Une mère en cavale - Un protecteur si séduisant
Chapitre 12
12
Pete n’avait jamais aimé Earthquake Lake et ses rivages. Toute la journée, il avait été habité par un mauvais pressentiment. Midnight avait fini par accepter de le rencontrer. Désormais, Pete n’aurait plus à passer par l’intermédiaire de ce fou de Cal pour parler au « patron ».
Pourtant, même la perspective de faire enfin la connaissance de Midnight ne pouvait l’apaiser. Il promena les yeux autour de lui, essayant de comprendre ce qui le préoccupait. Le lac lui paraissait lugubre avec ces arbres nus, plantés sur ses rives comme des sentinelles. Les fantômes des victimes du tremblement de terre de 1959 hantaient peut-être encore les lieux.
Midnight ne se montrait pas et lorsque son téléphone retentit, Pete comprit qu’il l’avait une fois de plus piégé.
— Vous êtes en retard, dit la voix à travers le synthétiseur.
— Et vous, vous n’êtes pas là. Je pensais que vous étiez d’accord pour me rencontrer.
Midnight se mit à rire.
— Vous semblez tendu. S’est-il passé quelque chose ?
— Non, tout va bien, répondit Pete.
— Denver est sous votre contrôle ?
— Absolument.
Il l’aurait bien voulu, songea-t-il. Il avait tenté de la joindre toute la matinée mais elle ne répondait pas au téléphone. Où diable était-elle passée ? Et surtout dans quels sales draps s’était-elle fourrée avec J.D. ?
Au moins, il avait récupéré le dossier dans la cabane. C’était déjà ça.
— Et le gamin ? reprit Midnight. L’avez-vous retrouvé ?
— Aucun souci. Davey ne dira rien.
Il fut soulagé que Midnight ne l’interroge pas davantage sur Denver. Il avait caché Davey chez un ami, estimant qu’il y avait eu déjà assez de sang versé.
— J’ai un acheteur, reprit Midnight. Il veut des bois de wapiti et de daim. Il les paiera un bon prix. Et nous avons besoin d’ours supplémentaires. Nos clients asiatiques sont prêts à débourser de coquettes sommes pour leurs vésicules biliaires.
— Des vessies d’ours, répéta Pete, les ajoutant mentalement à sa liste.
Il se demandait d’où l’appelait Midnight. Sans doute d’un endroit sûr.
— Ils s’en servent comme aphrodisiaques, poursuivit Midnight. Pareil avec les bois de velours des wapitis : ils en font des philtres d’amour. Il paraîtrait que ces bois ont des vertus médicinales. Ils préserveraient du vieillissement et donneraient du tonus sexuel. Moi, je n’ai jamais eu besoin de quoi que ce soit pour satisfaire les dames ! Mais ces remèdes vous seraient peut-être utiles, Pete. Ou alors, essayez d’en faire discrètement ingurgiter à Denver…
Pete serra les poings. Dans des moments comme celui-ci, il regrettait de s’être mouillé dans cette sale histoire. Et d’être en contact avec ce type. Mais il devait reconnaître que Midnight était très intelligent. Voilà sans doute pourquoi personne ne l’avait encore inquiété.
— Et mon acheteur nous prendra toutes les pattes d’ours que nous pourrons lui fournir, ajouta la voix. En Asie, ils les mangent. C’est incroyable, non ?
Le ciel s’assombrissait, un orage s’annonçait. Pete avait hâte d’en finir. Il se sentait nerveux et fatigué. Il voulait retrouver Denver.
— Quelqu’un a-t-il repéré des grizzlis dans le parc ou est-ce que c’est prématuré ? reprit Midnight.
— Cal en a aperçu un, l’autre jour.
— Alors, dites-lui de les tuer. Nous en avons besoin en quantité pour nos clients. Sacré Cal. Il est fou, vous savez.
Malheureusement, Pete le savait, oui. Et il se demandait si Midnight avait commandité l’agression dont Denver avait été victime la veille ou si Cal avait voulu faire du zèle.
— Où en est le chargement de bois de wapiti ? s’enquit Midnight. Il faut respecter la date de livraison. Sinon, le prix baissera.
— Il n’y aura aucun retard.
En tout cas, Pete l’espérait. Devinant que Midnight l’écoutait avec attention, il s’efforça de paraître enthousiaste.
— Cal m’a dit qu’ils en avaient ramassé en quantité.
— Formidable ! Les dollars vont tomber comme s’il en pleuvait. C’est plus facile que de faire sauter une banque, ajouta Midnight en éclatant de rire.
— Je ne suis pas certain que Max aurait partagé votre avis.
Son interlocuteur changea brusquement de ton.
— Peu importe ! Livrez-moi la marchandise au plus vite. Et cessez de prendre cet air sinistre à propos de l’argent que nous allons récolter. Ça m’exaspère.
— Quand vais-je vous rencontrer ? demanda Pete avant que Midnight ne raccroche. Vous ne croyez pas qu’on pourrait arrêter de jouer à cache-cache ?
Il y eut un silence.
— Nous nous rencontrerons bien assez tôt, reprit la voix. En attendant, arrangez-vous pour que Denver ne devienne pas un problème. Et à propos du dossier que vous avez retrouvé…
Pete retint son souffle.
— Oui ?
— J’ai l’impression qu’il n’est pas complet. Vous n’essayez pas de me doubler, j’espère ?
— Si vous me disiez exactement ce que vous cherchez…
Mais Midnight avait déjà raccroché. Pete jura. Il n’aimait plus du tout discuter avec cette voix synthétique. Il était temps que Midnight se dévoile.
Comme il revenait vers son pick-up, la neige se remit à tomber. Il songea au dossier et aux éléments qu’il en avait retirés. Une petite assurance-vie. Cela dit, Max avait sans doute caché ce dossier avec le même objectif : pour se protéger. Et pourtant, il avait été tué. Peut-être n’y avait-il aucun moyen de sauver sa peau avec un type comme Midnight.
Dans l’immédiat, cependant, un problème plus urgent le préoccupait : Denver. Où était-elle et que fabriquait-elle ?
* * *
Cal Dalton et Lester Wade étaient bel et bien des braconniers ! songea Denver avec colère.
Sur l’autre versant de la montagne, des wapitis broutaient tranquillement les touffes d’herbe qui sortaient ici et là de la neige. Toute cette partie du parc leur était réservée. Et il n’était pas besoin d’être Einstein pour deviner que les deux hommes étaient là pour ramasser leurs bois. Une entreprise certainement très rentable mais totalement illégale.
— Je comprends tout, à présent, dit Denver en se remémorant les notes de Max dans le dossier de Lester. « Perle » désignait les perles rares : les bois d’élan dont certains peuples se servent pour confectionner des philtres d’amour. Max faisait certainement allusion à ce braconnage organisé.
— Cela expliquerait beaucoup de choses, confirma J.D. Comme le temps qu’il passait avec Cal Dalton. Et ce que faisait Lester les nuits où il n’était pas chez lui.
— Et aussi les mensonges de Lila, ajouta Denver. Elle a dû profiter de l’argent que son mari a gagné avec ces trafics. Elle ne veut pas trahir Lester qui lui est fidèle et enrichit le ménage.
— La plupart des gens estiment que ramasser les bois de wapiti, même dans un parc national, n’est pas un crime, soupira J.D.
Denver prit d’autres photos de Cal chargeant le traîneau de bois de wapiti.
— Davey doit avoir de bonnes raisons de penser que la mort de Max est liée à ce trafic, reprit-elle. Sinon, pourquoi m’aurait-il poussée à venir ici à cette heure-ci ?
— Il est sans doute au courant de l’existence de ce réseau de braconnage, oui. Mais cette histoire n’explique pas les cent cinquante mille dollars déposés sur le compte de Max, dit-il sans la regarder.
— Exact.
Elle glissa les bobines dans son sac et se mit à recharger son appareil. Ses mains tremblaient de rage et de peur.
— Le braconnage rapporte sûrement beaucoup d’argent. Mais pas à ce point-là. Et je suis certaine que Max n’était pas un braconnier, ajouta-t-elle en se pinçant les lèvres.
— Tu prêches un convaincu, répondit J.D. en l’enlaçant. Je n’imagine pas du tout Max mêlé à ce genre de choses.
Elle se pencha vers lui pour l’embrasser rapidement.
— Merci.
Les yeux de J.D. s’éclairèrent. Comme s’il aimait qu’elle l’embrasse, quelle qu’en soit la raison…
— Je ne comprends pas pourquoi Max se serait fait tuer pour si peu, reprit-elle. Combien ça rapporte le commerce de bois d’élan ? Dix dollars le kilo, pas plus. Le jeu n’en vaut pas la chandelle. Et puis, ce n’est pas très risqué. A cette époque de l’année, peu de gardes forestiers surveillent le parc. Ils ne sont pas assez nombreux pour empêcher le braconnage.
— Apparemment, Max a essayé.
Elle prit d’autres photos, avec la montagne en arrière-plan pour qu’il n’y ait pas de contestation possible sur l’endroit où se trouvaient les braconniers.
— Surtout, la législation n’est pas très sévère. Même s’ils étaient rattrapés, ces types ne finiraient sans doute jamais en prison. Au pire, ils écoperaient d’une amende. Non, vraiment, j’ai du mal à croire que quelqu’un ait tué Max à cause de ces bois. Ça ne colle pas ! soupira-t-elle.
Cal et Lester avaient retiré leurs skis et escaladaient à pied le flanc de la montagne. Tous deux avaient un fusil à l’épaule. Denver continua à les photographier, pendant que J.D. observait la montagne à l’aide des jumelles.
— A mon avis, nous ne voyons qu’une partie infime d’un trafic de grande envergure. Tu ne crois pas ?
— Ce que je sais, c’est que la plupart des gens embarquent à la nuit tombée quelques bois qu’ils ont ramassés au cours de leur promenade, répondit-elle.
— Si Max enquêtait sur ce réseau de braconnage…
— Alors le dossier que Pete a trouvé dans la cabane était sans doute à ce sujet. Ce n’est peut-être pas lui-même qu’il cherche à couvrir, mais Lester, qui est un de ses musiciens.
— C’est une possibilité. Mais cela n’explique pas la présence de Pete à Horse Butte.
— Non, c’est vrai.
Pourquoi fallait-il qu’il lui rappelle cet épisode ? Sur le moment, elle lui en voulut. Quel manque de tact ! Il le comprit sans doute car il la prit dans ses bras. Elle s’accrocha à lui. Elle avait besoin de sa chaleur et de sa force, pas de ses doutes.
— Denny, je crois que nous ferions mieux de remettre tes films aux autorités.
Elle ne voulait pas quitter ses bras. Mais elle savait qu’elle avait intérêt à prendre plus de photos pour pincer Cal et Lester pour de bon.
* * *
Un coup de fusil la fit sursauter. Ils se retournèrent pour regarder ce qui se passait. Cal, armé de son fusil, venait d’abattre un petit ours brun. Lester tonna contre lui.
— Pourquoi as-tu fait ça ?
— C’est un ours, nous sommes censés les tuer, non ? lui répondit Cal.
— Pas dans le parc, pas en plein jour ! Tu cherches les ennuis ou quoi ?
Denver réarma son appareil pour prendre de nouvelles photos. Cal se tenait au-dessus de l’ours, un poignard à la main.
Puis l’orage qui menaçait s’abattit brusquement sur la montagne. Le ciel devint noir, des milliers de flocons se répandirent sur le parc. Denver n’y voyait plus rien.
Elle glissa la pellicule dans sa poche avant de ranger son appareil dans son sac.
— Prête ? demanda J.D.
Comme tous deux s’éloignaient des sapins, ils virent soudain Lester pointer un doigt dans leur direction.
— Là ! On nous observe ! cria-t-il à Cal.
J.D. poussa Denver sous les branches d’un sapin.
— Filons vite ! Il n’y a pas un instant à perdre. Chausse tes skis.
Elle hocha la tête. Les sapins ne les protégeraient pas longtemps. Dans un instant, Lester allait grimper la colline. Elle jeta le sac à dos sur son épaule et se tourna vers J.D. Comme elle le regardait dans les yeux, elle craignit que ce ne soit pour la dernière fois. Cette idée lui brisa le cœur.
— Denny, écoute-moi. Si nous sommes séparés, continue. Tu m’entends ? Tu as les bobines, tu les donneras aux gardes forestiers et… sois prudente.
Il la saisit dans ses bras et l’embrassa avec force.
Denver s’élança en avant, slalomant entre les sapins vers la vallée. Il leur fallait filer au plus vite, quitter la montagne, semer Cal et Lester.
Du coin de l’œil, elle voyait J.D. skier non loin d’elle. Dans son dos, elle entendait des éclats de voix. Heureusement, l’orage arrivait. Bientôt, ni Cal ni Lester ne pourraient plus les voir. Mais un coup de feu retentit, et la peur s’empara d’elle.
Elle fonça sur la pente. A présent, elle n’hésitait plus à prendre des risques, à aller de plus en plus vite. J.D. descendait en parallèle. Puis, il disparut, happé par le brouillard. En proie à une sourde angoisse, elle regretta une fois de plus de l’avoir entraîné dans cette folle aventure.
— Reste avec moi, J.D., supplia-t-elle à mi-voix. Je t’en prie, reste avec moi.
Il neigeait si fort qu’elle ne voyait plus rien. Elle ne distinguait qu’à grand-peine la silhouette des sapins.
Elle s’arrêta un instant, cherchant à se repérer. Le cœur battant à tout rompre dans sa poitrine, elle entendit le craquement d’une branche sur sa droite. Sans réfléchir, elle avança dans cette direction. Elle était terrifiée. Et si J.D. était tombé ? Et s’il avait été abattu ? Cette idée la glaça jusqu’aux os.
Elle sortit le revolver de Max de son sac. Le silence était total. Des milliers de flocons tourbillonnaient autour d’elle, recouvrant la terre d’un épais tapis blanc. Elle serra son arme et traversa la colline, se dirigeant vers le bruit qu’elle avait entendu.
Le vent soufflait par rafales. Elle se demanda si elle retrouverait J.D. dans cette tempête. Un crissement de bottes sur la neige la fit se retourner.
— J.D. ? J.D. ?
Cal sortit brusquement de derrière un arbre. Comme elle tentait de brandir son arme vers lui, il se jeta sur elle et la lui arracha des mains avant de ricaner.
— Mais c’est Denver McCallahan ! s’écria-t-il. Comme on se retrouve, ma mignonne ! Et sur mon terrain, cette fois.
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