Une mère en cavale - Un protecteur si séduisant
Chapitre 6
6
L’aube se levait et les premiers rayons du soleil inondaient la tour de guet de Horse Butte. Denver resserra sur elle le plaid râpé que J.D. avait trouvé dans le coffre. Il le lui avait tendrement posé sur les épaules, s’était approché d’elle et l’avait enlacée d’un geste réconfortant. Elle se sentait rassurée par sa présence à ses côtés. Son esprit était si confus. Elle ne se souvenait même plus du moment où il l’avait laissée pour aller à la cabine téléphonique de Rainbow Point et appeler l’adjoint du shérif Cline, ni de celui où il était revenu l’attendre avec elle. Mais la vision de la voiture forcée de quitter la route ne cessait de la hanter, comme un cauchemar. Elle la revoyait dégringoler au fond du ravin.
— Cela semble incroyable, dit Cline en regardant le bas de la montagne. Après une chute pareille, il aurait dû mourir. Ce gamin a eu une chance insensée ! Même s’il n’échappera pas aux ennuis avec la justice.
— Que voulez-vous dire ? s’enquit Denver.
— Il a volé cette voiture. Et il n’a pas de permis de conduire.
— Il a volé cette voiture ? répéta-t-elle.
— Disons qu’il l’a prise sur le parking d’Elkhorn Café en oubliant de prévenir le cuisinier du restaurant qu’il la lui empruntait ! Mais revenons à nos moutons, ajouta-t-il en sortant un carnet de sa poche. Vous n’avez pas trouvé bizarre qu’un adolescent de quinze ans vous appelle au milieu de la nuit pour vous demander de le retrouver ici ?
— Nous nous sommes déjà expliqués là-dessus, intervint J.D.
Cline l’ignora.
— Et vous prétendez ne pas l’avoir identifié avant de l’avoir vu ?
— Sa voix me disait quelque chose, elle ne m’était pas inconnue, répondit Denver. Mais ce n’est que lorsque je l’ai découvert dans la voiture accidentée…
Elle s’interrompit, se remémorant l’horreur de cette vision.
— Ce n’est qu’en reconnaissant Davey que j’ai compris que c’était lui qui m’avait appelée.
— Et plutôt que de me prévenir, vous avez préféré vous rendre ici toute seule, s’étonna Cline.
— Il m’avait dit qu’il n’attendrait pas. Je n’ai pensé à rien d’autre qu’y aller au plus vite. Vous n’auriez sans doute pas pu être là à temps, de toute façon.
Cline lui décocha un sourire froid.
— Vous auriez pu avoir la gentillesse de me laisser essayer.
Denver sautillait sur ses pieds, tentant de les réchauffer. A ses côtés, J.D. semblait de plus en plus pâle, comme si la scène dont il avait été témoin avait touché une corde sensible.
— Tout ce que je peux vous dire, insista-t-elle, est que quelqu’un a tenté d’assassiner Davey Matthews. L’autre voiture a surgi du raccourci et l’a forcé à quitter la route, le précipitant dans le vide.
— Pourquoi quelqu’un voudrait-il s’en prendre à un lycéen qui travaille le week-end comme plongeur à l’Elkhorn Café ? demanda Cline. A part le cuisinier à qui il a volé cette voiture, je ne vois pas bien qui pourrait avoir intérêt à le tuer.
Denver prit une profonde inspiration.
— Davey m’a dit au téléphone que si quelqu’un savait qu’il m’avait appelée, cette personne le tuerait.
— Et de qui s’agissait-il ?
Si seulement elle le savait ! Soudain, le froid lui parut plus glacial encore. Elle était fatiguée et n’avait aucune envie de discuter avec Cline du chauffard. A présent, Davey était dans le coma. Mais elle n’en savait pas plus que la veille, à l’enterrement de Max.
— Davey parlait de lui en disant « il », précisa-t-elle. En tout cas, il savait quelque chose et quelqu’un a tout fait pour l’empêcher de m’en parler.
Cline fronça les sourcils.
— Depuis combien de temps connaissez-vous Davey Matthews ?
Elle soupira.
— Je ne le connais pas vraiment. Il a vaguement travaillé pour mon oncle. Il rêvait de devenir détective privé et s’intéressait au groupe de musiciens. Mais Max l’encourageait plutôt à poursuivre ses études.
Elle revit Davey tel qu’elle en avait gardé le souvenir. Un adolescent aux grands yeux bruns et aux longs cheveux. Elle se reprocha de ne lui avoir jamais prêté beaucoup d’attention. Et maintenant, elle n’oublierait jamais la vision de son corps meurtri, quand elle l’avait trouvé avec J.D. au fond du ravin.
— Je n’avais pas vu Davey depuis des mois, reprit-elle.
— Quel groupe de musiciens ? Le Montana Country Club ? s’enquit Cline.
Denver hocha la tête, avant qu’un bruit de moteur n’attire son attention. Une énorme dépanneuse avait fait son apparition sur la route et s’approchait du vide. Un frisson parcourut Denver. Mais elle ne pouvait s’empêcher de suivre les mouvements de la dépanneuse qui déroulait son filon et hissait la voiture accidentée. La sinistre carcasse apparut à quelques mètres d’eux. Denver préféra détourner les yeux et reprit la discussion avec Cline :
— Davey ne cessait de tourner autour des musiciens, de poser des questions, d’emprunter leurs guitares, etc.
L’adjoint du shérif cessa de noter pour les regarder tour à tour.
— N’est-ce pas dans ce groupe que vous avez débuté, Garrison ?
— Si, Pete et J.D. ont fondé le Montana Country Club, répondit aussitôt Denver. Il y a une dizaine d’années. Pete en fait toujours partie. Mais plus J.D. bien sûr.
— Que s’est-il passé ? Y a-t-il eu une dispute entre eux deux à propos de quelque chose ? Ou de quelqu’un ? ajouta Cline en regardant Denver avec un petit sourire entendu.
— Pouvons-nous en finir avec ces questions ? Il fait froid, l’interrompit J.D.
Cline sourit de nouveau à Denver et se tourna vers J.D.
— Curieux que vous ayez choisi ce moment pour revenir. Qu’est-ce qui vous a poussé à retourner à West ?
— Des raisons personnelles, répliqua J.D. avec colère.
Cline leva un sourcil interrogateur.
— Et comment se fait-il que vous vous soyez retrouvé au milieu de cette histoire, cette nuit ?
— Je devais passer chez Denver et…
— A 4 heures du matin ?
— Je me faisais du souci pour elle, protesta J.D.
— Et vos craintes étaient fondées, apparemment, conclut Cline en refermant son bloc-notes.
— Quand pourrai-je aller voir Davey ? demanda Denver.
Cline la fusilla du regard.
— L’affaire est du ressort du bureau du shérif, à présent. De toute façon, à votre place, je n’espérerais pas trop que Davey vous apprenne quoi que ce soit sur la mort de votre oncle.
— Nous n’en saurons rien avant d’avoir posé la question à Davey, répliqua J.D.
— A condition qu’il soit en état de vous répondre, répondit Cline en remontant le col de son blouson. D’ici là, j’aimerais que vous signiez vos dépositions, tous les deux.
— Nous vous retrouvons à votre bureau, lui répondit J.D. d’un ton sec.
— J’y compte bien !
* * *
Une sonnerie stridente tira Pete du sommeil. Il émergea difficilement et se prit la tête entre les mains avant de promener les yeux autour de lui, surpris d’avoir dormi dans le salon de Denver plutôt que chez lui. De nouveau, le téléphone retentit et Pete se leva pour aller répondre, en se frottant le crâne. Il avait une terrible gueule de bois. Pourtant, la veille au soir, il n’avait bu que cet horrible thé…
— Allô ? articula-t-il péniblement.
— Vous avez tout fichu en l’air.
Pete reconnut la voix métallisée. C’était Midnight.
— Votre chère Denver pourrait être morte maintenant.
La panique s’empara de Pete.
— Denver ? Que lui est-il arrivé ?
Il se tourna vers l’escalier. Si elle avait été là, elle aurait répondu au téléphone. Elle était donc sortie.
— Où est Denver ? cria-t-il. Tout va bien pour elle ?
— Oui, oui. Mais qu’avez-vous fabriqué cette nuit ?
Pete se frotta le visage, s’efforçant de s’en souvenir. Les somnifères. Le thé. La discussion avec Denver. Il perçut le bruit d’une pièce qui tombait. Midnight l’appelait donc d’une cabine.
— Je crois que les tasses ont été interverties, avança-t-il timidement.
Midnight poussa un juron.
— Et comment cela est-il arrivé ?
Pete se sentait bien incapable de l’expliquer.
— Je n’en sais rien. Mais je vais rattraper le coup, je vous en donne ma parole.
— Votre parole ? rétorqua Midnight en riant. Vous perdrez la vie si vous ne la tenez pas.
— Je la tiendrai. Mais je n’ai pas compris. Pourquoi avez-vous dit que « Denver pourrait être morte » ?
— Regardez votre pick-up.
Pete s’approcha de la porte. Il eut du mal à déglutir.
— Il est couvert de boue.
Le bassin de West Yellowstone était sablonneux. Pas gadouilleux. Où avait-il pu rouler pour recouvrir de boue sa carrosserie ?
Midnight ricana.
— Vous ne vous rappelez pas être allé à Horse Butte, cette nuit ?
— Horse Butte ? répéta Pete en se frottant les tempes. Horse Butte ? En pleine nuit ?
Mais combien de somnifères avait-il avalés pour être à ce point dans le cirage ?
— J’aurais été incapable de conduire cette nuit, soupira-t-il.
Mais manifestement, son pick-up, lui, avait roulé.
— Je vous conseille de le laver avant que quelqu’un ne vous interroge sur cette boue, reprit Midnight.
Pete s’efforçait de recouvrer ses esprits. Sa vie en dépendait. Même dans son état, il le comprenait.
— Vous ne m’avez réveillé si tôt que pour me dire de nettoyer mon pick-up ?, demanda-t-il, d’une voix inquiète.
— La bonne question que vous devriez vous poser est : comment se fait-il que ce pick-up soit couvert de boue ?
Pete regarda son véhicule et répéta docilement :
— Comment se fait-il qu’il soit couvert de boue ?
Midnight se mit à rire.
— Vous le découvrirez bien assez tôt.
Et il raccrocha.
Pete considéra un moment le téléphone puis enfila ses bottes. Il se sentait nauséeux. Que diable s’était-il passé cette nuit ? Il avait l’intuition qu’il serait dangereux de l’apprendre. Comme il mettait son manteau, le téléphone retentit de nouveau. Pete se jeta sur l’appareil, espérant que, cette fois, ce soit Denver.
— Pete Williams ? s’enquit une voix inconnue.
— Oui, répondit-il, retenant son souffle.
— Ici, le central du shérif. L’adjoint Cline m’a demandé de vous dire que votre petite amie était en route pour nos bureaux avec J.D. Garrison et que vous feriez mieux de les y rejoindre.
— De quoi s’agit-il ? s’exclama Pete d’une voix sourde.
Pourquoi Denver et J.D. se rendaient-ils chez le shérif à cette heure matinale alors que la dernière fois qu’il l’avait vue, elle montait se coucher ?
— Il y a eu un accident cette nuit à Horse Butte.
Pete regarda son pick-up.
— A Horse Butte ? Il y a eu des blessés ?
— Je ne sais pas mais l’adjoint Cline pourra certainement vous renseigner.
— J’espère bien, dit-il avant de raccrocher brusquement.
Horse Butte. Que s’était-il passé cette nuit à Horse Butte ? s’interrogea-t-il. Perplexe, il s’avança vers la fenêtre. La Jeep de Denver avait disparu mais le pick-up de J.D. était garé devant la maison.
— Que diable se passe-t-il ? cria-t-il dans le chalet désert.
Il n’avait pas encore la réponse mais il était sûr d’une chose : il devait absolument laver son pick-up avant de se rendre chez le shérif.
* * *
Ils roulaient vers la ville et Denver jeta un œil discret à J.D. Il semblait conduire machinalement, perdu dans ses pensées. Cela tombait bien : elle n’avait aucune envie de parler. Les questions de Cline tournaient dans sa tête. Qui était vraiment Davey ? Que savait-il ? Etait-ce bien pour ça qu’on avait tenté de le tuer ? Elle essayait de réfléchir malgré le choc et de rassembler les quelques indices qu’elle possédait.
Quand J.D. se gara devant le commissariat, elle commençait à y voir un peu plus clair. Elle savait ce qu’elle allait faire.
Ils attendirent Cline dans son bureau. Au bout d’un bon moment, ce dernier entra en sirotant un gobelet de café.
— Pourquoi vous n’admettez pas que quelqu’un a empêché Davey de me parler ? lui lança Denver avant même qu’il n’ait eu le temps de s’asseoir.
— Il y a des manières plus efficaces de faire taire quelqu’un définitivement, non ? Pourquoi organiser un accident quand il suffirait d’un bon vieux revolver ?
— Mais je vous l’ai dit, s’emporta Denver, l’autre véhicule a surgi du raccourci et lui a coupé la route. Davey n’avait pas le choix. Il était forcé de braquer à gauche. Tout cela était calculé.
— Elle a raison, renchérit J.D. Même un conducteur expérimenté aurait réagi de la même façon.
Avec un haussement d’épaules, Cline se mit à farfouiller dans des papiers.
— Pourquoi pas ? Mais on peut aussi voir les choses autrement. Davey Matthews se rendait à la vieille tour, sans doute avec l’intention d’extorquer de l’argent à Mlle McCallahan. Il venait de voler la voiture. Et il faisait sombre. Un autre véhicule est alors apparu sur la route devant lui. C’est normal qu’il ait paniqué.
— Mais rien ne prouve que Davey avait prévu de demander de l’argent à Denver, l’interrompit J.D.
— Rien ne nous dit non plus que l’autre véhicule ait voulu envoyer Davey dans le décor. Tout ce que nous savons est que Davey est un petit délinquant, un voleur de voiture et…
— Je sais ce que j’ai vu, coupa Denver.
Davey était venu pour lui dire qui avait tué son oncle, elle en était certaine. Et si Max avait eu assez confiance en Davey pour lui donner du travail, le gosse était fiable.
— J’ai été témoin d’une tentative de meurtre, ajouta-t-elle fermement.
Cline soutint son regard.
— Non, vous avez été témoin d’un malheureux accident. Mais après ce qu’il est arrivé à votre oncle, il est sans doute normal que vous commenciez à voir des tentatives de meurtre partout.
— Je ne suis pas parano, répliqua-t-elle, s’efforçant de maîtriser sa colère. Il était 4 heures du matin. Vous ne trouvez pas curieux qu’un véhicule se trouve à cet endroit en pleine nuit ?
Cline secoua la tête.
— Allez, vous êtes tous les deux de la région. Vous savez à quel point la tour de Horse Butte fascine les adolescents. Ils y organisent régulièrement des beuveries.
— Jamais en hiver ! riposta J.D. Et puis, il y a eu un accident. Pourquoi le responsable ne s’est-il pas arrêté ?
— Sans doute s’agissait-il d’un gamin qui n’était pas censé se trouver là et qui a eu peur d’avoir des ennuis.
Denver le regarda en face.
— Peut-être devrions-nous contacter le shérif de Bozeman pour lui demander son avis sur la question.
Cline poussa un long soupir. Il ne cherchait plus à cacher son agacement.
— Inutile de donner à cette histoire une importance qu’elle n’a pas. Vous étiez dans votre Jeep dans la nuit avec votre… ami. Peut-être étiez-vous occupés, tous les deux, et n’avez-vous pas prêté attention à ce qui se passait, si vous voyez ce que je veux dire, ma petite demoiselle.
Denver sentit la fureur empourprer ses joues.
— Vous pouvez m’appeler Denver ou mademoiselle mais je ne suis pas « votre petite demoiselle ». Et j’en ai assez de vos insinuations ridicules.
J.D. posa une main sur son épaule, comme pour la calmer, et se tourna vers Cline.
— J’aimerais vous dire un mot en privé, Cline.
— Monsieur l’adjoint du shérif Cline, rectifia celui-ci.
J.D. réprima un sourire et le suivit dans la pièce voisine, en prenant soin de fermer la porte derrière lui.
— Je voudrais revenir sur les événements de cette nuit.
Cline se frotta les mâchoires.
— J’ai déjà entendu votre récit.
J.D. hésita. Cline était-il juste un imbécile ou pouvait-on lui faire confiance ?
— Je ne vous ai pas tout raconté, Cline. Quand le véhicule a surgi du raccourci, je l’ai reconnu.
Les yeux de Cline s’éclairèrent.
— Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit plus tôt ?
— Il s’agissait du pick-up noir de Pete Williams, continua J.D. Celui qu’il conduisait hier, en quittant le cimetière.
Cline se mit à jurer.
— Vous n’espérez quand même pas que je vais croire ça ? Je sais très bien que vous ne vous entendez pas tous les deux et je devine pourquoi, ajouta-t-il en regardant vers la porte, en direction de Denver. Mais vous n’allez pas vous servir de moi pour régler vos comptes, Garrison. Il y a beaucoup de pick-up noirs dans la région, vous savez…
J.D. secoua la tête.
— C’était celui de Pete. J’ai reconnu les phares spéciaux qu’il a mis sur le sien.
— Il y a sûrement d’autres pick-up qui en ont aussi. Et puis, je connais Pete Williams et sa famille.
— Vous connaissez également la mienne, répliqua J.D. avec colère. Si je comprends bien, vous n’allez pas enquêter à propos de ce que je viens de vous révéler ?
— Non, je n’ai aucune raison de le faire, rétorqua Cline en se dirigeant vers la porte. De toute façon, Pete Williams a un alibi en béton. Mlle McCallahan m’a assuré qu’il dormait dans son salon quand elle a quitté le chalet.
— Vous ne savez pas combien de temps il y a dormi, répliqua J.D. Vous le défendez envers et contre tout parce qu’il est votre cousin par alliance.
Cline se retourna, les yeux étincelant de fureur.
— Faites attention, Garrison. Vous n’avez rien d’une star ici. Vous êtes juste un ancien gamin du coin. Ne vous faites pas d’illusions.
L’adjoint sortit de la pièce et tomba nez à nez avec Denver. Il attrapa un formulaire sur son bureau et le tendit à Denver, avant d’en donner un autre à J.D.
— Notez vos témoignages. Mais limitez-vous aux faits.
Tout en se rasseyant, J.D. croisa le regard de Denny.
— Que se passe-t-il ? murmura-t-elle.
— Je t’en parlerai, mais pas ici.
Quand il avait reconnu le pick-up à Horse Butte, il avait compris qu’il aurait dû la mettre en garde contre Pete, la veille. Pete Williams était un homme dangereux. Il en était certain.
* * *
Denver avait presque fini de rédiger sa déposition quand Pete arriva dans les bureaux du shérif. Il se précipita sur elle et la prit dans ses bras.
— Tu m’as donné la peur de ma vie, s’écria-t-il. Quand j’ai entendu ce qui s’était passé… Qu’es-tu allée faire à Horse Butte, bon sang ?
Elle se raidit devant ses reproches.
— Essayer de découvrir le meurtrier de Max. Qui t’en a parlé ? demanda-t-elle d’un ton sec.
— C’est le central qui l’a prévenu, l’interrompit Cline.
J.D. s’avança à son tour.
— Salut, Pete, lui dit-il froidement.
Denver vit quelque chose passer entre les deux hommes. L’expression de J.D. lui déplut.
— Puis-je vous dire un mot, Pete ? lança Cline.
Ils se rendirent dans la petite pièce voisine où l’adjoint s’était entretenu avec J.D. quelques minutes plus tôt. Les deux hommes fermèrent la porte derrière eux et Denver ne put entendre que des bribes de conversation. Ce fut surtout Cline qui parla et il s’arrangea pour le faire à mi-voix.
J.D. s’approcha de Denver.
— Cette nuit, au moment où nous sommes partis, le téléphone a sonné au chalet. Tu t’en souviens ? Penses-tu que la sonnerie aurait pu réveiller Pete ?
— Peut-être, répondit-elle prudemment.
— Aurait-il eu un moyen de savoir où tu allais ?
— Je lui avais laissé un mot. Pourquoi ?
— Denny, je crois savoir qui était au volant du véhicule qui a forcé Davey à quitter la route cette nuit.
Avant qu’il ne puisse en dire davantage, la porte se rouvrit. Pete et Cline réapparurent.
— Ne dis rien pour le moment, chuchota J.D.
Denver acquiesça silencieusement, mais elle était soucieuse. Pourquoi J.D. ne voulait-il pas parler devant Cline ? Peut-être ne faisait-il plus confiance à l’adjoint. Comme elle.
Cline prit leurs dépositions d’un air contrarié.
— Si j’ai d’autres questions à vous poser, je vous appellerai, dit-il en les raccompagnant tous les trois à la porte. En attendant, je garderai un œil sur vous, mademoiselle McCallahan, et sur votre ami.
Denver préféra ne pas relever la remarque désagréable de Cline. Elle s’approcha du bureau central et lui demanda :
— Avez-vous des nouvelles de l’état de santé de Davey Matthews ?
Avant que son interlocuteur ne puisse lui répondre, Cline s’interposa.
— J’espère que vous n’avez pas l’intention d’interférer dans le travail de la police comme votre oncle le faisait.
— Je veux simplement savoir si Davey va bien, rétorqua-t-elle d’un ton ferme.
— Faites attention, votre ami et vous. Ne vous mêlez pas de cette histoire, c’est un bon conseil que je vous donne.
— Cela ressemble plutôt à des menaces, rétorqua J.D.
Denver sentit la colère monter en elle. Cline allait trop loin.
— Je suppose que vous allez m’annoncer bientôt qu’en réalité, Max n’a pas été assassiné. Mais qu’il s’est poignardé tout seul. Qu’il s’agissait d’un suicide. Je pensais que vous aviez envie de résoudre cette affaire le plus vite possible. Mais, apparemment, vous ne le pouvez pas. A moins que vous ne le souhaitiez pas.
— Surveillez vos propos, rugit Cline en lui prenant le bras. Si vous continuez à me calomnier, vous aurez des ennuis. Restez en dehors de mon enquête ou je vous jetterai en prison pour entrave au travail de la police. C’est compris ?
— Laissez-la, ordonna J.D. d’une voix glaciale.
Cline regarda J.D. et sourit d’un air mauvais à Denver.
— Votre ami vous a-t-il dit qui il pensait avoir vu à Horse Butte ?
J.D. serra les mâchoires.
— Cline…
— Il prétend avoir reconnu le véhicule qui a envoyé Davey Matthews dans le décor, poursuivit l’adjoint d’un ton triomphant. D’après lui, c’était celui de Pete Williams.
Denver se tourna vers J.D. d’un air effaré.
— Comment peux-tu dire ça ? Il faisait sombre et tout s’est passé si vite.
— Je suis sûr de moi, répliqua J.D. aussi calmement qu’il le pouvait.
— Tu te trompes ! l’interrompit Pete. Je ne suis pas allé à Horse Butte cette nuit. Je dormais comme une souche au chalet.
Denver les regarda tour à tour, ahurie.
— Il doit bien y avoir une autre explication.
— Ce n’est ni le moment ni le lieu d’en discuter, asséna J.D.
— C’est vrai, renchérit Pete. Denver a besoin de se reposer.
Denver planta ses yeux dans ceux de J.D.
— Pourquoi tu ne m’en as pas parlé cette nuit ?
— Tu étais déjà bouleversée… Denny, il y a certaines choses que je dois te dire, ajouta-t-il en prenant sa main.
— Tu ne vois pas qu’elle est exténuée ? s’écria Pete. Elle a besoin de se reposer. Nous parlerons de tes soupçons débiles plus tard.
Ouvrant la porte, il entraîna Denver à l’extérieur.
— Je vais très bien, répliqua-t-elle.
Elle était surprise de la peur qu’elle venait de voir briller dans les yeux de J.D., mais elle ne pouvait croire que Pete ait été dans la montagne, pendant la nuit. C’était impossible.
J.D. se précipita vers elle.
— Denny, je ne peux pas te laisser…
— Pas si vite, Garrison, intervint Cline, lui bloquant le passage. Vous n’allez nulle part. J’aimerais vous poser quelques questions supplémentaires.
J.D. le repoussa et s’approcha de Denny.
Mais Cline le prit par le bras.
— Si vous refusez de vous soumettre à mon interrogatoire, Garrison, je vous mets en garde à vue.
J.D. regarda la main de Cline sur son bras puis Denny qui s’éloignait avec Pete. Tous deux discutaient et semblaient contrariés. J.D. se tourna de nouveau vers Cline. Un rictus déformait sa bouche. L’adjoint aurait manifestement adoré le jeter en cellule.
— Allez-y, posez-moi vos questions.
* * *
— Garrison, je vous soupçonne d’être venu ici jouer les Rambo et de vouloir sauver la pauvre princesse en détresse, lança Cline. Prouvez-moi que je me trompe.
— Si vous me demandez si j’ai l’intention de protéger Denver par tous les moyens, la réponse est oui. Et je sais que vous m’avez retenu ici dans le seul but de m’empêcher de partir avec elle.
Cline le regarda un moment.
— Mettons deux ou trois choses au clair. Je fais ce que je veux dans cette ville. Et je ne vais pas me faire embêter par vous dans cette histoire. Dès que j’aurai retrouvé l’auto-stoppeur, l’enquête sera close.
— Vous voulez parier ? Le tueur n’est pas l’auto-stoppeur, dit J.D. en se levant. Il est toujours à West. Et si vous ne le croyez pas, vous feriez mieux d’aller jeter un œil dans le bureau de Max. Quelqu’un l’a mis à sac.
— Comment le savez-vous ?
J.D. posa les mains sur le bureau et se pencha vers l’adjoint.
— Vous avez un tueur en liberté dans cette ville ! Et vous feriez mieux de l’arrêter avant qu’il ne tue quelqu’un d’autre.
— Contentez-vous de jouer avec votre guitare, Garrison. Je sais ce que je fais et si vous vous mettez en travers de mon chemin…
J.D. tourna les talons et s’en alla, claquant la porte derrière lui.
* * *
Pete habitait au rez-de-chaussée d’un immeuble de deux étages au cœur de la ville. Aussitôt arrivé dans son appartement avec Denver, il lui proposa de quoi se restaurer. Mais elle n’avait pas vraiment faim et tous deux s’assirent à table, face à face. Pete rompit le désagréable silence qui s’était installé.
— Tu sais que tu aurais pu te faire tuer, cette nuit, Denver. Il est temps que tu cesses de jouer les détectives !
Denver brisa machinalement une tranche de pain qui traînait sur la table et en avala un morceau.
— Je n’ai pas envie d’en discuter, Pete, soupira-t-elle. Je voudrais te poser une question.
— A propos des insinuations ridicules de J.D. ? lança-t-il avec colère.
Sa réaction rendait la discussion encore plus difficile. Elle ne pouvait oublier le regard inquiet de J.D. au commissariat.
— Pourquoi J.D. prétendrait-il que tu étais à Horse Butte cette nuit si ce n’était pas le cas ?
— Je n’en sais rien. Sans doute y a-t-il un passif entre nous, un vieux conflit, dont je n’étais pas conscient.
— Mais pourquoi ? insista Denver.
— C’est ce que je ne comprends pas. Pourquoi m’attaquer ? Il a eu tout ce qu’il voulait dans la vie.
Denver ne pouvait le nier. Elle savait très bien à quel point J.D. avait eu envie de réussir dans la chanson. Sa carrière avait toujours été sa priorité. Il le lui avait bien fait comprendre, il y a neuf ans.
— Tu devais être vraiment très fatigué, cette nuit, dit-elle.
— Je dormais comme une souche. Pourquoi ne m’as-tu pas réveillé ? Aller seule là-bas… Enfin, tu n’étais pas seule…
— J’ai essayé de te secouer mais je n’y suis pas arrivée. Alors, je t’ai laissé un mot. Tu as dû le voir ce matin en te réveillant, quand Cline t’a appelé. Car c’est bien lui qui t’a téléphoné, non ?
Peter se frotta les tempes comme s’il avait la migraine. Il n’en pouvait plus des questions de Denver.
— As-tu oublié qui je suis ? s’exclama-t-il, les yeux brillants. Je suis ton meilleur ami, le garçon avec qui tu as grandi, celui qui t’aidait pour les problèmes d’algèbre, qui t’a appris à jouer de la guitare, qui a pris soin de toi quand J.D. Garrison t’a brisé le cœur.
Denver sentit les larmes monter en elle.
— Pete, je…
— Non, Denver, je n’étais pas à Horse Butte, cette nuit. Tu sais où j’étais. Sur ton canapé, profondément endormi. Au lieu de me soupçonner du pire, tu devrais plutôt te demander pourquoi J.D. est revenu dans la région après toutes ces années. Ce n’est pas à cause de Max. Il n’a même pas assisté à ses obsèques.
— A ce propos, l’interrompit Denver, je voulais te demander… J.D. a paru surpris quand je lui ai dit que tu l’avais appelé pour lui apprendre la mort de Max et lui préciser le jour de l’enterrement.
— D’où viennent ces soupçons, Denver ? lui répondit Pete avec colère. De toi ? Ou de J.D. ?
Elle fixa Pete droit dans les yeux et sentit grandir la douleur dans sa poitrine.
— Pourquoi J.D. mentirait-il ?
— Et pourquoi mentirais-je, moi ? Ecoute, Denver. Peut-être J.D. a-t-il mal vu ce qu’il croit avoir vu. Il y a sans doute une explication rationnelle à toute cette histoire.
Il consulta sa montre et eut un geste d’agacement.
— Voilà plus d’une heure que je devrais être en répétition avec les musiciens. Je file. Reste ici, repose-toi.
Tout en se dirigeant vers la porte, il s’empara de son Stetson accroché à la patère et se retourna. Denver caressait une petite tache sur son jean, évitant son regard.
— Si tu tiens un peu à moi, Denver, reste éloignée de J.D. Au moins pour toi. J.D. t’a fait du mal dans le passé. Il recommencera. Quant au meurtre de Max…
Elle leva les yeux vers lui. Leurs regards se croisèrent, se toisèrent.
— Continue de mener l’enquête et tu te feras tuer, lui lança-t-il.
Denver le dévisagea, mais il ne lui laissa pas le temps de répondre.
— Va te coucher. Je reviendrai plus tard te préparer à déjeuner.
Et il s’en alla en claquant la porte.
Denver se leva de table pour se précipiter à la fenêtre. Pete s’approchait de son pick-up : la veille au soir, lorsqu’il l’avait garé devant le chalet, le véhicule était sale. Alors que, maintenant, il était impeccable. Denver sentit son estomac se nouer. Quand Pete l’avait-il lavé ? Ce matin ? Avant de se rendre dans les bureaux du shérif ? Mais pourquoi ?
De nouveau, elle regarda son jean et la tache sur le tissu. C’était une tache de boue. Après être sortie de chez Cline, elle s’était heurtée par mégarde contre le pick-up de Pete. Où Pete avait-il pu aller pour que son pick-up soit couvert de boue, à ce point ? En tout cas, il avait jugé utile de le laver. Elle se tourna vers sa Jeep, elle-même couverte de boue, et sentit son sang se glacer dans ses veines. Pete n’avait pu ramasser toute cette boue qu’à Horse Butte.
* * *
— Rien ne me plaît dans cette histoire, déclara Maggie quand Denver lui téléphona pour lui raconter les événements.
Entendant qu’elle racontait à quelqu’un derrière elle que le bureau et l’appartement de Max avaient été mis à sac, Denver s’interdit de lui parler des accusations de J.D. vis-à-vis de Pete. Ni de ses propres doutes en se rendant compte que Pete avait lavé son pick-up.
— Dis-moi que tu n’es pas en train de tout répéter à Cline, chuchota Denver.
Maggie se mit à rire.
— Non, à Taylor. Il est là. Il s’inquiète autant que moi pour toi et pour cette histoire.
Taylor ? Denver fut étonnée de le savoir chez Maggie. Décidément, il tournait beaucoup autour d’elle depuis la mort de Max. Elle en ressentit une certaine colère mais se reprocha aussitôt sa réaction. Taylor protégeait Maggie parce qu’il avait été un vieil ami de Max et voulait la soutenir dans cette épreuve. Mais Maggie était aussi une belle femme. A moins d’être aveugle, Taylor l’avait forcément remarqué. Il avait même laissé entendre qu’il resterait plus longtemps en ville qu’il ne l’avait initialement prévu.
— Cela m’ennuie de me répéter, dit Maggie. Mais peut-être devrais-tu te tenir à l’écart de cette affaire. Et Taylor partage mon avis.
— Ne t’inquiète pas, Maggie. Je vais à Bozeman, cet après-midi. Avec un peu de chance, Davey sera sorti du coma. Et alors, dès demain, l’assassin pourrait être derrière les barreaux.
— Je l’espère, répondit Maggie d’un ton songeur. En attendant, sois prudente. Max serait malade s’il savait à quoi tu t’exposes. Et il m’en voudrait de te laisser faire. Peux-tu ne pas quitter un instant ?
Denver l’entendit dire au revoir à Taylor puis reprendre l’appareil.
— Je vais bientôt me rendre à Missoula, reprit Maggie. J’y ai une amie dont la mère vient de mourir et j’ai promis de l’aider à vider la maison qu’elle veut vendre. Je préférerais que tu notes son numéro au cas où tu aurais besoin de me contacter.
— Un instant.
Denver promena les yeux autour d’elle, cherchant quelque chose pour écrire. Elle finit par prendre une feuille dans la corbeille à papier.
Après avoir raccroché, elle consulta sa montre, la montre que Pete lui avait offerte. Cela lui avait fait extrêmement plaisir.
« Je veux juste que tu saches que je pense à toi », lui avait dit Pete en la lui offrant.
Il revenait alors de Missoula, le lendemain du jour où Max avait été assassiné.
Elle se remémora tout ce que Pete avait fait pour elle ces dernières années. Elle songea au thé qu’il lui avait préparé la veille puis à la boue sur son pick-up. Il devait y avoir une explication à tout ça.
Parce que si elle ne pouvait se fier à Pete, à qui pouvait-elle se fier ?
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