Une mère en cavale - Un protecteur si séduisant

Chapitre 5

5

 

Gabe prit la main de Kayla dans la sienne, après avoir pris soin d’envelopper le collier dans un mouchoir propre tiré de sa poche.

Elle se sentit apaisée, réchauffée par ce simple contact ; elle ne s’était pas rendu compte à quel point elle était pétrifiée de froid et de peur. Elle lui laissa sa main jusqu’à ce que les tremblements qui l’agitaient se soient complètement dissipés. C’était la première fois qu’elle éprouvait une telle impression de sécurité depuis l’agression, et elle n’avait pas envie que ce moment agréable prenne fin.

— Pourquoi ne pas me l’avoir dit tout de suite en arrivant ? l’interrogea-t-il.

— Vous n’étiez pas en service. Et puis, je ne voulais pas effrayer Dakota.

— Ne gardez plus jamais pour vous une information de cette importance, vous m’entendez ? Vous pouvez m’appeler à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.

Il lâcha sa main et la saisit fermement par les épaules.

— Ce collier est peut-être l’élément clé qui va nous permettre de débusquer l’assassin de la plage. Et l’empêcher de vous refaire du mal.

Des larmes perlèrent au coin des yeux de Kayla et roulèrent sur ses joues.

— Alors vous me croyez, à présent ! Vous aussi, vous pensez que l’agression que j’ai subie et la mort de cette jeune fille sont liées. C’est moi qui ai conduit le meurtrier jusqu’ici en me réfugiant à Cape Churn. Cette adolescente a été assassinée à cause de moi.

Elle sentit qu’il se raidissait, comme s’il devait lutter pour ne pas la prendre dans ses bras. Elle lui sut gré de cet effort : elle ne savait pas quelle serait sa réaction si un homme de cette carrure la serrait contre lui. Certes, elle avait trouvé agréable et rassurante la pression de ses doigts sur les siens, mais ne risquait-elle pas de paniquer s’il l’enlaçait ?

— Non, trancha-t-il. Je vous l’ai dit : c’est le monstre qui l’a assassinée qui est responsable de sa mort. Pas vous.

Elle secoua la tête.

— Elle serait encore en vie s’il ne m’avait pas suivie jusqu’ici.

— Votre raisonnement ne tient pas. Ce n’est pas votre faute, insista-t-il en lui pressant doucement les épaules.

Elle lui adressa un faible sourire, puis se dégagea.

— Désolée. Je suis vraiment un cas désespéré !

Il ramena ses cheveux en arrière d’une caresse et sourit avec gentillesse.

— Vous devez être terrifiée.

— C’est un euphémisme !

A cet instant, le gravier de l’allée crissa, annonçant l’arrivée d’une voiture.

Kayla s’éloigna de Gabe avant que le véhicule n’apparaisse à l’angle de la maison et, se détournant, s’essuya les joues à la hâte. Elle s’était à peu près ressaisie lorsque Gabe pivota pour accueillir la visiteuse.

— Salut, Jillian !

Une beauté blonde, perchée sur des talons aiguilles rouge vif et sanglée dans un tailleur gris qui épousait la moindre courbe de son corps, descendit de voiture.

Elle sourit à Gabe et claqua la portière.

— Gabe, trésor ! Je suis contente que tu sois là. Quand donc m’inviteras-tu à un vrai dîner en amoureux ?

Elle gravit les marches du porche, posant un pied devant l’autre avec précaution, comme un mannequin en train de défiler.

— Jillian, je t’adore, tu le sais, mais pas de cette façon-là. Je te considère comme une sœur.

Il se baissa pour l’embrasser sur les deux joues mais, au dernier moment, elle tourna la tête et pressa ses lèvres écarlates sur les siennes.

— Tu n’en penses pas un mot ! fit-elle, mutine.

Haussant le cou, elle regarda par-dessus l’épaule de Gabe.

Kayla, qui devait bien mesurer dix centimètres de moins que la nouvelle venue et portait, ce jour-là, une simple blouse brodée et une longue jupe bohémienne un peu défraîchie, se sentit soudain bien fade en comparaison.

— Qui est donc ta mystérieuse invitée ? s’enquit l’élégante visiteuse en levant ses sourcils délicats.

— Jillian, je te présente Kayla Davies. Kayla, voici Jillian Taylor.

— Quelle bonne surprise ! s’exclama cette dernière avec un authentique sourire. Kayla, ma chère… Je suis passée chez vous, mais vous étiez déjà partie. J’espère que vous êtes bien installée ?

— Vous vous connaissez ? demanda Gabe, les sourcils froncés.

Kayla arbora un sourire contraint. Elle était encore sous le choc de la découverte du collier et éprouvait, à la vue de la complicité qui semblait unir les deux amis, un pincement désagréable qui ressemblait fort à de la jalousie.

— Nous avons échangé plusieurs fois par téléphone et par mail, expliqua Jillian. Je suis ravie de vous rencontrer enfin !

Son sourire s’effaça brusquement.

— J’espère que les nouvelles de ce matin ne vous feront pas fuir, reprit-elle. Cette pauvre fille, assassinée dans notre ville… Mais ne vous en faites pas : je suis sûre que la police mettra la main sur le coupable en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire ! N’est-ce pas, Gabe ?

Celui-ci glissa dans sa poche le mouchoir contenant le collier et, cherchant le regard de Kayla, déclara d’un ton solennel :

— J’y travaille.

Jillian ramena ses bras minces autour de sa taille et frissonna.

— Tant mieux, parce que je ne me sentirai pas en sécurité tant qu’il se promènera en liberté.

Une longue berline noire étincelante apparut dans l’allée et vint se garer entre les voitures des deux femmes. Un homme vêtu d’un pantalon à pinces et d’un polo en sortit.

Jillian fit quelques pas dans sa direction.

— Lawrence, mon cher ! Je constate que grâce à mes indications, vous avez trouvé votre chemin sans difficulté ! Avez-vous regardé la liste des propriétés que je vous ai donnée ? lui lança-t-elle.

L’homme monta l’escalier et prit la main qu’elle lui tendait.

— Oui. Celle qui domine la baie semble prometteuse. Cependant, je ne suis pas certain que la superficie soit suffisante.

Son regard se posa sur Gabe et Kayla, et un sourire se dessina sur ses lèvres. Il les salua d’un signe de tête.

— Lawrence Wilson.

— Monsieur Wilson, voici Kayla Davies. Elle vient d’arriver à Cape Churn, annonça Gabe, se chargeant des présentations.

— Elle loge dans le cottage que je vous ai fait visiter il y a quelques jours, près du vieux phare, précisa Jillian, en glissant son bras sous celui de Lawrence et en l’entraînant vers la porte. Entrons ! Je sens d’ici l’odeur de la fameuse soupe de palourdes de Molly.

Cette dernière posait une corbeille de petits pains ronds sur la table lorsqu’ils pénétrèrent dans la salle à manger.

— Ah, vous voilà ! dit-elle. C’est bien. Le dîner est prêt.

Kayla resta un peu en retrait tandis que les Johnson prenaient place côte à côte. Lawrence Wilson tira une chaise pour Jillian, et Dakota fit son entrée, son casque sur les oreilles.

Gabe lui adressa un signe de la main et secoua la tête. L’adolescent fronça les sourcils, mais il ôta ses écouteurs et se laissa tomber sur une chaise.

Gabe invita Kayla à s’asseoir, puis s’installa à côté d’elle. Quant à Molly, elle prit place au bout de la table et sourit à ses invités.

— Si vous êtes d’accord, j’aimerais dire une prière pour la malheureuse victime de la plage.

Tous inclinèrent la tête. Kayla ferma les paupières, et serra de toutes ses forces la serviette étalée sur ses genoux.

— Seigneur, je vous en prie, veillez sur cette pauvre jeune fille assassinée. Aidez sa famille à endurer sa peine. Faites que les autorités retrouvent rapidement l’auteur de ce crime ignominieux, et qu’il soit puni comme il le mérite. Amen.

Lorsque les convives commencèrent à se servir et à discuter, Gabe se pencha vers Kayla.

— Nous l’aurons, c’est promis.

Elle plongea son regard dans le sien.

— Avant qu’il n’ait pu s’en prendre à quelqu’un d’autre ?

— Nous ferons de notre mieux.

Il pressa brièvement sa main, puis la lâcha pour saisir la corbeille que l’un des convives lui tendait.

— Goûtez ceci, ordonna-t-il. Ma sœur fait les meilleurs petits pains au miel de toute la côte !

Kayla poussa un soupir et se servit. Au moins, elle aurait quelque chose à faire : cela lui éviterait de triturer nerveusement sa serviette sous la table. Et puis, il fallait qu’elle se nourrisse, pour le bien du bébé.

Elle sentait encore la chaleur des doigts de Gabe sur sa peau. Hélas, il ne serait pas toujours là pour chasser ses peurs… Elle devait apprendre à se débrouiller seule.

Molly remplit l’un des bols et le fit circuler le long de la table.

— Alors, Kayla, dites-moi… D’où êtes-vous originaire ?

Kayla plaça le bol de soupe crémeuse et fumante devant elle. L’odeur délicieuse qui s’en dégageait réveilla son appétit.

— Seattle.

— Etes-vous en vacances, ou comptez-vous vous installer définitivement à Cape Churn ?

— Je n’ai encore rien décidé. J’attends de voir, répondit-elle en souriant.

Elle n’avait aucune envie de retourner vivre à Seattle. Surtout sans Tony. Puisqu’elle allait devoir élever seule son enfant, autant que ce soit dans la maison de ses rêves.

— Avec ce qui s’est produit la nuit dernière, j’imagine que Cape Churn n’est certainement plus en tête sur la liste de vos préférences, remarqua Dakota à mi-voix.

C’étaient les premiers mots qu’il prononçait depuis qu’ils étaient à table.

Elle baissa les yeux sur ses mains.

— Je suis navrée pour cette fille et sa famille.

— On pourrait croire que le meurtre et le crime ne se produisent que dans les grandes villes, mais c’est faux, commenta M. Johnson.

Il étala du beurre sur un petit pain et mordit dedans.

— Mmm… C’est le meilleur pain que j’aie mangé depuis longtemps.

— Merci, fit Molly en se servant.

Jillian sourit à Kayla depuis l’autre côté de la table.

— Je suis curieuse… Comment avez-vous entendu parler de Cape Churn, et de notre petite agence immobilière en particulier ?

Soulagée que la conversation roule sur un autre sujet que le meurtre, Kayla répondit :

— J’ai reçu une de vos brochures par la poste.

Son interlocutrice leva les sourcils.

— Vraiment ? Mmm… Je ne me souviens pas avoir expédié de mailing à Seattle récemment. J’avais prévu de m’en occuper la semaine prochaine. Quelqu’un à l’agence a dû lire dans mes pensées, conclut-elle en haussant les épaules. Et c’est tant mieux !

— Que faites-vous dans la vie, mademoiselle Davies ? demanda Lawrence Wilson sans lever les yeux de sa soupe, avant de porter sa cuiller à ses lèvres.

— Je suis peintre.

— Kayla Davies, prononça Molly d’un air pensif. J’ai l’impression d’avoir déjà entendu ce nom quelque part… Cela me trotte dans la tête depuis un moment, mais je n’arrive pas à mettre le doigt dessus.

— Pas étonnant ! C’est l’artiste la plus en vue du moment à Seattle. Et peut-être même aux Etats-Unis ! s’extasia Jillian.

— Non, non, ce n’est pas ça…

Molly ouvrit de grands yeux.

— Ne vous méprenez pas. Je suis sûre que votre travail est merveilleux… Mais ce n’est pas à cause de cela que votre nom m’est familier. Je crois que j’ai entendu parler de vous au journal télévisé récemment.

— C’est exact, renchérit Mme Johnson. N’est-ce pas vous qui avez été agressée il y a quinze jours ? On ne parlait que de cela dans les journaux et à la télévision. Cela s’est produit après un vernissage, si je ne m’abuse ?

Le visage en feu, Kayla chercha une réplique qui ne paraisse pas impolie. Tout ce qu’elle souhaitait, c’était changer de sujet. Elle était venue à Cape Churn pour oublier et passer à autre chose.

— Je reprendrais bien un peu de cette délicieuse soupe, dit Gabe, rompant le silence.

Il tendit son bol vide à Molly et enchaîna :

— J’ai vu une voiture sortir de la propriété de Stratford. Est-il de retour en ville ?

Kayla respira de nouveau librement, et le remercia en silence pour cette diversion. Jetant un coup d’œil à la dérobée à Lawrence Wilson de l’autre côté de la table, elle surprit son regard posé sur elle. Aussitôt, il détourna les yeux.

Elle eut soudain froid.

Au même instant, Wilson se tourna vers Jillian pour réclamer le sel et le poivre, et l’espèce de tension impalpable que Kayla avait cru percevoir s’évanouit. Elle était sans doute seule à l’avoir ressentie.

— D’après Nora Taggert, Stratford a commandé hier un dîner pour deux, annonça Jillian en s’essuyant les lèvres avec sa serviette. Je me demande bien qui est son invité.

— Je vis depuis un certain nombre d’années à Cape Churn, et je ne crois pas l’avoir jamais vu amener qui que ce soit au manoir, dit Molly.

Elle se servit du vin et reposa la bouteille sur la table.

— C’est un véritable ermite.

Jillian hocha la tête.

— Quand il vient, il ne reste jamais très longtemps, et vit en reclus. Dans ces conditions, difficile de faire connaissance avec lui.

Gabe approuva. Il ne se souvenait même plus quand il avait vu Stratford pour la dernière fois.

— Depuis quand est-il là ?

— Aucune idée, fit-elle en haussant les épaules. Nora est la première à m’en avoir parlé. Apparemment, il n’est pas sorti de chez lui, sauf pour se promener sur la falaise.

— Il habite tout près du phare, sur le rocher d’à côté, précisa Molly à l’adresse de Kayla.

Jillian se pencha en avant.

— Vous devriez voir sa maison… C’est la plus grosse des environs, et elle est pratiquement vide. Son grand-père la lui a léguée à sa mort. Pour autant que je sache, Andrew Stratford ne vient que pour s’occuper de l’entretien. Quel dommage ! Je suis sûre que je pourrais vendre la propriété à un bon prix.

— Tu as une idée de l’endroit où il vit d’habitude ? s’enquit Gabe.

— Aucune. Je sais simplement qu’il fait venir une société de Portland pour entretenir le parc, et qu’un gardien — qu’on ne voit guère non plus, d’ailleurs — vit là en permanence.

Kayla se demanda pour quelle raison Gabe posait toutes ces questions sur Stratford. L’image d’une silhouette solitaire et d’une tache blanche surgit dans son esprit.

— M. Stratford a-t-il un chien ? demanda-t-elle.

Molly plissa le front.

— Non. Vous avez sans doute dû apercevoir Frank Mortimer. De temps à autre, il promène son chien sur la côte au coucher du soleil. Il n’est pas très sociable.

Ce Frank Mortimer avait dû se trouver sur la falaise à peu près à l’heure où les jeunes étaient descendus sur la petite plage en contrebas du phare, réfléchit Kayla. Ce qui signifiait qu’il y avait des chances pour qu’il les ait aperçus de là où il était.

— M. Mortimer est-il souvent en déplacement ?

— Difficile à dire. On ne le voit que très peu. S’il quitte la ville, c’est certainement la nuit, quand tout le monde dort.

Et si, le soir venu, le mystérieux Frank Mortimer se glissait hors de chez lui et se rendait en voiture à Seattle pour visiter les galeries d’art après l’heure de la fermeture ? se demanda-t-elle.

Un frisson la secoua.

* * *

Gabe prit mentalement note de rendre une petite visite à Stratford. Bizarrement, son arrivée coïncidait avec le meurtre de la jeune fille. Il ne fallait rien négliger.

Il jeta un coup d’œil au client de Jillian, assis en face de lui.

— Combien de temps comptez-vous rester en ville, monsieur Wilson ?

— Aussi longtemps qu’il le faudra, répondit celui-ci.

Il sourit et ajouta :

— Jillian s’est montrée très serviable : elle m’a fait visiter les plus belles propriétés de la côte. Je suis certain que je ne tarderai pas à trouver ce que je cherche.

— Et que cherchez-vous exactement, monsieur Wilson ?

— Je vous en prie, appelez-moi Lawrence.

Il tendit son bol à Molly.

— Pourrais-je ravoir de cette délicieuse soupe, s’il vous plaît ?

— Mais certainement !

— Je cherche le site idéal pour faire bâtir un lieu de villégiature privé, destiné à une population aisée.

— A Cape Churn ? s’étonna Gabe. A mon avis, il faut davantage qu’un beau panorama pour attirer les gens riches et célèbres. Le terrain est trop accidenté pour bâtir un golf, et la mer est imprévisible, ce qui limite la navigation de plaisance — même si cela n’empêche pas certains fanatiques de plongée sous-marine de descendre explorer les épaves qui sont échouées là. Seuls les marins expérimentés se risquent près du cap.

Wilson sourit, ses yeux marron clair fixés sur les siens.

— Pour moi, Cape Churn a un charme particulier. La solitude et la beauté du cadre suffiront à séduire la clientèle que je vise.

Gabe haussa les épaules.

— Eh bien, je vous souhaite bonne chance !

— Lawrence s’est montré intéressé par le site du vieux phare, commenta Jillian.

Elle se pencha en avant, les yeux brillants, et poursuivit avec un enthousiasme communicatif :

— Il y a assez de surface pour faire bâtir un centre de villégiature, le phare est en bon état et confère du caractère au site. Et surtout, la vue est splendide… de quoi réveiller un mort !

Le mot n’eut pas plus tôt franchi ses lèvres qu’elle plaqua une main sur sa bouche.

— Je suis désolée… Ce n’est pas ce que je voulais dire.

Wilson lui tapota la main.

— Ce n’est rien, voyons. Cela dit, mon choix n’est pas encore fixé. Ne vous inquiétez pas, mademoiselle Davies, même si je suis sensible à la beauté du lieu et au charme pittoresque du cottage, ce n’est pas tout à fait ce que je recherche.

Kayla soupira.

— Tant mieux, car j’ai résilié le bail de mon appartement avant mon départ, et je ne suis pas certaine de pouvoir déménager de nouveau dans l’immédiat.

L’idée qu’elle puisse s’en aller n’avait pas effleuré Gabe et, à vrai dire, cette éventualité ne lui plaisait guère. Mais, après tout, il la connaissait à peine, et ce qu’elle faisait ne le regardait pas. Il tenta de se persuader qu’il était simplement inquiet à la pensée qu’elle puisse retourner dans la ville où elle avait été agressée.

Mais était-elle en sécurité ici ? Le fait qu’elle ait retrouvé son médaillon laissait penser le contraire. Il faudrait qu’il lui suggère de quitter le cottage et de venir s’installer dans le centre, plus près du commissariat.

— Oh ! Kayla ! J’espère que vous n’allez pas nous quitter trop rapidement, dit Molly en adressant un sourire à la jeune femme. C’est tellement agréable d’avoir des voisins qu’on connaît bien ! L’été, les gens ne font que passer, et on n’a pas le temps de s’attacher.

Kayla rougit et lui rendit son sourire.

— Merci. J’espère prolonger mon séjour le plus possible.

A la vue de son expression heureuse, Gabe sentit l’émotion l’envahir. Cette femme ne devrait pas avoir à craindre pour sa vie, se dit-il. Elle était faite pour sourire.

Il serra les poings, gagné par le besoin féroce de la protéger. Il fallait arrêter l’homme qui la persécutait, coûte que coûte.

— Tant que la propriété n’est pas vendue, vous pouvez rester aussi longtemps que vous le souhaitez, Kayla, assura Jillian. Ou l’acquérir vous-même.

Kayla baissa les yeux sur son assiette.

— Nous verrons.

Acheter une propriété où rôdait un tueur n’était sans doute pas une idée qui l’enchantait beaucoup, songea Gabe.

— Que peignez-vous ? interrogea Molly, changeant de sujet.

— Vous devriez voir ses œuvres, se hâta de placer Dakota. Je suis allé visiter son site internet, eh ben, croyez-moi, ça déchire !

— Surveille ton langage, l’avertit Gabe.

Il faudrait qu’il donne à son fils quelques conseils sur la façon de se tenir à table et en société.

Kayla sourit au jeune garçon.

— Merci, Dakota.

— Dakota est un artiste, lui aussi, intervint Molly en regardant son neveu avec affection. Il faut juste qu’il peigne sur un support adapté. Donnez-vous des leçons ?

L’adolescent s’empourpra.

— Tante Molly ! C’est une peintre professionnelle. Pourquoi elle perdrait son temps à enseigner à un gamin ?

Gabe dissimula un sourire. Il aurait parié que son fils avait le béguin pour la jeune femme… Il jeta un coup d’œil à la belle artiste rousse, et eut l’impression de recevoir un coup de poing en plein ventre. Lui aussi était tombé complètement sous son charme. Il y avait en elle cette douceur qui lui donnait envie de la prendre dans ses bras… Mais il ne le ferait pas. Il n’en avait pas le droit.

Kayla posa la main sur l’épaule de l’adolescent.

— Mais non, Dakota, cela ne m’embêterait pas du tout de t’apprendre. Pourquoi ne passerais-tu pas à la maison demain ? Je te ferai découvrir quelque chose de totalement différent des bombes de peinture dont tu te sers d’habitude.

Il écarquilla les yeux.

— Vraiment ? J’veux pas vous déranger dans votre travail…

— Tu ne me dérangeras pas. Au contraire, cela m’aidera.

— Comment ça ?

— Cela me changera les idées, répondit-elle à mi-voix. Alors, viendras-tu ?

Il haussa les épaules mais, même s’il s’efforçait de prendre un air détaché, Gabe vit une lueur d’excitation briller dans ses yeux bleus.

— Oui, bien sûr. De toute façon, y’a rien de mieux à faire dans ce trou perdu !

Etait-ce ainsi qu’il remerciait Kayla pour sa généreuse proposition ? s’insurgea Gabe en silence. Il pourrait tout de même faire preuve d’un peu de gratitude ! Au moins, se consola-t-il, pendant que Kayla et Dakota peindraient ensemble, ni l’un ni l’autre ne serait seul, et il aurait l’esprit un peu plus tranquille.

Son portable vibra dans sa poche. Il regarda qui l’appelait. C’était le commissariat.

— Excusez-moi, je dois prendre cet appel.

Il se rendit dans la cuisine, hors de portée d’oreilles. Normalement, il ne répondait pas au téléphone lorsqu’il était à table, mais il savait que son chef, Taggert, ne l’appellerait pas si ce n’était pas important.

Il décrocha.

— McGregor.

— Gabe, la police de Seattle m’a communiqué certaines informations qui, je pense, pourraient vous intéresser.

Son cœur fit un bond.

— Des informations sur le meurtre ?

— Peut-être. Vous avez été flic à Seattle. Votre expérience peut nous être utile.

Sa curiosité éveillée, Gabe prit aussitôt sa décision.

— Je peux être là dans dix minutes.

— Très bien. Je vous attends.

Il raccrocha et retourna dans la salle à manger.

— Je suis navré, mais je dois vous laisser. Le devoir m’appelle.

Il prit un petit pain sur son assiette et se dirigea vers la porte.

— Gabe, fit une voix dans son dos alors qu’il descendait les marches du porche.

Il se retourna et découvrit Kayla sur le seuil, la main posée sur la moustiquaire.

— Tout va bien ? s’enquit-elle.

— Je ne sais pas encore.

— C’est à propos du meurtre, n’est-ce pas ?

Il songea un instant à lui cacher la vérité pour ne pas l’inquiéter, puis changea d’avis. De toute façon, quoi qu’il lui dise, elle ne serait pas en paix tant que le meurtrier n’aurait pas été retrouvé.

— Oui, dit-il.

Elle soupira.

— Faites attention, d’accord ?

— Moi ? fit-il avec un petit rire. C’est plutôt pour vous que je m’inquiète !

Elle fit quelques pas vers lui, et s’humecta les lèvres.

— Gabe ?

— Oui ?

— Merci.

Il fallut à Gabe toute la volonté du monde pour ne pas franchir l’espace qui les séparait et l’attirer dans ses bras.

— Ecoutez, je ferai une halte chez vous en rentrant, pour vous dire ce qu’il en est. J’en profiterai pour inspecter le cottage ; ainsi, vous pourrez dormir sur vos deux oreilles.

— Vous feriez cela ?

Elle leva les yeux vers lui, et il sentit son cœur fondre, malgré la résolution qu’il avait prise de garder ses distances. Alors qu’il brûlait de l’embrasser, il se contenta de hocher la tête.

— Je passe dès que possible.

Elle lui adressa un sourire — plus large, plus chaleureux que tous ceux qu’il lui avait vus jusqu’à présent.

— Merci de votre aide.

Puis elle pivota et rentra à l’intérieur, la moustiquaire claquant derrière elle.

Gabe monta dans son 4x4 et prit la direction du centre-ville.

Il se rendait compte qu’il était sur une pente savonneuse. Kayla lui remuait les entrailles, ses yeux verts s’étaient imprimés de façon indélébile dans son esprit.

S’il n’y prenait pas garde, il pourrait bien tomber amoureux de la belle artiste aux cheveux de feu et au regard hanté.

Mais il n’avait pas besoin d’être peintre pour savoir qu’amour et meurtre ne faisaient pas bon ménage sur une toile.

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