épreuves de ces derniers jours. Max était mort. Elle devait apprendre à l’accepter. Si seulement elle parvenait à oublier le souvenir de l’appartement de Max mis à sac. Puis celui de J.D. ensuite. De J.D. lui souriant.

Comprenant que Pete attendait qu’elle boive son thé pour partir, elle prit une autre gorgée. Brisée de fatigue, elle mourait d’envie d’aller se coucher, d’en finir avec cette journée.

— Si je comprends bien, J.D. t’a suivie jusqu’au chalet ? demanda Pete.

En le voyant serrer les mâchoires, elle se souvint de l’animosité qu’elle avait sentie entre eux quand ils s’étaient retrouvés.

— Il est comme toi. Il s’inquiète pour moi.

— Vraiment ?

Le téléphone retentit. Pete proposa d’aller répondre mais, trop contente d’avoir une excuse pour ne pas finir ce thé infect, Denver posa sa tasse sur la table basse et se leva.

Taylor était au bout du fil.

— Denver ?

Elle sourit. Il semblait toujours gêné et intimidé.

— Je repensais à la façon dont Cal vous avait ennuyée dans la soirée et j’étais soucieux. Tout va bien pour vous, maintenant, n’est-ce pas ?

Encore un autre homme à s’inquiéter pour elle. Ils ne pouvaient pas la laisser se reposer ?

— Tout va bien, merci, soupira Denver.

Par de nombreux côtés, Taylor lui rappelait Max.

— J’ai reconduit Cal chez lui, reprit-il. Mais je voulais être certain qu’il ne tenterait pas de vous rejoindre au chalet. Pas de problème ?

Denver songea au bureau saccagé de Max. Et à J.D. Mais elle préféra ne pas y faire allusion devant Pete.

— Aucun problème. Pete est avec moi.

— Parfait. Mais si vous avez besoin de quoi que ce soit…

— Je sais et je vous remercie de votre sollicitude.

Le téléphone à la main, elle retourna près de la table basse. Pete était reparti dans la cuisine pour laver la théière. Denver avait terriblement envie de monter se coucher mais il aurait été grossier de sa part de ne pas boire le thé qu’il avait préparé pour elle.

Elle s’empara de la tasse et la vida d’un trait. Quand elle la reposa, elle se rendit compte qu’elle s’était trompée et avait fini celle de Pete au lieu de la sienne. A la hâte, elle intervertit les deux. Lorsque Pete revint dans le salon, elle se dépêcha de lui tendre la tasse pleine.

— Qui appelait ? demanda-t-il.

— Taylor.

Pete sembla ennuyé.

— Que voulait-il ?

— Seulement s’assurer que j’allais bien.

Il fronça les sourcils.

— Apparemment, beaucoup d’hommes se soucient de ton bien-être.

Elle ne releva pas.

— Je crois que je vais monter me coucher, à présent, dit-elle en bâillant.

Pete regarda la tasse vide sur la table basse et sourit.

— Message reçu cinq sur cinq.

Il but son thé. A sa grimace, elle devina qu’il ne l’appréciait pas plus qu’elle.

— Je vais remettre une bûche ou deux dans le feu et m’assurer que les portes et fenêtres sont bien fermées avant de filer, dit-il.

Denver se dirigea vers l’escalier en colimaçon.

— Bonsoir, maman poule.

Pete parut triste de la voir s’en aller.

— Bonne nuit, Denver. Dors bien.

* * *

J.D. se gara devant les bureaux de Max. Il faisait nuit noire. Denver avait refermé la porte à clé mais grâce au cambrioleur, il n’eut qu’à donner un coup d’épaule pour l’ouvrir. Il grimpa les marches quatre à quatre pour rejoindre l’appartement de Max. Le souvenir de Denver au milieu du désordre le fit sourire. N’avait-il pas toujours su qu’elle deviendrait une femme belle et volontaire ? En tout cas, elle savait cogner, se dit-il en effleurant sa bosse.

Il se dirigea vers le vieux radiateur. Il y avait bien quelque chose derrière. Il y glissa la main pour tenter de l’extirper.

Comme il l’avait supposé, il s’agissait d’un portefeuille.

Quand il l’ouvrit, il resta un instant pétrifié à la vue de la photo de Max sur son permis de conduire. Comment ce portefeuille avait-il atterri là ? J.D. secoua la tête, se souvenant que Max pouvait se montrer très distrait.

Il vida son contenu sur le bureau. Il n’y trouva pas grand-chose : quelques tickets de caisse, des cartes de visite, un portrait récent de Denny, une photo jaunie d’elle avec ses parents, quarante dollars en liquide et une carte bleue.

J.D. considéra un moment le visage de Denny avant de regarder la photo où elle était avec ses parents. Elle avait dans les deux ans quand le cliché avait été pris. Son père, Timothy McCallahan, était en uniforme et tous trois avaient été immortalisés devant le commissariat de Billings. Timothy ressemblait beaucoup à Max, en plus jeune. La frimousse de Denny le fit sourire. Sa mère était son portrait craché avec les mêmes taches de rousseur, les mêmes cheveux auburn et les mêmes yeux bleus.

J.D. regarda cette petite famille heureuse, incapable d’accepter que quelqu’un ait pu tirer sur eux. Par miracle, la fillette avait échappé au massacre. Il voulait croire qu’elle aurait la même chance, cette fois-ci.

Il lui fallut un moment pour mesurer ce que signifiait la découverte de ce portefeuille. Maggie accusait Pete parce qu’elle supposait que Max était en possession de son portefeuille le jour où il avait été tué.

Mais si le portefeuille se trouvait déjà derrière le radiateur le jour du meurtre, alors Pete n’avait pas trouvé cette photo sur la scène du crime. Mais le fait que Pete ait eu ce cliché entre les mains rendait J.D. soupçonneux. Comment Pete avait-il eu cette photo ? Pourquoi l’avait-il prise ?

J.D. espérait que les tickets, les cartes de visite et les bouts de papier griffonnés le mettraient sur une piste, lui donneraient des indications sur l’assassin de Max. Il glissa le portefeuille dans sa poche. Denver pourrait peut-être l’éclairer.

En quittant l’appartement, il éteignit les lumières et referma la porte. Comme il sortait de la maison, il sentit un frisson lui parcourir l’échine.

Denver.

Un mauvais pressentiment s’empara de lui. Il devait aller la retrouver. Elle avait besoin de lui. Au moment où il traversait la rue, un mouvement dans l’obscurité attira son attention. Il se retourna mais trop tard. Surpris par un coup violent sur le crâne, il sombra dans l’inconscience.

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