Une mère en cavale - Un protecteur si séduisant
Chapitre 1
1
Denver laissa Pete l’entraîner hors du cimetière. De gros flocons de neige tombaient sur les pierres tombales. Mais elle ne sentait rien : ni le sol gelé sous ses pieds, ni le froid ambiant, ni la main de Pete sur son bras. Accablée de chagrin, elle avançait, tête basse.
Une femme d’une cinquantaine d’années, vêtue d’un long manteau mauve et d’un béret de laine, s’approcha d’elle.
— Denver McCallahan ? Je suis Sheila Walker de la Tribune de Billings et j’aimerais vous poser quelques questions, ajouta-t-elle en ouvrant son bloc-notes.
Pete enlaça Denver par les épaules.
— Mlle McCallahan vient d’enterrer son oncle. Ce n’est vraiment pas le moment.
Il tenta de passer son chemin mais la journaliste lui bloqua le passage, le regard rivé sur Denver.
— Le sort semble s’acharner sur vous, mademoiselle. Vos parents ont été assassinés et à présent votre oncle subit le même sort. Pensez-vous qu’il y ait un lien entre ces meurtres ? ajouta-t-elle en scrutant son visage.
Denver regarda son interlocutrice. Cette femme était-elle folle pour imaginer un lien quelconque entre ces drames ? A son tour, elle détailla la journaliste qui lui faisait face : son rouge à lèvres écarlate bavait et son béret avait glissé, dévoilant des boucles grises.
— Mes parents ont été tués il y a plus de vingt ans.
Denver avait du mal à respirer, ravagée par la douleur. Pete l’étreignit plus étroitement pour l’entraîner vers son pick-up.
Mais Sheila Walker leur emboîta le pas et poursuivit :
— D’après vous, qui a tué votre oncle ? L’auto-stoppeur recherché par la police est-il le coupable, à votre avis ?
Luttant contre les larmes qui brûlaient ses paupières, Denver secoua la tête.
— Je vous en prie. Je ne peux pas…
— Laissez-la tranquille, intervint Pete d’un ton menaçant.
Ils avaient atteint son véhicule et il ouvrit la portière pour l’aider à prendre place avant de s’installer au volant.
Mais la journaliste continuait, impitoyable.
— Les rumeurs qui courent à propos de votre oncle sont-elles fondées ?
Pete démarra, laissant Sheila Walker, seule dans la neige.
* * *
— Tu n’y crois pas, n’est-ce pas ?
J.D. regarda Pete s’éloigner avec Denver, à bord de l’élégant pick-up noir, puis reporta son attention sur Maggie. Celle-ci répéta sa question :
— Tu n’y crois pas, hein ?
— Que Pete ait assassiné Max ? Non, pas un instant.
Pete et lui avaient été amis autrefois et tous deux avaient toujours considéré Denver et Max comme des membres de leur famille.
A travers les flocons qui voltigeaient dans le vent, il observa, le cœur serré, les fossoyeurs qui recouvraient de terre le cercueil.
— Moi non plus, je ne voulais pas y croire, répliqua Maggie. Max aimait Pete. Il vous aimait tous les deux comme le frère qu’il a perdu.
— Alors, comment peux-tu soupçonner Pete de l’avoir assassiné ?
Elle prit une profonde inspiration.
— Le lendemain du meurtre de Max, Denver et Pete sont passés chez moi. Tu te souviens de la photo que Max avait prise de Pete, Denver et toi au bord du lac, le jour de son seizième anniversaire ?
J.D. hocha la tête. Cette fête avait eu lieu juste avant son départ. Il revoyait Denver dans la robe que Max lui avait offerte. Une robe bleue, de la même couleur que ses yeux.
— Oui, Maggie, je m’en souviens. Tu m’en avais donné un double.
Il l’avait même précieusement gardée, cette photo. Elle lui rappelait Pete et Denny, leur complicité d’autrefois, leurs jeux, leurs fous rires. Au souvenir de ce bonheur perdu depuis longtemps, il sentit son ventre se nouer.
— C’était la photo préférée de Max, reprit Maggie. Il la portait toujours sur lui, dans son portefeuille. Je l’y avais encore vue la veille de sa mort.
Elle s’interrompit et il comprit qu’elle luttait pour ne pas se laisser submerger par le chagrin.
— Lorsque j’ai pendu le manteau de Pete, cette photo est tombée de sa poche, poursuivit-elle.
— Pete en avait un exemplaire aussi, non ?
Elle hocha la tête.
— Mais j’avais écrit la date au dos de celle que j’avais donnée à Max. Et cette inscription y était toujours, j’ai reconnu mon écriture. Il s’agissait bien de celle qui se trouvait encore la veille dans le portefeuille de Max. Seulement… elle avait été déchirée. Quelqu’un t’avait découpé pour que tu n’y apparaisses plus, ajouta-t-elle en le regardant en face.
— Cela ne me semble pas suffisant pour accuser un homme d’assassinat.
— Je sais, d’autant que Pete avait un alibi. Le jour du meurtre, il était censé être à Missoula avec son groupe de musiciens. Seulement… j’ai appelé pour vérifier. Le Montana Country Club s’est bien produit dans cette ville, ce jour-là, mais quand j’ai décrit Pete à l’une des serveuses présentes au concert, elle ne se souvenait pas de l’avoir vu. Or, reconnais qu’il a un physique que les femmes remarquent, en général.
— Ces indices me paraissent très fragiles, Maggie, répliqua-t-il en tirant sur le col de son blouson.
Il avait perdu l’habitude du froid.
Mais Maggie s’obstinait.
— Pete ne se trouvait pas à Missoula, j’en mettrais ma main à couper.
Tout en l’escortant jusqu’à sa Land Rover, garée sur le bord de la route, J.D. secoua la tête.
— Tes soupçons n’ont aucun sens, dit-il. Pourquoi Pete aurait-il voulu tuer Max ?
— Max n’était mêlé à aucune histoire louche si c’est ta question. Mais il était indéniablement préoccupé, ces derniers temps.
— Par quoi ?
Avec un haussement d’épaules, elle ouvrit la portière de sa voiture.
— Si Pete apprend que je t’ai appelé ou que je le suspecte…
— Bon sang, Maggie, dis-moi pourquoi tu es si inquiète. Un vague pressentiment et une vieille photo déchirée ne me semblent pas suffisants pour justifier tes craintes.
Elle hocha la tête, luttant contre le chagrin et l’angoisse.
— Cette dernière semaine, Max avait… peur.
— Peur ?
J.D. avait du mal à imaginer le vieil homme ayant peur de quoi que ce soit ou de qui que ce soit.
Maggie s’installa au volant et enfonça les mains dans les poches de la vieille veste de Max.
— Il regardait tout le temps derrière lui. Il était obsédé par la mort et ne cessait de parler du meurtre de son frère.
Un frisson parcourut l’échine de J.D.
— Du père de Denny ?
Maggie opina.
— Il se sentait responsable du drame parce qu’il avait encouragé Timothy à entrer dans la police. Il se reprochait la mort de son cadet.
— Mais quel rapport cette histoire a-t-elle avec Pete ? demanda J.D.
Elle secoua la tête comme pour chasser les souvenirs.
— Je n’en ai parlé à personne parce que je craignais la réaction de Pete, dit-elle dans un murmure. Mais lorsque Max est venu chez moi, la veille de sa mort, il était furieux. Je ne l’avais jamais vu comme ça. Il m’a dit qu’il devait arrêter Pete… avant que quelqu’un ne se fasse tuer.
* * *
— Je suis désolé de n’avoir pu faire taire cette journaliste, dit Pete tout en roulant vers West Yellowstone. Ça va ?
Denver hocha la tête. Son chapeau sur les genoux, elle regardait par la vitre la danse des flocons au milieu des sapins. Max était mort. Assassiné. Ce n’était pas possible. Mais le pire était les rumeurs qui couraient sur son oncle. Luttant contre le chagrin, elle se tourna vers son compagnon.
— Tu sais, cette femme avait raison… Les gens disent que Max était impliqué dans des histoires louches, qu’il était tombé dans l’illégalité.
— Denver, pourquoi écoutes-tu ces ragots ? lança Pete avec colère. Tu connaissais Max mieux que personne. Si ton oncle avait un défaut, c’était d’être trop honnête.
Cela, elle le savait bien sûr. Denver ne croyait pas à ces rumeurs. Ce n’était pas ça, le problème. Elle ne supportait pas que le nom de Max soit traîné dans la boue. Surtout, elle sentait que tous ces racontars étaient liés au changement de comportement de Max au cours des dernières semaines. Il était devenu méfiant, secret. Quelque chose le préoccupait. Denver avait l’intuition que si elle découvrait de quoi il s’agissait, elle démasquerait du même coup son assassin.
— Il est mort, Denver, reprit Pete comme s’il lisait dans ses pensées. Même si nous en sommes l’un et l’autre anéantis, il est mort. Laisse-le tranquille.
Se concentrant sur le claquement régulier des essuie-glaces, elle ferma les paupières. Quoi qu’en pense Pete, il n’était pas question pour elle de se laisser paralyser par le chagrin. Elle avait la ferme intention d’agir.
Mais il poursuivit :
— Pourquoi ne passerais-tu pas la nuit chez moi au lieu de retourner au chalet ?
Denver ouvrit les yeux, tentée d’accepter. Depuis la mort de Max, de vieux cauchemars revenaient la hanter.
— Merci Pete, mais j’ai besoin de me retrouver chez moi.
Pete afficha une expression soucieuse.
— Cela ne me semble pas prudent. A cette époque de l’année, l’endroit est désert.
— Justement. J’adore le lac en hiver parce qu’il n’y a personne. Tout ira bien, ajouta-t-elle en posant la main sur son bras.
— Je préférerais que tu changes d’avis, grommela-t-il avec colère.
Elle se demanda s’il faisait allusion au fait qu’elle refuse de passer la nuit chez lui ou à son désir d’innocenter son oncle.
— Parfois, tu es plus têtue que…
— Que Max ?
— Oui, que Max.
Elle devina qu’il luttait contre des émotions douloureuses. Finalement, il alluma la radio. Le météorologue annonçait de nouvelles chutes de neige. Une chanson triste suivit le bulletin.
Pete prit la main de Denver.
— Je m’inquiète pour toi, voilà tout.
— Je sais.
Depuis toujours, elle éprouvait pour Pete une immense tendresse. Pete, Denver et J.D., « le trio infernal » comme les surnommait Max parce qu’ils ne cessaient de faire les quatre cents coups, avaient longtemps été inséparables. Pete et J.D. avaient été les grands frères qu’elle n’avait jamais eus. A présent, Pete était son meilleur ami. Il s’efforçait seulement de la protéger. Comme toujours !
Elle se reprocha de s’être disputée avec lui et l’observa à la dérobée. A trop le fréquenter, elle oubliait souvent à quel point il était séduisant. Grand et svelte, il était très bel homme avec ses yeux bleus et ses cheveux blonds. Et il savait se montrer charmant. Si seulement elle était tombée amoureuse de lui. Et non pas de J.D…
Une autre chanson succéda à la première. Denver vit Pete se tendre au volant et son propre cœur se serra : c’était la voix de J.D. sur les ondes.
— Numéro dix dans notre hit-parade, en progression de cinq places par rapport au classement de la semaine dernière, voici maintenant le dernier tube du grand, de l’incomparable, du célèbre J.D. Garrison, Old Friends and Ennemies !
Pete coupa le son.
— Quand je pense qu’il n’a même pas été fichu de venir à l’enterrement !
Un regain de tristesse et de déception submergea Denver. Dans sa folie, elle avait toujours été persuadée que J.D. reviendrait si elle ou Max avaient besoin de lui. Mais il n’était pas revenu.
— J’imagine qu’il ne lui est pas facile de tout laisser tomber sur-le-champ, s’entendit-elle répondre. Peut-être n’a-t-il pas eu ton message.
Pete la fusilla du regard.
— Tu prends toujours sa défense !
Elle détourna les yeux. Aimer J.D. avait toujours été un plaisir et une souffrance. Ce dernier, en effet, ne partageait pas ses sentiments. Il ne l’avait jamais vue que comme une gamine. Il ne l’avait jamais prise au sérieux, même quand elle lui avait offert son cœur. Au contraire, il s’était moqué d’elle, lui expliquant qu’il ne s’agissait que d’un béguin d’adolescente et que ça lui passerait.
Voilà neuf ans qu’il était parti mais son fantôme hantait toujours les rives du lac et son cœur. Elle entendait le rire de J.D. quand une brise passait dans les arbres, sentait sa main les soirs d’été quand elle s’allongeait sur le ponton au bord de l’eau. Elle n’avait jamais rencontré quelqu’un qui l’émeuve autant.
Et qu’elle déteste autant. Car elle le détestait, c’est sûr. Pour ne pas avoir assisté aux funérailles de Max, pour avoir brisé le cœur de la jeune fille qu’elle avait été, pour continuer à hanter ses pensées !
Il neigeait de plus en plus fort tandis qu’ils roulaient le long de Madison River. Une petite brume planait au-dessus de l’eau. Une superstition locale conseillait de klaxonner en passant sur le pont pour éloigner le mauvais sort. Pete refusait de se plier à ces croyances qu’il jugeait ridicules. Pas Denver ! Elle appuya sur le Klaxon, autant par superstition que par tradition. J.D., lui non plus, n’avait jamais emprunté le pont sans klaxonner.
La visibilité était si faible, qu’on ne distinguait qu’à peine le panneau indicateur de Madison. Elle jeta un coup d’œil dans le rétroviseur latéral et vit avec stupeur un énorme semi-remorque qui fonçait à tombeau ouvert droit sur eux.
— Pete ! cria-t-elle, le cœur serré. Pete !
Il regarda derrière lui et ses yeux s’écarquillèrent. Au dernier moment, le camion fit une embardée. Denver espéra qu’il allait les contourner mais elle comprit avec une terreur croissante qu’il était sur le point de les emboutir.
— Le c… ! rugit Pete.
Il freina de toutes ses forces. Le semi-remorque les évita de justesse et passa devant eux à toute vitesse.
Pete se gara sur une aire de repos, un peu plus loin. Denver tremblait de tous ses membres. Elle scruta les alentours, s’attendant à tout moment à voir surgir un autre véhicule qui les heurterait de plein fouet.
Les mains serrées sur le volant, Pete se tourna vers elle.
— Il a failli nous tuer, dit-il d’une voix blanche.
— Et il ne s’est même pas arrêté pour s’assurer que tout allait bien pour nous.
Avec un juron, Pete redémarra.
— Connais-tu ce camion ? s’enquit-elle.
Tout s’était passé si vite qu’elle n’avait pas eu la présence d’esprit de regarder la plaque d’immatriculation.
— Non. A mon avis, il s’agissait d’un type venu d’un autre Etat et qui ne s’était jamais retrouvé dans une tempête de neige.
Mais il observait la voie express comme s’il craignait, lui aussi, de revoir le semi-remorque. Denver comprit soudain qu’elle ne se sentirait pas en sécurité avant d’avoir regagné la ville.
Non, corrigea-t-elle. Elle ne se sentirait pas en sécurité avant que le meurtrier de Max ne soit arrêté.
OceanofPDF.com