Une mère en cavale - Un protecteur si séduisant

Chapitre 8

8

 

La journaliste entra d’un pas assuré, poussa les papiers de côté et s’assit sur un coin du bureau de Max.

— J’ai effectué quelques recherches, dit-elle. J’ai un instinct très sûr, ma chère.

Denver n’avait pas la moindre idée de ce dont elle parlait.

— J’ai entendu dire que vous étiez à Horse Butte, hier soir, poursuivit Sheila Walker. L’adjoint Cline prétend qu’il s’agissait d’un accident. Vous y croyez, vous ? Moi non plus, ajouta-t-elle sans laisser à Denver la possibilité de répondre.

Elle laissa tomber son gros sac et, se levant, se mit à arpenter la pièce.

— A votre avis, que cachait votre oncle ? demanda-t-elle.

Comme Denver restait muette, elle se tourna vers elle.

— La police n’a jamais mis la main sur le braqueur de banque qui a tué vos parents. Il a pris la fuite avec un million de dollars… et du sang sur les mains. Le saviez-vous ?

Denver avait le tournis. La journaliste sautait d’un sujet à l’autre, et elle avait du mal à la suivre.

— Non.

— Entre nous, reprit Sheila sur le ton de la confidence, Max vous a-t-il parlé de l’argent ?

— Quel argent ?

— Je remonte la piste des dollars, chérie. Et j’ai bien peur qu’elle ne me mène droit à votre oncle. Le meurtre de Max et ce gamin envoyé dans le décor ne sont qu’un début… et nul ne sait où tout cela finira. Ni combien de personnes vont mourir.

Denver la dévisagea, sidérée. Quelle piste ? Quel argent ? Cette femme ne prétendait sûrement pas que Max…

— Répondez-moi juste sur un point, reprit la journaliste. Max vous a-t-il laissé un bon petit pactole ?

— Max n’a jamais eu un sou vaillant.

— Vous ne savez donc pas où il a planqué l’argent.

— Il n’y a pas d’argent.

Sheila Walker sourit.

— Je vais vous donner un conseil, ma chère : soyez très prudente. Naïve comme vous êtes, vous avez de grandes chances d’être la prochaine victime.

* * *

Longtemps après le départ de la journaliste, Denver resta à fixer la porte. Cette femme devait être folle. Imaginait-elle Max impliqué dans le hold-up de la banque ? Il ne se trouvait même pas à Billings le jour du drame. Sheila Walker cherchait sans doute un lien entre les deux affaires, mais si elle croyait que Max était ce lien, elle se trompait.

Le revolver de Max était toujours posé sur le bureau avec la boîte de cartouches. Les avertissements de Sheila insinuant qu’elle était dans le collimateur du tueur tournaient dans sa tête. Elle s’empara de l’arme et, s’efforçant de ne pas se demander de qui elle devait avoir peur, elle la chargea.

Puis, sur une impulsion, elle appela l’hôtel de Stage Coach et demanda à parler à J.D. Garrison. Elle avait besoin d’entendre sa voix. Comme il ne répondait pas, elle laissa un message. Elle avait hâte d’en finir avec tout ça et de se retrouver au calme chez elle, au chalet, cet endroit merveilleux que Max lui avait offert quand elle était enfant.

En sortant du bureau de son oncle, elle jeta un œil craintif au ciel qui s’assombrissait. Un nouvel orage s’annonçait. Le printemps viendrait-il un jour ? Ou les nuages continueraient-ils à s’amonceler au-dessus de sa tête ?

* * *

Dès qu’elle ouvrit la porte, Denver comprit que quelqu’un s’était introduit chez elle. La serrure avait été forcée. Elle alluma la lumière d’une main tremblante : le chalet avait été mis à sac, comme le bureau de Max. Elle fondit en larmes. Comment quelqu’un avait-il osé violer son refuge ? Pourquoi cet acharnement autour d’elle ?

Elle s’avança à l’intérieur. La porte de la lingerie était ouverte. A l’intérieur, tout était sens dessus dessous. Les produits dont elle se servait pour développer ses photos jonchaient le sol.

Que diable cherchait la personne qui s’était introduite par effraction chez elle ? Pensait-elle vraiment que Max aurait caché un dossier au milieu de son matériel photographique ? Cette éventualité la fit frissonner. Un auto-stoppeur aurait cherché dans des endroits évidents mais seul quelqu’un qui connaissait Max pouvait avoir l’idée de regarder dans un paquet de détergent.

L’ancien bureau de son oncle donnait, lui aussi, l’impression d’avoir été dévasté par une tornade. Les tiroirs de sa bibliothèque étaient à terre.

Le téléphone retentit au même moment.

— Allô ?

Pas de réponse.

— Allô ?

Elle se demanda brusquement si ce n’était pas Davey qui tentait de nouveau de la joindre. Mais elle reconnut la voix grave de Taylor.

— Denver ?

Il parut surpris de l’entendre comme s’il avait fait une erreur de numéro.

— Je cherche Maggie, reprit-il. Auriez-vous par hasard une idée de l’endroit où elle se trouve ?

Denver se sentit soulagée que ce soit Taylor au bout de la ligne.

— Elle m’a dit qu’elle se rendait à Missoula pour aider une amie dont la mère vient de mourir, mais je ne sais pas très bien quand elle devait partir.

— J’ignorais qu’elle était déjà partie, dit-il d’un air un peu vexé. Je ne lui ai même pas dit au revoir.

— Je suis sûre qu’elle reviendra bientôt.

Ils discutèrent un peu. Taylor lui demanda comment elle allait, si Cline avait avancé dans son enquête. Il semblait seul.

Tout en parlant, elle tentait de remettre un peu d’ordre dans le bureau de Max.

— Etes-vous sûre que tout va bien ? répéta-t-il.

Manifestement, maintenant que Max était mort, il se sentait l’âme d’un protecteur. Voulait-il aussi protéger Maggie ou avait-il des intentions plus romantiques à son égard ? Cette éventualité ennuyait toujours un peu Denver mais moins qu’avant : avec toutes ces histoires, ce n’était peut-être pas si mal.

— Je vais aussi bien que possible dans ces circonstances, répondit-elle, tout en balayant du regard la pièce saccagée.

Si elle lui parlait du cambriolage, il viendrait aussitôt. Et même si elle l’aimait bien, elle ne saurait pas quoi lui dire, ni quoi faire de lui. Il était si différent de Max qui lui aurait remonté le moral tout en l’aidant à ranger.

Elle raccrocha, ayant hâte de se mettre au travail. Mais soudain, un frisson la parcourut. Une porte venait de s’ouvrir derrière elle. Avant qu’elle n’ait eu la possibilité de se retourner, deux mains puissantes lui enserrèrent le cou. Elle se débattit, cherchant de l’air, mais son agresseur accentuait la pression. Des fragrances agacèrent ses narines. Elle connaissait cette eau de toilette, pensa-t-elle, tout en tentant vainement de se libérer. Elle ne parvenait plus à respirer et se mit à paniquer. Des taches noires dansaient devant ses yeux. L’intrus voulait la tuer, cela ne faisait aucun doute. Avec l’énergie du désespoir, elle lui envoya des coups de pied et l’entendit jurer.

Puis la lumière fut coupée. Elle entendit un homme crier :

— Que se passe-t-il ici ?

Son agresseur la lâcha, la poussant devant lui. Elle s’effondra sur le bureau de Max et, après un instant d’égarement, se hâta de récupérer le revolver dans son sac. Un juron retentit. Son assaillant venait de trébucher dans le vestibule. Elle s’apprêtait à courir derrière lui quand quelqu’un se jeta sur elle. L’arme lui échappa des mains.

— Allonge-toi sans faire de bruit.

Avec un gémissement, Denver reconnut l’arrivant.

— La cavalerie arrive toujours à temps, Garrison, soupira-t-elle.

— Tais-toi, grommela J.D. Et reste ici.

Elle l’entendit traverser le salon. Il se heurta à quelque chose, jura. Puis une porte s’ouvrit et ce fut le silence.

Denver se releva et s’avança prudemment vers le living, plongé dans l’obscurité. La porte d’entrée était grande ouverte. Dehors, le vent soufflait avec rage et la neige commençait à tomber. Elle chercha la lampe de poche, posée sur la cheminée.

— J.D. ? cria-t-elle en sortant dans la tempête. J.D. ?

Un bruit de moteur déchira la nuit. Des phares perçaient le rideau de flocons, éclairant deux ombres qui se battaient près de la route. J.D. et un autre homme. Denver retourna à la hâte dans le chalet, s’empara du tisonnier et revint vers les combattants en hurlant comme une folle.

Ses cris stridents les firent tous deux sursauter. L’inconnu bondit sur ses pieds et se précipita vers la voiture qui l’attendait. Le véhicule démarra sur les chapeaux de roues. J.D. resta agenouillé, la tête entre les mains. Après un moment, il se remit lentement sur pied.

— Ça va ? cria Denver.

— Je croyais t’avoir dit de rester à l’intérieur, gronda-t-il en se dirigeant vers le chalet.

— Et rater le spectacle de ta mise à mort ? Tu plaisantes ! lança Denver, provocante.

J.D. la poussa dans la maison et claqua la porte derrière eux. Elle promena le faisceau de sa lampe sur lui mais il la lui prit des mains avant de remettre le tisonnier à sa place.

— L’as-tu vu ? Reconnu ? demanda-t-elle.

— Non. Et toi ?

— Non. Mais son eau de Cologne me disait quelque chose.

Elle entendit J.D. marcher dans le salon. N’importe qui pouvait porter l’eau de Cologne dont s’aspergeait Pete, songea-t-elle. N’importe qui. Mais elle avait l’estomac noué.

— Où est le disjoncteur ? demanda J.D. comme s’il ne l’avait pas entendue.

Il semblait très en colère et elle ne savait pas si c’était contre elle.

— Dans la lingerie, je pense, dit-elle en se dirigeant vers la pièce en désordre.

J.D. l’y rejoignit. Elle lui tint la lampe de poche tandis qu’il inspectait les fusibles. Il manipula quelques boutons. Après un moment, le courant revint.

Soulagée, elle se tourna vers J.D. et poussa un cri d’effroi en découvrant son visage.

— Seigneur !

Elle l’examina avec inquiétude.

— Tu es blessé.

Il se passa la main sur son œil gauche.

— Juste une bosse, ce n’est rien.

Mais Denver s’était déjà approchée du lavabo et faisait couler l’eau froide. Elle s’empara d’un torchon.

— Viens par ici, dit-elle en lui faisant signe de s’asseoir sur un tabouret. Tu as le visage en sang, ajouta-t-elle en tamponnant ses plaies.

— Je suis tombé sur le gravier. Aïe !

— Ne bouge pas.

Comme elle sentait une bosse sur son crâne, causée par la lampe qu’elle lui avait lancée la veille à la tête, un brusque remords l’étreignit.

— Je vais passer de l’antiseptique, dit-elle avec douceur, résistant à l’envie de lui murmurer des mots tendres.

Mais, comme s’il partageait son émotion, il l’attrapa par les poignets, et la serra contre lui.

— Tu aurais pu te faire tuer, souffla-t-elle.

— Mais je vais très bien, répliqua-t-il en lui caressant le dos.

— Que voulaient-ils, d’après toi ?

— J’aimerais le savoir parce que, tant que nous resterons dans ce brouillard, tu ne seras pas en sécurité, dit-il en repoussant une mèche de ses cheveux en arrière. Oh ! Denny ! s’écria-t-il soudain. Ta gorge !

Elle y posa la main.

— Je préfère ne pas imaginer ce qui se serait passé si tu n’étais pas arrivé, soupira-t-elle.

Il l’étreignit plus fort.

— Tout va bien, chérie. Tout va bien, à présent.

Ils restèrent un moment enlacés dans les bras l’un de l’autre. Elle sentait son cœur battre contre le sien, son souffle caresser sa peau. Un signal d’alarme s’alluma au plus profond d’elle-même. Mais elle ne pouvait bouger. Elle était incapable de se détacher de lui.

Il recula un peu. Son regard la fit rougir. Ses yeux la caressaient.

— Je devrais aller chercher l’antiseptique, dit-elle.

Mais son corps restait collé à celui de J.D.

La sonnerie du téléphone interrompit brutalement ce moment d’abandon. Elle regarda fixement l’appareil, hésitant presque à décrocher. C’était important, pourtant…

— Réponds, je vais chercher l’antiseptique, dit-il, la voix rauque d’émotion.

A contrecœur, elle obéit. Il semblait avoir aussi peu envie qu’elle de s’éloigner. Tout en se dirigeant vers le téléphone, elle tenta de se calmer.

— Allô ?

Le silence seul lui répondit. Puis son correspondant raccrocha.

— Qui était-ce ? s’enquit J.D. derrière elle.

— Personne.

— Sans doute une erreur de numéro.

Dans d’autres circonstances, Denver aurait partagé son avis, mais elle avait entendu distinctement le grincement de la cabine téléphonique. Elle ne pouvait s’empêcher de penser que celui qui l’appelait était peut-être à quelques kilomètres et venait de tenter de la tuer.

Elle prit l’antiseptique des mains de J.D. Il ne sursauta même pas quand elle tapota ses blessures avec le torchon. Il la regardait fixement.

— Merci, dit-il avec douceur.

Il était si près d’elle qu’elle sentait la chaleur de son corps.

— Je crois que je ferais mieux de remettre un peu d’ordre dans le chalet, murmura-t-elle.

Elle ramassa le revolver. Après l’avoir remis dans son sac, elle passa devant J.D.

— Qu’y avait-il là-dessus ? demanda-t-il en lui montrant des bobines de négatifs sortis de leurs boîtiers et exposés à la lumière.

— Juste des images pour un film de promotion.

— N’est-ce pas curieux que le cambrioleur les ait détruits ?

Non, cela n’avait rien de curieux, songea-t-elle. C’était seulement très ennuyeux, car elle allait devoir recommencer son travail.

— Sur quoi d’autre travaillais-tu que quelqu’un aurait pu trouver intéressant ? reprit-il.

Denver haussa les épaules.

— J’ai fait quelques photos des environs pour des écrivains. Le Montana inspire pas mal d’entre eux, tu le sais. Beaucoup de films sont également tournés dans la région.

— Oui, j’ai entendu dire ça.

— Et puis, j’ai pris des clichés pour illustrer une brochure d’agence de voyages. Je crois bien que je vais devoir tout recommencer, ajouta-t-elle en ramassant d’autres boîtiers cassés.

— Rien d’autre ? insista J.D.

— Des photos prises le jour de l’anniversaire de Max, il y a deux semaines.

— L’anniversaire de Max ? Penses-tu qu’il soit possible de récupérer certains négatifs ?

— Pas ceux qui ont été exposés à la lumière. Mais s’il en reste dans des boîtes… peut-être.

— Ce serait pas mal d’y jeter un coup d’œil.

Elle éteignit la lumière de la lingerie pour ne pas risquer d’aggraver la situation.

— Seules quelques photos ont survécu.

— Tant pis. Je trouve quand même curieux qu’ils s’en soient pris à tes négatifs.

Il y avait plusieurs clichés d’un championnat de rodéo organisé à Three Forks et des vues de Big Sky avec Lone Mountains Peak en arrière-fond. Sur un autre rouleau, trois photos de l’anniversaire de Max avaient échappé au désastre.

— Bon sang, grommela Denver. C’étaient les dernières photos de Max et la plupart ont été détruites.

— Tu peux me les montrer ?

— Que cherches-tu ? demanda-t-elle en étalant les négatifs.

J.D. s’empara d’une loupe pour examiner les clichés.

— Là, regarde. Au fond de la salle, près de la cheminée.

Elle se pencha.

— On ne voit rien ! Je vais les tirer sur papier.

Quelques instants plus tard, elle tendit à J.D. une photo prise à l’anniversaire de Max. On y voyait le salon rempli de gens. Et, en regardant bien, elle distinguait deux personnes discutant en aparté dans un coin : Pete et Cal Dalton.

— Ils ont l’air de se disputer, remarqua J.D.

— Je me demande bien à quel sujet. Je ne savais même pas qu’ils se connaissaient. Mon Dieu, regarde, ajouta-t-elle en étudiant le reste du cliché. En bas à droite.

— Bah, Max est en train de faire la vaisselle, dit J.D. sans comprendre le problème.

— Non, pas du tout. Il est en train d’emballer un verre dans un torchon. Tu sais, je l’ai souvent aidé dans le passé à recueillir des indices pour les envoyer au labo de Missoula. Manifestement, il voulait préserver des empreintes sur ce verre.

J.D. la dévisagea.

— Pourquoi Max aurait-il eu envie de faire analyser les empreintes de l’un de ses invités ?

— Je sais : cela semble insensé. Nous connaissions tous les gens venus à cette soirée. Mais cela pourrait signifier qu’il y a deux semaines, il nourrissait des soupçons envers un proche, ajouta-t-elle avec un frisson.

— Viens, dit J.D. en lui prenant la main. Je vais allumer un feu pour que tu puisses te réchauffer.

Il se mit à réunir de vieux journaux et à les mettre en boule.

— Pourquoi Max aurait-il pris les empreintes d’un de ses hôtes ? Ce n’était pas comme si la plupart des empreintes des gens étaient enregistrées dans un fichier quelque part. Qu’aurait-il bien pu trouver ?

— Rien. Sauf si cette personne avait déjà été arrêtée dans le passé ou si elle exerçait un métier dans un domaine de haute sécurité où les empreintes sont exigées, répondit Denver. Il est possible aussi que Max ait eu envie de comparer ces empreintes avec d’autres qu’il aurait recueillies sur une scène de crime.

Pendant que J.D. s’occupait du feu dans le salon, Denver s’empara du téléphone. Elle appela le laboratoire criminel de Missoula.

— Ils ont bien reçu une demande d’analyse d’empreintes de Max, annonça-t-elle après avoir raccroché. Mais ils ne peuvent pas me donner d’autres renseignements. Ils m’ont dit qu’ils avaient envoyé les résultats à Max. Encore une piste qui ne débouche sur rien. A moins que nous puissions les retrouver dans le bureau de Max.

— Tu as eu vraiment de la chance, cette fois-ci, l’interrompit J.D. La personne qui a tenté de t’étrangler avait certainement l’intention de te tuer.

— Oui, je crois bien. Sans toi…, souffla-t-elle avant de se reprendre. A propos de chance, tu as dû recevoir mon message dès que je t’ai appelé.

— Tu m’as appelé ?

Il semblait heureux de l’apprendre.

Alors qu’elle assemblait des feuilles de journaux éparses, elle s’interrompit pour le regarder.

— Si tu n’as pas reçu mon message, comment se fait-il que tu…

— Juste la chance ! dit-il avec ce petit sourire qui l’avait toujours fait fondre.

Elle détourna les yeux. Dommage qu’il ne le lui adresse que lorsqu’elle se sentait vulnérable.

— La chance est-elle vraiment avec nous dans cette histoire ? soupira-t-elle.

— En partie, mais pas seulement. Je t’ai suivie quand tu as quitté la ville, avoua-t-il avec un air gêné. Je pensais juste…

— Que je pourrais avoir de nouveau besoin d’aide.

Elle se mit à rire et secoua la tête, sidérée.

— Tu me connais bien, non ?

Il la connaissait comme aucun autre homme, pensa-t-elle. Mais elle détourna vite la tête.

— Tu disais que tu as reconnu l’eau de Cologne du gars ? reprit J.D.

Denver prit un coussin qu’elle remit en place sur le canapé. Il l’avait donc entendue. Elle ne put réprimer un frisson en levant les yeux vers lui. Son regard était si plein de gentillesse qu’elle comprit qu’elle allait fondre en larmes si elle continuait à le fixer.

— C’était celle que Pete porte, dit-elle, se rendant compte que J.D. l’avait peut-être également reconnue.

— C’est bien ce que je pensais.

Elle craignait qu’il n’ajoute « Je te l’avais bien dit » mais il ne le fit pas.

— Merci d’être venu à mon secours, murmura-t-elle.

Il se mit à rire.

— Tu me traites comme si j’étais un chevalier en armure. Mais je ne le suis pas, Denny. En fait…

Il lui caressa la joue du bout des doigts et ne finit pas sa phrase.

— En fait, tu mènes surtout ta vie comme tu l’entends, et tu te débrouillais très bien sans moi, dit-elle.

— Ne te méprends pas. J’avais besoin de toi.

Ses mots la touchèrent au cœur et brisèrent le mur de glace qu’elle avait bâti pour se protéger. Lentement, elle se tourna vers lui. Comment avait-elle pu oublier cette bouleversante profondeur dans ses yeux ?

— Tu as peur qu’il s’agisse de Pete, non ? dit-il en prenant son visage entre ses mains.

— Je refuse d’y croire. Pete est mon meilleur ami depuis des années.

— T’a-t-il demandé de l’épouser ?

Il avait posé la question malgré lui, et redoutait déjà ce qui allait suivre. Denver opina à contrecœur.

Il retira ses mains.

— Lui as-tu déjà donné une réponse ? lança-t-il.

Denver hésita. Comment pouvait-elle répondre franchement à J.D. sans lui dire en même temps qu’il avait été le seul homme à l’intéresser ?

— Evidemment que je lui ai donné une réponse ! Je ne peux pas épouser Pete alors que j’ai donné mon cœur à un autre, il y a des années.

Elle ferma les yeux, la voix brisée. La bouche de J.D. était à un souffle de la sienne.

— Denny, murmura-t-il.

Elle resta silencieuse, s’interdisant de lui poser les questions qui la hantaient. J.D. avait-il regretté d’avoir quitté West Yellowstone ? De l’avoir quittée, elle ? Et d’être parti faire sa vie ? Là, il avait l’air d’avoir plus que tout envie de l’embrasser comme si ses lèvres ne rêvaient qu’aux siennes. Mais il recula.

— Je ne vais pas te refaire du mal, chuchota-t-il.

Etait-ce une promesse qu’il exprimait ainsi ou un simple remords ? Elle ne le savait pas. Il semblait soudain si prévenant, si attentif.

— Nous ferions mieux de monter à l’étage voir si les dégâts sont importants, déclara-t-il en se reprenant.

Oui, c’était effectivement préférable, se dit Denver et elle le suivit en silence vers l’escalier.

* * *

Manifestement, l’intrus avait commencé ses recherches à l’étage. Les armoires avaient été vidées, les tiroirs renversés. Avec l’aide de J.D., elle se mit en devoir de tout ranger et découvrit soudain sa vieille poupée de chiffon par terre. Elle la ramassa, la serra contre son cœur.

— Au moins, le chalet n’a pas été saccagé comme le bureau de Max, dit-elle.

Elle caressa sa poupée, en pensant à son oncle. Et à ses parents. Qui lui avait offert Hominy ? Probablement sa mère, pour un de ses anniversaires. Mais ce n’était pas certain.

— Tu crois que tout ça est lié à la mort de Max ? dit-elle.

— C’est fort probable, non ? Allons ranger la chambre voisine.

Lorsqu’ils eurent fini, ils redescendirent dans le salon. Denver remit de nouveau les coussins en place. Quand elle se retourna, elle surprit le regard de J.D. fixé sur elle.

— Qu’y a-t-il ? Tu me fais peur, s’écria-t-elle.

— Désolé, ce n’était pas mon intention.

— Dis-moi ce qui ne va pas, supplia-t-elle. Tu n’es pas passé au chalet simplement parce que tu t’inquiétais pour moi, n’est-ce pas ?

Il secoua la tête.

— Regarde dans quel état est ton chalet, Denny. Regarde les marques sur ta gorge. Tu dois être sincère avec moi si tu veux que je t’aide à retrouver le meurtrier de Max.

Des flammes brûlaient dans ses yeux.

Par automatisme, Denver toucha le médaillon de sa mère qu’elle portait au cou et se rendit à la fenêtre, face au lac.

— Tu as raison de ne pas me faire confiance sur le plan sentimental, Denny, reprit J.D. Mais sois sûre que je suis ici pour t’aider.

Denver regardait obstinément dehors. Elle n’avait donc pas le droit de lui faire confiance, sentimentalement ? Ne comprenait-il pas qu’elle ne pouvait faire les choses à moitié ? Qu’il n’était pas question de compromis entre eux ? Ils ne pouvaient être de simples amis, elle s’en sentait incapable.

— J’ai vu Davey te glisser un mot, Denny.

Denver tressaillit. La douleur dans la voix de J.D. lui serrait le cœur.

Elle se tourna lentement vers lui, cherchant ses mots.

— J’avais besoin de lire son message… seule.

Elle s’interrompit un instant. Elle tremblait presque. Sa quête de la vérité l’avait poussée à écarter J.D., le seul homme dont elle avait envie d’être proche.

— Ce n’était pas à cause de toi. Mais de moi, continua-t-elle.

Elle se mit à ramasser les livres par terre sans même s’en rendre compte.

— Denny…, murmura-t-il.

Elle continuait à ranger. Mais soudain, elle sentit la main de J.D. sur son bras.

— Parle-moi, insista-t-il.

Elle leva les yeux vers lui et reconnut dans son regard certaines des peurs qui la torturaient. J.D. l’attira à lui et l’étreignit avec force.

Blottie contre lui, elle l’entendit répéter :

— Parle-moi, je t’en prie.

Elle huma son odeur.

— J’ai l’impression que mon univers explose de partout, que plus rien n’est réel, ne l’a jamais été, soupira-t-elle.

Il lui caressa les cheveux.

— Je vais t’aider à tout remettre d’aplomb, Denny. Je ne laisserai personne te faire du mal. Je te le promets. Mais tu dois me faire confiance. Plus de secrets entre nous.

Elle voulut s’abreuver de sa force mais dans ses yeux, elle vit briller un désir puissant qu’elle n’aurait jamais imaginé y voir. Il la réchauffa jusqu’au cœur.

— Ai-je anéanti toute la confiance que tu avais en moi ? demanda-t-il.

Elle secoua la tête et détourna les yeux.

— J’ai peur que ta musique t’éloigne de nouveau de moi avant que nous ayons retrouvé le meurtrier de Max.

Il lui prit le visage entre les mains.

— Je ne partirai pas, Denny, pas tant que tu auras besoin de moi.

Sa promesse la bouleversa : dans ces conditions, songea-t-elle, il ne partirait jamais plus.

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