Une mère en cavale - Un protecteur si séduisant
Chapitre 12
12
En arrivant au commissariat — bien plus tôt que d’habitude —, Gabe se rendit directement dans le bureau de Taggert.
Celui-ci jeta un coup d’œil à sa montre et leva vers lui un regard interrogateur.
— Vous êtes bien matinal ! L’orage vous a empêché de dormir ?
— J’arrive de la maison du phare. La nuit n’a pas été de tout repos.
— La patrouille de nuit m’a informé de ce qui s’était passé. Ça va ? Si vous êtes trop fatigué, Rodney peut vous remplacer.
— Je vais bien. Mais cette affaire est loin d’être facile.
— A qui le dites-vous ! Les parents de la victime ne cessent de m’appeler pour obtenir des réponses. Un agent du FBI m’a contacté pour connaître les détails de l’enquête et, comme si cela ne suffisait pas, Jess Frantzen m’a déjà téléphoné cinq fois pour savoir ce que j’allais faire à propos de son quad.
— Frantzen a perdu un quad ?
— On le lui a volé, plutôt. Il était rangé dans sa remise.
— Vol par effraction ?
— Tout juste ! Le cadenas qui fermait la porte a été cisaillé.
Taggert passa sa main dans son épaisse crinière grise et soupira.
— Le seul point positif pour l’instant, c’est que le brouillard s’est levé.
— D’après la météo, il redescendra en fin de journée.
— Dans ce cas, il vaut peut-être mieux que je convoque toute l’équipe ce soir. J’ai comme l’impression que les choses vont empirer et nous amener un joyeux désordre !
— Des nouvelles du labo ?
— Toujours pas. J’appellerai d’ici une heure. Il est sans doute encore fermé. Tout le monde ne suit pas votre exemple et ne se lève pas aux aurores !
— Ou le vôtre, fit Gabe en souriant.
— C’est le métier qui veut ça… Et puis, de toute façon, le chien de ma femme ne me laisse jamais dormir après 5 h 30. Avez-vous fini d’interroger les résidents de passage ? L’un d’eux pourrait-il être l’assassin ?
— Je n’en suis qu’à la moitié de la liste. Pour le moment, il s’agit principalement de couples de retraités, de pêcheurs et de familles avec enfants. Je doute que l’un d’eux soit notre coupable… Mais on n’est jamais sûr de rien, répondit Gabe en se laissant tomber sur l’unique chaise encore disponible dans le bureau.
— Ah, si seulement on pouvait reconnaître un meurtrier à sa mine !
— Est-ce qu’on connaît enfin la cause de la mort ?
— Strangulation.
— Elle était si jeune, soupira Gabe.
Et elle ressemblait tant à Kayla ! ajouta-t-il en son for intérieur.
— Où est l’artiste peintre, à présent ? s’enquit Taggert.
Gabe avait parfois l’impression que son chef avait un don de double vue.
— Je l’ai escortée jusqu’au B & B. Elle va rester avec ma sœur une partie de la journée.
— Tant mieux. Je n’ai pas les moyens de faire surveiller sa maison à temps complet par un agent. Vivement que le FBI intervienne !
— Quand arrivent-ils ?
— En fin d’après-midi ou demain matin. Mais on ne nous envoie qu’un seul homme. Leur seul agent de disponible s’envolera ce soir pour Seattle.
— Eh bien, il est grand temps ! remarqua Gabe en se levant.
En attendant, il fallait mettre tous les moyens en œuvre pour que Kayla reste en vie. Le meurtrier la harcelait déjà depuis un certain temps : la prochaine fois, il passerait très certainement aux choses sérieuses.
— Je voudrais que vous alliez jeter un coup d’œil chez Andrew Stratford, lui dit Taggert. Je suis allé le voir hier, mais il n’est pas venu ouvrir. Il ne répond pas non plus aux appels.
— Mais il réside à Cape Churn depuis longtemps, non ?
— Si on veut. Il vient régulièrement, mais ses séjours sont brefs.
— Le considérez-vous comme suspect ?
— Disons que c’est un personnage intéressant. Un solitaire qui, de surcroît, est réapparu en ville il y a peu de temps. Et qui pouvait tout à fait se trouver à Seattle le soir où Mlle Davies a été agressée. A vous de découvrir s’il a un mobile.
— J’irai également rendre une petite visite à M. Wilson à son hôtel.
— Lawrence Wilson ? s’enquit Taggert. Le type à qui Jillian fait visiter des propriétés ?
— Oui. Il est arrivé à Cape Churn il y a une semaine. Cela vaut le coup de lui poser quelques questions. Il dit qu’il est de Portland. Il faudrait peut-être chercher dans le fichier des cartes grises pour vérifier ses dires.
Le chef nota l’information, puis leva les yeux vers lui.
— Tenez-moi au courant.
— Je n’y manquerai pas.
Gabe quitta le commissariat et se rendit en voiture à la Pointe du Diable. C’était là en effet que se trouvait la propriété d’Andrew Stratford, voisine de celle de Frank Mortimer.
Parvenu devant l’énorme portail de fer forgé, il sonna plusieurs fois à l’Interphone, mais n’obtint aucune réponse. Il descendit de son véhicule et escalada la grille, en prenant garde aux piques effilées, puis sauta de l’autre côté et rajusta son uniforme.
Le parc avait visiblement connu des jours meilleurs : les haies et les arbres n’avaient pas été taillés depuis bien longtemps, et l’herbe folle commençait à envahir la route pavée qui menait au manoir.
Craignant de voir apparaître des chiens de garde, il remonta l’allée, une main sur sa matraque, l’autre sur son revolver.
Alors qu’il approchait de la bâtisse, un gros chien noir apparut à l’angle de la maison et s’élança en courant dans sa direction.
Gabe sortit sa matraque, avant de se rendre compte que l’animal était un labrador à l’air pataud, poursuivi par une petite fille qui riait aux éclats, ses longs cheveux blond pâle flottant derrière elle.
Lorsque le chien aperçut Gabe, il se dirigea vers lui en agitant la queue.
— Brewer, ici ! Rends-moi ma poupée !
L’animal continua de foncer droit sur lui.
Se penchant en avant, Gabe se prépara au choc.
Brewer lâcha le jouet et, bondissant sur lui, faillit le faire tomber à la renverse. Pendant une bonne minute, il lui fit fête, multipliant les assauts et les coups de langue affectueux.
Enfin, distrait par un écureuil qui passait non loin de là, il s’élança à sa poursuite.
A quelques pas de distance, l’enfant fixait Gabe d’un air grave.
Il ramassa la poupée et la lui tendit.
— Elle est à toi ?
Elle acquiesça d’un signe de tête, mais s’abstint prudemment d’avancer.
— Est-ce que ton papa est là ?
La petite fille hocha de nouveau la tête.
— Je ne te veux pas de mal ! Je suis policier, et je souhaiterais parler à ton papa.
Elle demeura coite.
Comme il esquissait un pas vers elle, elle recula vivement, les yeux agrandis par la frayeur.
— N’aie pas peur ! Tiens, regarde, je repose ta poupée.
Il joignit le geste à la parole et fit plusieurs pas en arrière.
— Vas-y, prends-la !
Le regard de la fillette passa du jouet à l’inconnu qui se tenait devant elle mais, au lieu d’obtempérer, elle tourna les talons et s’enfuit.
— Vous êtes sur une propriété privée !
Gabe fit volte-face, et découvrit un homme d’une trentaine d’années, aux cheveux d’un noir de corbeau et aux yeux bleus.
— Veuillez m’excuser de m’être introduit chez vous, mais c’est le seul moyen que j’aie trouvé pour parler au maître des lieux. Etes-vous Andrew Stratford ?
— Oui. Que faites-vous ici ?
C’était la première fois que Gabe rencontrait le nouveau propriétaire du manoir. Le vieux Stratford avait vécu là en reclus jusqu’à sa mort ; à Cape Churn, il était considéré comme fou.
Gabe se demanda si Andrew tenait de son grand-père. Comme l’homme se tournait vers la maison, il remarqua qu’une longue balafre lui zébrait la joue, depuis la mâchoire jusqu’au coin de l’œil.
Il se baissa pour ramasser la poupée.
— Ceci appartient à la petite fille.
Stratford prit le jouet.
— Merci. A présent, j’aimerais que vous partiez.
— Je suis l’agent McGregor, de la police de Cape Churn. J’ai quelques questions à vous poser, si cela ne vous dérange pas.
— A quel propos ? s’enquit son interlocuteur, l’œil soupçonneux.
— Etes-vous au courant qu’un meurtre a été commis près du phare ?
— Oui, confirma-t-il en croisant les bras sur sa poitrine. Quel rapport cela a-t-il avec moi ?
— Nous interrogeons toutes les personnes qui auraient pu se trouver à proximité au moment du crime, et qui sont susceptibles d’avoir vu ou entendu quelque chose.
— Ce n’est pas mon cas. Je ne suis au courant de rien.
— Où étiez-vous cette nuit-là, aux environs de minuit ?
— Etes-vous en train de m’accuser ? Si c’est le cas, je ne répondrai pas avant d’avoir parlé à mon avocat.
— Non, monsieur, le rassura Gabe, tout en prenant mentalement note de vérifier si son suspect avait un casier judiciaire. Enquête de routine. Ayez l’amabilité de répondre à ma question, s’il vous plaît.
— Je me promène souvent sur la falaise, le soir.
— Même par temps de brouillard ?
L’homme hocha la tête.
— Cela m’apaise. Non que cela vous regarde… Cette nuit-là, je ne suis pas allé jusqu’au phare. Le brouillard était trop épais, j’ai fait demi-tour à mi-chemin environ. Tout ce que j’ai entendu, c’est le bruit des vagues qui se brisaient sur le rivage, et il était impossible de voir quoi que ce soit dans cette purée de pois.
Gabe remit son calepin dans sa poche.
— Merci, monsieur Stratford. C’est tout ce que je voulais savoir.
Ignorant sa main tendue, Stratford croisa les bras. Gabe remarqua qu’il avait la main droite gravement brûlée.
Se retournant, il vit la petite fille qui, debout près de la maison, le contemplait, une main posée sur la tête du chien.
Il retourna à sa voiture et fit demi-tour sur le chemin qui menait à la route. Dans son rétroviseur, il vit Stratford tendre sa main brûlée à la petite fille, qui la prit solennellement avant de rentrer avec lui dans la maison.
Il secoua la tête. Etrange rencontre…
Il ressortait de cet entretien avec plus de questions que de réponses. Il y avait une chose dont il était certain, cependant : il lui faudrait fouiller dans la vie du multimillionnaire pour voir si celui-ci ne cachait pas un squelette dans le placard. Stratford dissimulait certainement un secret.
Néanmoins, Gabe doutait d’avoir retrouvé le tueur. Etrangler quelqu’un requérait de la force, même avec deux mains valides : la volonté de vivre était un instinct puissant, et les victimes se débattaient avec énergie. Or, les cicatrices qu’il avait vues sur la main de Stratford l’éliminaient logiquement de la liste des suspects. D’ailleurs, la couleur de ses yeux ne correspondait pas à la description que Kayla en avait faite.
Alors qu’il passait devant le cottage, ses pensées dérivèrent sur la jeune femme. Il résista à l’envie de s’arrêter au B & B pour la voir ; Molly veillait activement sur elle, il le savait.
Sa prochaine étape : rendre une petite visite à Lawrence Wilson, l’homme qui prétendait vouloir ouvrir un hôtel à Cape Churn.
* * *
Effectuant des allers-retours entre la cuisine et la salle à manger, Kayla aidait Molly à débarrasser la table du petit déjeuner, mais elle avait plus l’impression de gêner qu’autre chose.
Dakota, qui était allé tout droit se mettre au lit à leur arrivée, dormait encore.
Le soleil entrait à flots par la fenêtre.
— Il faut que je retourne au cottage : le réparateur que Gabe a appelé est sur place, annonça-t-elle à Molly, qui revenait de la buanderie avec une pile de serviettes propres.
— Jimmy Gaddy ?
— En effet, je crois que c’est le nom que Gabe m’a donné.
— Cela ne m’étonne pas. C’est à lui que tout le monde fait appel pour les travaux de bricolage. Votre porte sera très vite réparée. Avez-vous réellement besoin de vous rendre là-bas ?
Kayla poussa un soupir.
— Apparemment, le système de fermeture a été endommagé par les chocs répétés, et il faut tout remplacer. Je dois aller récupérer les nouvelles clés.
— Pourquoi ne les dépose-t-il pas simplement dans la boîte aux lettres ?
— C’est trop dangereux. N’importe qui pourrait les prendre.
— Mais c’est tout aussi dangereux de retourner au cottage, objecta Molly. J’ai promis à Gabe que vous seriez en sécurité ici, avec moi. Il ne sera pas content d’apprendre que vous êtes partie là-bas toute seule. Voulez-vous que Dakota vous accompagne ?
— Non. Il a besoin de dormir. Il est resté debout toute la nuit, le pauvre ! Et puis, je ne serai pas seule : Jimmy sera là pour m’accueillir, et je ne m’attarderai pas longtemps après son départ. Je dois déjeuner avec Emma Jenkins à la marina.
— Bien, dans ce cas…, consentit Molly tout en se dirigeant vers l’escalier. Je vais appeler Gabe pour le prévenir que vous vous rendez au cottage.
— D’accord.
Kayla attrapa son sac à main et ses clés, puis gagna sa voiture. Aujourd’hui, elle ne redoutait pas de prendre le volant : le temps était clair et lumineux, et elle ne risquait pas de se laisser surprendre par un éventuel poursuivant.
Ce beau soleil lui redonnait confiance et optimisme. Elle était bien décidée à retrouver une vie normale.
Elle sortit son téléphone portable de son sac pour appeler Gabe, et fronça les sourcils en s’apercevant que la batterie était à plat. Avec tous ces événements, elle avait oublié de recharger l’appareil.
— Tu vois, bébé ? Quand je te disais que maman est dans la lune ! dit-elle en soupirant. Il faudra que je pense à brancher mon téléphone en arrivant. J’appellerai Gabe depuis le fixe.
Lorsqu’elle se gara dans l’allée, le réparateur achevait de peindre le montant de porte tout neuf.
— J’ai balayé le verre cassé et bouché le trou dans la vitre avec du ruban adhésif, lui expliqua-t-il en rinçant ses mains maculées de peinture dans l’évier de la cuisine. J’ai commandé une nouvelle vitre, mais elle ne sera sans doute pas livrée avant deux jours.
Il rangea ses outils et lui tendit un trousseau.
— Voici vos clés.
— Merci d’être venu aussi vite.
— Je vous en prie.
— Combien vous dois-je ?
— J’enverrai directement ma note à l’agence immobilière qui vous loue la maison. Surtout, n’oubliez pas de laisser sécher la peinture une heure ou deux avant de refermer la porte.
— Je m’en souviendrai, merci.
Une fois Jimmy parti, elle mit son portable en charge et s’avisa qu’elle avait un message vocal en attente.
Emma Jenkins avait téléphoné pour décommander leur déjeuner et lui demander si elle était disponible le lendemain. Kayla la rappela pour convenir d’un nouveau rendez-vous, puis raccrocha. Elle était un peu déçue par ce désistement, certes, mais lorsqu’il faisait un temps aussi splendide, elle ne pouvait jamais rester triste bien longtemps.
Rassemblant son matériel de peinture, elle sortit travailler dehors, au soleil. De toute façon, elle ne pouvait pas se barricader à l’intérieur, puisqu’il fallait attendre que le montant soit sec avant de fermer la porte.
— Cela ne nous fera pas de mal de respirer le grand air, n’est-ce pas, bébé ?
Elle caressa son ventre en souriant, plus heureuse qu’elle ne l’avait été depuis des semaines.
Elle installa son chevalet à distance raisonnable du bord de la falaise, et étala de nouvelles couleurs sur sa palette. La vue qui s’étendait à ses pieds était époustouflante. Capturer cette beauté sur la toile demandait du temps et de la patience — une qualité dont, en temps normal, elle ne manquait pas. Mais, depuis l’agression, ses mains ne lui obéissaient plus comme autrefois, et elle était vite gagnée par l’énervement.
Hier, cependant, elle avait pu peindre avec Dakota sans trop de difficulté. Elle espérait qu’un cap était franchi.
Prenant une profonde inspiration, elle leva la main, les yeux rivés sur le phare, les falaises et la mer. Alors qu’elle approchait son pinceau de la toile, son bras fut agité par un violent tremblement.
Une bouffée de colère et de désespoir l’envahit. Pourquoi n’y arrivait-elle pas ? Pourquoi ne trouvait-elle pas la force d’oublier son traumatisme et d’aller de l’avant ?
L’image de Gabe surgit alors dans son esprit. Gabe, dans les bras de qui elle éprouvait un sentiment de sécurité total.
Ravalant un sanglot, elle redressa les épaules et s’obligea à peindre.
Au lieu du paysage qu’elle avait devant elle, ce fut une paire d’yeux qui jaillit au bout de son pinceau. Des yeux bleus comme l’azur, emplis d’inquiétude, d’amour et de force.
Peu à peu, sa main cessa de trembler, et le contour d’un visage apparut. Au fur et à mesure qu’elle ajoutait ombres, couleurs et lumière au portrait, celui-ci prenait vie sous ses doigts habiles.
Toute notion du temps oubliée, elle peignait fiévreusement, sa main volant au-dessus de la toile. Au bout d’un moment, émergeant de l’état de transe où elle était plongée, elle fit un pas en arrière et laissa échapper un hoquet de surprise.
Sur la toile, Gabe la contemplait, le regard brillant d’espoir.
— C’est incroyable…
Kayla fit volte-face.
Absorbée dans son travail, elle n’avait pas entendu de bruit de moteur ou de pas lui signalant l’arrivée d’un visiteur.
Un homme de haute taille à l’allure distinguée, aux cheveux noirs et aux yeux bleus, se tenait devant elle, les mains dans les poches. Il lui parut vaguement familier.
Elle porta sa main à sa gorge, peinant à respirer.
— Est-ce que je vous connais ? demanda-t-elle d’une voix chevrotante.
— Sans doute pas, mais moi, je sais qui vous êtes. Je m’appelle Andrew Stratford, se présenta-t-il sans pour autant tendre la main. J’ai acheté plusieurs de vos œuvres lors d’un vernissage à Seattle, il y a deux semaines.
Kayla déglutit.
— Vous étiez au vernissage ?
Il acquiesça d’un signe de tête.
— Oui. Et je vous ai commandé un tableau.
— Ainsi, c’est vous l’acheteur !
Malgré la peur qui la paralysait, elle s’obligea à sourire.
— Je rencontre rarement les acheteurs… Co… Comment m’avez-vous trouvée ?
— Quelqu’un, en ville, a mentionné votre nom, dit-il d’un ton vague. J’ai eu envie de passer vous voir pour me présenter.
D’un geste du menton, il désigna le tableau.
— C’est l’agent McGregor, n’est-ce pas ? Je l’ai rencontré tout à l’heure. Il m’a interrogé à propos d’un meurtre. Apparemment, je fais partie des suspects !
Le cœur de Kayla s’emballa.
— Vraiment ?
— Rassurez-vous, je n’ai pas assassiné cette fille. Et je n’ai pas l’intention de vous faire du mal : ce serait trop dommage de perdre une artiste de votre qualité…
Pour la première fois, une ombre de sourire passa sur les lèvres de son visiteur, adoucissant ses traits.
— J’aime ce que vous faites, reprit-il, changeant de sujet, et j’aimerais vous commander un autre tableau. Un portrait de ma fille, précisa-t-il d’un air grave.
— Je ne suis pas certaine d’en être capable, avoua-t-elle, hésitante.
— Je n’avais jamais vu de portrait réalisé par vous jusqu’ici mais, à en juger par celui-ci, je suis certain que vous ferez un travail merveilleux.
— C’est simplement que je me sens moins inspirée en ce moment, biaisa-t-elle, mal à l’aise à l’idée de se trouver seule avec un inconnu.
Il inclina légèrement la tête.
— Pourquoi donc ?
— J’ai traversé des moments difficiles ces derniers temps, expliqua-t-elle.
Difficile de lui fournir des raisons plus précises alors que des milliers de questions sans réponse se bousculaient dans sa tête. Pour l’instant, sa préoccupation principale était de le voir tourner les talons.
Stratford sortit sa main droite de sa poche et se toucha la joue.
— La vie est parfois cruelle, j’en sais quelque chose…
Elle remarqua alors qu’il avait la mâchoire et le dos de la main grièvement brûlés et, malgré sa méfiance, éprouva pour lui un soudain élan de compassion. Il avait dû beaucoup souffrir.
— Mademoiselle Davies, poursuivit-il, croyez-moi, le seul moyen de retrouver une vie normale est de se consacrer à ses activités favorites, jusqu’à y reprendre réellement goût.
Il tira une carte de son portefeuille et la lui tendit.
— Réfléchissez à ma proposition. J’aimerais beaucoup que vous peigniez le portrait de ma fille.
Sans attendre de réponse, il pivota, regagna sa longue voiture noire aux lignes fluides, et démarra.
Respirant plus librement, elle le regarda s’éloigner, tout en se demandant qui était réellement Andrew Stratford et quelle était la véritable raison de cette visite impromptue.
Dakota arriva à cet instant sur son vélo.
— Pourquoi es-tu partie sans me le dire ? Et qui était cet homme ?
Elle haussa les sourcils.
— Te prendrais-tu pour mon garde du corps, par hasard ?
Il appuya sa bicyclette sur sa béquille.
— Gabe voulait que tu restes au B & B avec tante Molly jusqu’à ce qu’il ait terminé sa journée.
— Ton père non plus n’est pas mon garde du corps ! Et il fallait que je rentre pour voir le réparateur.
— C’est qui ? demanda l’adolescent en essayant de regarder par-dessus son épaule.
Elle se plaça devant la toile.
— Rien. N’est-il pas un peu tôt pour ta leçon ? Je croyais que nous avions convenu de nous retrouver cet après-midi, après mon déjeuner avec Emma ?
— A mon réveil, je me suis rendu compte que tu n’étais plus là… Et tu ne répondais pas au téléphone. J’ai voulu m’assurer que tout allait bien. C’est un portrait de Gabe, non ?
Il fit un pas de côté.
— Pourquoi le cacher ?
Pourquoi, en effet ? s’interrogea-t-elle. Les sentiments qu’elle éprouvait pour Gabe McGregor étaient si nouveaux, si déroutants… Elle n’était nullement prête à reconnaître leur existence, que ce soit dans le secret de son cœur ou publiquement. Or, cette peinture les criait littéralement à la face du monde.
Et cela la terrifiait. Tomber amoureuse de lui serait une terrible erreur : il était clair qu’il ne souhaitait pas s’engager — à plus forte raison avec une femme qui attendait l’enfant d’un autre.
Elle détacha le tableau du chevalet d’un geste brusque et se dirigea à grands pas vers la maison.
— Allons chercher les études de paysage que nous avons commencées hier. Nous travaillerons dehors.
— Je comprends. Tu ne veux pas en parler.
— Exact. Et je te serais reconnaissante de ne pas en parler non plus à ton père.
— C’est promis ! fit-il avec un large sourire.
Toutefois, lorsqu’ils furent installés côte à côte devant leurs chevalets, il attaqua de nouveau :
— C’est un beau portrait.
Elle lui lança un regard sévère.
— D’accord, d’accord ! J’arrête d’insister. Est-ce que tu accepterais tout de même de me vendre ce portrait de Gabe ?
— Je croyais que tu n’aimais pas ton père ?
— Je ne le déteste pas. Il est plutôt attachant, admit-il avec une indifférence feinte.
Ce n’était pas Kayla qui allait le contredire… Depuis deux jours, elle n’arrêtait pas de penser au bel officier de police aux yeux bleus et aux épaules solides.
Elle s’éclaircit la gorge.
— Ton père tient à toi, tu sais.
— Ma mère prétendait m’aimer… Jusqu’au jour où elle en a eu assez de moi. Une seule bêtise, et hop ! Me voilà au milieu de nulle part, dans l’Oregon, chez mon père biologique que je ne connaissais pas il y a cinq mois. Qui me dit qu’il ne se lassera pas de moi, lui aussi ?
Le cœur de Kayla se serra. Elle posa la main sur son ventre, qui commençait à être légèrement plus bombé qu’auparavant. Comment une mère pouvait-elle cesser d’aimer son enfant ?
— Gabe ne t’abandonnera pas, lui assura-t-elle. C’est quelqu’un de bien.
— Possible, conclut-il en haussant les épaules. Comment fait-on pour rendre les tons brun-bleu de ces falaises, là-bas, dans l’ombre ?
L’heure qui suivit s’écoula agréablement. Lorsque midi vint, Kayla posa ses pinceaux et s’essuya les mains à l’aide d’un chiffon.
— J’ai faim, pas toi ? Nous pourrions descendre en ville et manger un morceau au Seaside Café, qu’en dis-tu ? Je t’invite !
— Bonne idée. Mais ce n’est pas à toi de m’inviter, alors que tu me donnes des leçons, dit-il en ramassant son matériel et en la suivant à l’intérieur. Combien est-ce que je te dois, d’ailleurs ?
— Rien du tout. C’est plutôt à moi de te remercier de m’avoir tenu compagnie cette nuit. Alors, es-tu décidé à me suivre, ou faut-il que je déjeune seule ?
— Je mangerais bien un hamburger, déclara-t-il avec un sourire.
Après s’être assurée que la peinture du cadre de la porte était sèche au toucher, Kayla ferma la maison à clé et rejoignit Dakota dans la voiture.
Dix minutes plus tard, elle s’engageait sur le parking du Seaside Café. Trouver une place libre s’avéra difficile.
— Il y a du monde, aujourd’hui, remarqua-t-elle.
— Bonjour, mademoiselle Davies ! Bonjour, Dakota ! les accueillit Nora Taggert lorsqu’ils poussèrent la porte du restaurant. Asseyez-vous donc.
Elle leur indiqua une table libre au milieu de la salle.
Alors que Kayla étudiait le menu, elle sentit un courant d’air froid lui parcourir la nuque, comme si quelqu’un était en train de l’observer. Faisant mine d’accrocher son sac à main au dossier de sa chaise, elle se tourna légèrement pour regarder les autres clients.
Un homme se tenait debout près de la caisse, le dos tourné à la salle. Lorsqu’il pivota, elle reconnut Andrew Stratford. Leurs regards se croisèrent brièvement, puis il quitta le restaurant sans adresser un mot à quiconque.
Installée sur l’une des banquettes à l’autre bout de la pièce, Jillian Taylor sourit à Kayla et agita la main. Face à elle était assis Lawrence Wilson.
Il la salua d’un signe de tête avant de reporter son attention sur Jillian, à qui il sourit de toutes ses dents. Celle-ci lui rendit son sourire, visiblement sous le charme.
Quant aux autres clients, Kayla ne les avait jamais vus auparavant, et ils ne lui accordaient qu’une attention modérée. Elle haussa les épaules et se concentra sur son menu, s’efforçant de se détendre.
Pendant les quelques heures qu’elle avait passées au cottage, elle avait presque retrouvé une existence normale. Peindre le portrait de Gabe avait été libérateur, constructif, et lui avait permis de retrouver sa créativité.
Mais sa conversation avec Andrew Stratford qui, de son propre aveu, avait été présent au vernissage le soir de son agression, l’avait replongée dans cet état d’insécurité qu’elle connaissait si bien.
Pourtant, elle était au milieu d’une salle de restaurant bondée. Elle n’avait rien à craindre.
Alors pourquoi se sentait-elle soudain si exposée ?
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