Une mère en cavale - Un protecteur si séduisant

Chapitre 8

8

 

 

Lorsque Kayla s’éveilla le lendemain matin, une terrible migraine lui martelait le crâne. Elle s’étira et fit la grimace : elle se sentait endolorie des pieds à la tête. Au fur et à mesure que ses diverses douleurs apparaissaient, les souvenirs de la veille affluaient. Elle se rappela tout dans les moindres détails, y compris le moment où elle s’était endormie… dans les bras de Gabe.

Elle se redressa sur son séant. Le drap glissa sur sa taille, et elle s’empourpra en s’apercevant qu’elle était nue. Un peu partout sur son corps, la barbe de Gabe avait laissé des marques rouges sur sa peau. Un parfum musqué de sexe emplissait la chambre.

Ses yeux se portèrent vivement sur la salle de bains. La porte était ouverte, la lumière éteinte.

— Gabe ?

Le bruit d’une perceuse lui parvint. Que pouvait-il bien être en train de faire ? se demanda-t-elle.

S’entourant du drap, elle se leva d’un bond. Ses pieds n’eurent pas plus tôt atteint le sol qu’elle fut prise de nausée — l’une des joies de la grossesse. Une main sur la bouche, elle se précipita dans les toilettes, se mit à genoux devant la cuvette et vomit de la bile.

— Kayla ?

Gabe fit irruption dans la pièce, la voix pleine d’inquiétude. Il s’accroupit à côté d’elle, lui maintenant les épaules de ses mains chaleureuses et rassurantes.

Mon Dieu, elle ne voulait pas qu’il la voie dans cet état, alors qu’elle ne lui avait encore rien dit.

— Ça va ?

— Non. Je suis malade…

Un nouveau spasme l’interrompit. Quel charmant spectacle elle devait offrir ! se dit-elle, au désespoir.

— C’est l’un des symptômes décrits par Emma, fit-il observer en se relevant. J’appelle le docteur.

— Non !

Elle l’arrêta d’un geste, mais ne put poursuivre, en proie à un nouvel accès de vomissements.

Sans tenir compte de son intervention, Gabe courut dans l’autre pièce.

Clouée au sol par la nausée, elle était impuissante à l’en empêcher, tout en sachant que faire venir un médecin était parfaitement inutile.

Quand, enfin, la crise fut passée, chaque muscle de son dos et de sa cage thoracique la faisait souffrir. Elle tira la chasse d’eau, se releva, enfila un peignoir et scruta le miroir fraîchement nettoyé, remerciant mentalement Gabe d’avoir effacé l’inscription menaçante.

Puis elle étudia son reflet dans la glace.

Elle faisait peur à voir. Ses cheveux, qui avaient séché sans avoir été coiffés, lui donnaient l’apparence hirsute d’une femme des cavernes, et son visage exsangue ressemblait à un masque mortuaire.

Commençant par le plus urgent, elle étala une dose généreuse de dentifrice sur sa brosse à dents et se frotta vigoureusement les dents et la langue. Puis, se sentant un peu plus fraîche, elle entreprit de lisser ses cheveux, mais ne réussit qu’à les emmêler davantage ; écœurée, elle allait jeter son peigne quand une main large et chaude se referma sur la sienne.

— Laisse-moi faire.

Réfléchi par le miroir, le regard bleu azur de Gabe, à la fois ferme et intense, prit possession du sien. Puis il s’abaissa pour se poser sur sa taille.

Le cœur de Kayla s’arrêta net, puis repartit au galop.

— Tu sais.

Ce n’était pas une question.

Il posa la brosse sur la tablette et la prit dans ses bras, l’obligeant à lui faire face.

— Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé ?

— Crois-tu qu’il soit facile d’annoncer tout de go à un parfait inconnu : « Je suis enceinte » ?

Les mots moururent sur ses lèvres.

Gabe secoua la tête.

— Où est le père ? Vous êtes mariés ? J’imagine qu’il peut arriver d’un moment à l’autre ? questionna-t-il avec une agitation croissante. Grand Dieu, quel idiot ! A croire que je suis voué à rencontrer des femmes qui me mentent, ma parole !

— Je ne suis pas mariée.

Elle se pencha.

— J’ai eu recours à une insémination artificielle. Un ami proche m’a fait don de son sperme.

Cet aveu n’eut pas l’air d’apaiser Gabe.

— Proche ? A quel point ?

De nouvelles larmes inondèrent les joues de Kayla, tandis que son cœur se serrait au souvenir d’une douleur trop récente encore.

— Très proche… C’était le meilleur ami qu’on puisse avoir.

— Alors pourquoi ne t’es-tu pas mariée ? Pourquoi me mènes-tu en bateau ?

— Si je ne l’ai pas épousé, c’est que je ne l’aimais pas de cette façon-là, pas plus qu’il n’était amoureux de moi, lâcha-t-elle dans un sanglot. Mais c’était mon ami, et il savait que je voulais désespérément un enfant. Nous avions décidé de fonder une famille… Et il a fallu qu’il meure dans un accident de voiture deux jours après l’insémination.

Gabe la considéra, la mâchoire contractée, les poings serrés.

— Tu aurais dû me dire tout cela avant.

Elle acquiesça.

— Je n’étais pas prête à en parler. C’était ma blessure, mon secret.

— Et pas des moindres !

La bouche de Gabe se figea, dessinant une ligne mince.

— Si j’avais su, je n’aurais pas…

— Tu ne m’aurais pas fait l’amour ?

Elle se dégagea.

— Est-ce à ce point épouvantable de faire l’amour à une femme enceinte ?

— Non. C’est juste que…

Cette réponse la mit hors d’elle. Le trop-plein d’hormones lui jouait des tours et sa réaction était disproportionnée, elle s’en rendait compte, mais elle fut incapable de maîtriser sa colère.

— … Que quoi ? s’exclama-t-elle, bouillant de rage. Tu as peur que je fasse croire que le bébé est de toi ? Eh bien, laisse-moi te dire une chose : cet enfant est à moi, et rien qu’à moi ! Je l’ai désiré plus que tout au monde, et rien ni personne ne me l’enlèvera ! Donc inutile de t’inquiéter, je ne vais pas venir taper à ta porte un de ces quatre matins pour te réclamer une pension alimentaire !

Il la considéra un long moment, le regard dur.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

La colère de Kayla retomba d’un coup, la laissant épuisée et vaincue.

— Va-t’en, lâcha-t-elle.

— Pas avant que tu ne me laisses placer un mot. Ce que j’allais te dire, c’est que tu aurais dû m’en parler. Vu ce qui s’est passé entre nous, j’estime que j’avais le droit de savoir.

Il secoua la tête.

— Je ne te connais pas vraiment, mais te voyant si franche, si sincère, quand tu m’as parlé de ce qui s’était passé à Seattle, j’ai cru avoir gagné ta confiance — à plus forte raison après cette nuit. Voilà pourquoi ta méfiance me blesse. Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?

Prise de nausée, elle s’écarta pour courir dans la cuisine.

— Kayla, cette conversation n’est pas terminée !

Il la suivit, bien décidé à lui arracher une explication.

Une main plaquée sur la bouche, elle fouilla dans les placards. Où avait-elle rangé les biscuits salés ? Il lui fallait un cracker, et vite.

Gabe en trouva une boîte dans le placard à côté de l’évier et la lui tendit.

— C’est ça que tu cherches ?

Elle fit oui de la tête, et tira vivement un étui de biscuits du paquet, avant de l’éventrer. Elle s’en fourra deux dans la bouche, ferma les yeux et fit un effort pour maîtriser les spasmes de son estomac.

Encore un cracker et elle pourrait respirer sans craindre une nouvelle crise. Elle s’essuya les lèvres et prit une profonde inspiration, regrettant son accès de colère.

— Excuse-moi.

Elle se détourna, les yeux baissés, tenant encore les biscuits dans sa main.

— Tu as raison, j’aurais dû t’avertir avant qu’on…

Deux mains descendirent sur ses épaules.

— Avant qu’on fasse l’amour, compléta Gabe.

Elle se laissa aller contre lui, et sentit bientôt croître le désir de Gabe.

Elle sourit. Au moins, il n’était pas tout à fait démotivé par son état. C’était clair, il la désirait toujours. Mais elle ? Physiquement, sans doute — il n’y avait qu’à voir la façon dont elle était affectée par ce contact. Mais émotionnellement, était-elle prête à accepter plus que cette nuit de réconfort qu’il lui avait offerte ? Elle ne pouvait que se féliciter d’avoir fait appel à lui la veille au soir… Mais à présent, elle ne savait plus ce qu’il en était vraiment. Regrettait-il ce qui s’était passé ? Etait-ce là le vrai sujet de la dispute ?

— Les choses auraient-elles tourné autrement si tu avais su ? s’enquit-elle.

Il ne put réprimer un haussement d’épaules.

Kayla lui prit la main.

— Tu vois ? dit-elle. C’est pour cette raison que j’ai préféré me taire. Je voulais qu’on soit ensemble. Je voulais que tu me fasses l’amour.

— Et moi, je veux que les gens qui partagent ma vie fassent preuve d’honnêteté.

Le ton était froid et distant. Où était passé l’homme avec qui elle avait commencé à se lier ces dernières vingt-quatre heures ?

— En fait, poursuivit-il, tout ceci me rappelle que nous nous connaissons à peine. Que nous sommes allés bien trop vite. Si je veux pouvoir être à même de remplir mes obligations, c’est-à-dire de te protéger, alors il me faut prendre un peu de recul.

Kayla croisa les bras autour de sa taille, refoulant les larmes qui lui montaient aux yeux.

Gabe s’écarta d’elle.

— Je dois filer chez moi, me changer et me mettre au travail.

Il désigna la porte.

— J’ai posé une serrure provisoire en attendant la réparation du verrou et du chambranle. Ce n’est pas la meilleure des solutions mais, faute de mieux…

Elle vit qu’il avait installé une targette. Cela expliquait pourquoi il s’était servi d’une perceuse ce matin. Elle le remercia.

— J’ai trouvé ça sous l’évier, reprit-il en désignant une bombe insecticide sur le comptoir. Comme tu n’as pas d’arme et que, de toute façon, tu ne t’en servirais pas si tu en avais une, cela fera très bien l’affaire.

— Ça ne me serait pas d’un grand secours.

Elle considéra la bombe, et sentit son estomac se révulser en imaginant l’horrible odeur de l’insecticide.

— Garde-la à portée de main, conseilla-t-il. Si quelqu’un s’introduit de force chez toi, n’hésite pas à t’en servir. Elle porte jusqu’à six mètres. Asperges-en ton agresseur copieusement, et vise les yeux.

La simple idée de bombarder quelqu’un de poison horrifiait Kayla. Néanmoins, elle était déterminée, et ne reculerait devant rien pour les protéger, elle et son bébé.

A mi-chemin vers la porte, Gabe s’arrêta, le front barré d’un pli soucieux.

— Penses-tu pouvoir t’en tirer seule ?

Un fossé s’était créé entre eux ; un vent polaire ne l’aurait pas davantage glacée.

— Ça ira.

Elle refusait de se laisser abattre par ce rejet. Il fallait, pour le bien de son bébé, qu’elle soit heureuse et forte, qu’elle continue d’avancer. Elle s’en sortirait parfaitement sans Gabe. Elle avait toujours son bébé. Elle se passa la main sur le ventre.

Nous n’avons besoin de personne. Nous sommes très bien tous les deux.

— J’ai de quoi m’occuper, et puis, j’ai ma leçon avec Dakota.

Tournant le dos à Gabe, elle se dirigea vers l’imposante baie vitrée, et s’arrêta net en avisant l’énorme graffiti rouge.

— Qu’est-ce que…

— Il est revenu la nuit dernière, annonça-t-il d’une voix monocorde et tendue.

Les yeux rivés sur l’insulte, elle entendait le sang battre furieusement contre ses tempes.

— « Garce » ? Ce misérable me traite de garce ?

Elle alla frapper du poing sur la baie vitrée.

— Monstre ! Maudit sois-tu !

Gabe traversa la pièce et la prit dans ses bras.

— Ce n’est que de la peinture. Je vais apporter de la térébenthine, et effacer tout ça en rentrant du travail cet après-midi.

— Pas la peine, dit-elle d’une voix rageuse. J’ai de la térébenthine. Je peux le faire moi-même.

— Non. Il en faudra beaucoup, et respirer des vapeurs toxiques n’est vraiment pas indiqué dans ton état.

Bien qu’elle continue à penser qu’elle n’avait pas besoin de l’aide de Gabe — ni, d’ailleurs, de celle de personne —, elle savait qu’il avait raison concernant la térébenthine : ce n’était pas bon pour son bébé.

— Très bien. Je te laisse t’en occuper. Mais si je n’avais pas été enceinte, je m’en serais chargée.

Il sourit, puis, s’apercevant soudain de la posture dans laquelle ils se trouvaient, il la lâcha et s’écarta.

— J’en suis sûr. Repose-toi, et si tu ressens l’un des symptômes évoqués par Emma, appelle-moi tout de suite.

Kayla acquiesça d’un signe de tête, émue tant par ses paroles que par l’inquiétude qu’elle lisait sur son visage.

— Je vais appeler l’hôpital. Je n’ai pas besoin d’une nounou, tu sais.

— Il faut pourtant que quelqu’un veille sur toi.

— Je suis assez grande pour me débrouiller seule.

La mâchoire toujours crispée et le visage comme gravé dans la pierre, il lui caressa la joue du pouce.

— Pas avec un tueur en cavale, dit-il d’un ton tendre mais persuasif.

Quand il fut parti, Kayla balaya les miettes de biscuits éparpillées sur le sol de la cuisine et remit la maison en ordre. Chaque fois qu’elle passait devant le graffiti injurieux, elle devait se maîtriser pour ne pas lancer dans la vitre le premier objet qui lui tombait sous la main.

Ce n’était que de la peinture, se raisonna-t-elle. Elle espérait que le tueur s’en tiendrait aux insultes, mais, au fond d’elle-même, elle savait que le pire était encore à venir.

* * *

— Combien de résidents temporaires avons-nous en ce moment ? J’en ai déjà interrogé une vingtaine.

Gabe faisait les cent pas, tournant comme un lion en cage dans le bureau de Taggert.

— Je ne connais pas le chiffre précis. Un certain nombre d’estivants sont arrivés avant l’heure, répondit son chef.

Il se pinça l’arête du nez et ferma les yeux.

— Cessez donc de gigoter comme ça, vous me donnez mal à la tête.

— Il faut empêcher ce fou furieux de faire du mal à Kay… à Mlle Davies.

Gabe s’immobilisa et fit face à son supérieur.

— Il a déjà tué trois femmes, dont Rachel Kendricks. Je ne le laisserai pas recommencer.

— Il n’est pas question de le laisser faire. Mais, pour l’arrêter, il nous faut des indices à analyser, des preuves. Vous en avez, vous ?

— Non, admit Gabe avec un soupir.

— Nous n’avons même pas retrouvé la bombe rouge dont il s’est servi chez Kayla Davies.

— Avez-vous vérifié qu’il n’y a pas eu d’achat de ce type au magasin de bricolage dernièrement ?

— Oui, et nous n’avons rien trouvé, répondit Taggert en se levant. Tout ce que nous avons, c’est une liste de victimes de plus en plus longue.

— Non. Je ferai en sorte qu’elle ne s’allonge pas. La liste s’arrête là, articula Gabe en tapant du poing sur le bureau.

La photographie encadrée de la femme de Taggert, posée en équilibre précaire contre une boîte de rangement, tomba avec un bruit sec sur le bois éraflé.

Taggert remit le cadre en place et commenta :

— McGregor, si vous n’êtes pas capable de garder la distance nécessaire dans cette affaire, je vous la retire immédiatement. Vos émotions sont en train de vous faire perdre de vue l’objectif principal, qui est l’enquête, poursuivit-il en faisant le tour de son bureau et en venant se placer nez à nez avec Gabe. Or, ce n’est vraiment pas le moment de se laisser distraire. Je veux que vous et le reste de l’équipe soyez vigilants. Au moment où nous parlons, l’homme que nous cherchons se trouve parmi nous. Aucune des femmes de cette ville ne sera en sécurité tant qu’il se promènera dans la nature.

Gabe serra les poings, tentant de maîtriser sa colère.

— C’est tellement frustrant ! Quelle piste suivre, à présent ? Notre homme porte des gants, ou alors prend soin d’effacer ses empreintes. Comment attraper quelqu’un qui brouille les pistes ?

— L’insulte sur la baie vitrée a vraisemblablement été tracée à la va-vite. Sachant que vous étiez là, il a pris un gros risque. A mon avis, il est aussi agacé de ne pas avoir pu s’attaquer à Mlle Davies que nous le sommes de ne pas lui avoir mis la main dessus. Et, s’il est en colère, il finira par commettre des erreurs.

Taggert lui posa une main sur l’épaule.

— Ne laissez pas votre colère vous jouer des tours. Et ne perdez pas de vue votre objectif.

Gabe était furieux contre lui-même d’avoir manqué à ce point de discernement. S’il avait gardé la tête froide au lieu de se laisser guider par ses pulsions, il aurait pu profiter de cette occasion pour mettre fin à cette série de meurtres.

— Je sais. Si j’avais été plus attentif hier soir, je l’aurais peut-être aperçu. Mais vous pouvez compter sur moi, à présent.

— Je veux que vous alliez parler à Frank Mortimer.

— L’espèce d’ermite qui habite sur la Pointe du Diable ?

— Oui, je suis presque sûr qu’il est arrivé à Cape Churn deux jours avant le meurtre.

Taggert prit sur son bureau un mug recouvert d’un dépôt brunâtre, sortit dans la grande salle commune divisée en box, et se dirigea vers la cafetière mise à disposition de tous. Il versa le breuvage noir et brûlant dans sa tasse et en but une gorgée.

— Demandez-lui s’il a vu quelque chose hier ou avant-hier soir, ordonna-t-il à Gabe qui l’avait suivi.

— C’est noté.

— Et faites attention au chien-loup.

— Génial. Il ne me manquait plus que ça : un petit tour à l’hôpital pour cause de morsure.

— Je ne dis pas qu’il attaquera ; mais je préfère que vous soyez averti, au cas où. D’ailleurs, si cela devait se produire, une morsure serait un moindre mal.

— Y a-t-il moyen de prévenir Mortimer de mon arrivée ? J’aimerais autant qu’il ne lâche pas son animal sur moi.

— Hélas, non. Il refuse d’installer le téléphone. Il est écrivain, ou quelque chose dans ce goût-là, et il recherche la solitude.

Taggert retourna à son bureau, et ajouta sans se retourner :

— J’appelle le FBI. J’espère qu’ils nous enverront un agent avant ce soir !

— A qui le dites-vous ! marmonna Gabe en sortant du commissariat.

Il monta dans son véhicule de patrouille et quitta le centre-ville.

Le phare était accroché à la pointe de terre qui s’avançait le plus loin dans la baie en forme d’anse. Quant à la maison de Mortimer, elle était perchée sur le promontoire voisin.

En passant devant l’allée qui menait chez Kayla, il ralentit l’allure. Le cottage, avec ses bardeaux de bois peints en blanc, ses volets bleu ardoise et son air pimpant, semblait indifférent à l’orage qui se préparait.

Des nuages sombres s’amoncelaient à l’horizon, l’orage projetait dans le ciel d’immenses colonnes dont les sommets bourgeonnants étincelaient à la lumière du soleil.

La voiture de Kayla était garée devant la maison, mais elle n’était pas sortie pour saisir sur sa toile l’impressionnant spectacle de ce ciel menaçant aux nuances fabuleuses. Il n’était pas encore midi. Avec un peu de chance, Dakota ne tarderait plus.

Gabe n’aimait pas savoir la jeune femme seule au cottage ; il préférait que quelqu’un lui tienne compagnie. Dakota, qui était allé faire quelques courses à l’extérieur de la ville, avait promis de s’arrêter sur le chemin du retour pour sa leçon de peinture.

Gabe consulta sa montre. Son fils devrait apparaître d’une minute à l’autre. Il scruta la route et distingua une silhouette solitaire à vélo qui approchait.

Il se rangea sur le bas-côté, baissa sa vitre et fit signe à son fils.

Dakota ralentit, traversa la route et mit pied à terre.

— Oui ? lança-t-il d’un ton rogue.

Décidément, il ne renonçait jamais à son attitude désagréable.

Gabe était néanmoins résolu à ne pas relever son insolence. Il voulait avant tout le bien de son fils, tout comme celui de Kayla.

— Mlle Davies a eu une nuit difficile.

— C’est ce que m’a dit tante Molly, oui. Tu penses qu’il vaut mieux repousser la leçon ?

Gabe fut touché par cette preuve de désintéressement.

— Non. Je pense que ta compagnie lui fera du bien. Mais ouvre l’œil, surtout ! Si quelqu’un, n’importe qui, vient au cottage, préviens-moi.

— Je n’ai pas de portable.

— Emprunte celui de Mlle Davies.

— Il ne fonctionne pas toujours. La réception est mauvaise, ici.

Se mordant la lèvre, Gabe s’efforça de réprimer son agacement.

— Essaie quand même. Et, comme je te l’ai dit, n’importe qui, d’accord ?

— Ça risque de faire beaucoup de monde…

— Tant pis. Appelle-moi, même si c’est la police.

Enfourchant son vélo, le garçon s’apprêta à repartir.

— Fais attention à toi, ajouta Gabe.

— Ce n’est pas moi qui suis visé, répliqua son fils, la mine renfrognée.

— Oui, mais un assassin n’hésitera sans doute pas à éliminer toute personne qui aura le malheur de se trouver sur sa route.

Dakota le considéra sans répondre, mais, au moment où Gabe ouvrait la bouche pour insister, il acquiesça d’un hochement de tête.

— Je ferai attention, dit-il, l’air grave.

Contrairement à d’habitude, sa voix était dénuée de colère ou de sarcasme.

Gabe releva sa vitre, plus confiant qu’il ne l’avait été depuis des jours. Peut-être y avait-il encore un espoir qu’une vraie relation père-fils s’établisse entre eux.

Mais, lorsqu’il s’engagea dans la propriété de Frank Mortimer, son optimisme s’envola.

Au moment où il se garait devant le chalet en pierre et bois de cèdre, une énorme bête, qui ressemblait à un loup gris, sauta du porche et se jeta contre sa portière avec la force d’un train lancé à grande vitesse.

Instinctivement, Gabe recula sur son siège, tout en sachant que le chien ne pouvait pas briser la vitre.

L’animal grondait férocement en montrant les dents, et multipliait les assauts contre la portière.

Après quelques minutes de ce manège, Gabe sentit l’impatience le gagner. Personne ne sortait pour rappeler le chien, qui ne montrait aucun signe de fatigue et ne semblait nullement disposé à se calmer.

Il appuya longuement sur le Klaxon, les yeux rivés sur la porte d’entrée.

Enfin, au bout de plusieurs secondes, celle-ci s’ouvrit à la volée, et un homme à la mine revêche, vêtu d’une chemise à carreaux, d’un jean et de chaussures de chantier, apparut sous le porche, un fusil à la main. Il avait une longue crinière sombre et emmêlée qui n’avait pas dû voir une paire de ciseaux depuis des décennies, et qui ne contribuait pas à lui donner l’air plus aimable.

— Ici, Loki ! appela-t-il, assez fort pour couvrir les aboiements du chien.

Aussitôt, le chien-loup franchit la distance qui le séparait de la maison, et s’assit aux pieds de son maître.

— Qu’est-ce que vous voulez ? lança celui-ci d’une voix rocailleuse.

Gabe entrouvrit sa vitre et répondit :

— Pourriez-vous faire rentrer votre chien ?

— Il ne vous fera pas de mal.

Ayant déjà été attaqué plusieurs fois par des chiens au cours de sa carrière, il était loin d’en être aussi certain. Avec réticence, il descendit de la voiture et inspecta les dégâts sur la peinture.

— Etes-vous Frank Mortimer ?

— Si ce n’était pas le cas, qu’est-ce que je ferais sur cette propriété, hein ? Evidemment que je suis Frank Mortimer ! Qu’est-ce que vous me voulez ?

— Vous arrive-t-il de promener votre chien jusqu’au vieux phare, le long de la falaise ?

Mortimer se campa plus solidement sur ses jambes et prit son fusil à deux mains.

— Pourquoi ces questions ?

— Monsieur Mortimer, je suis Gabe McGregor, de la police de Cape Churn. Vous n’êtes peut-être pas au courant, mais une jeune fille a été assassinée près de chez vous avant-hier. Si vous avez vu quelque chose ou quelqu’un près du phare pendant votre promenade, cela pourrait nous aider à arrêter le meurtrier.

— J’ai rien vu !

Sur ces mots, l’homme pivota vers la porte. Avant d’entrer, il posa la main sur la tête de son chien.

— Sage !

L’animal demeura immobile, les yeux fixés sur Gabe, les babines retroussées en une expression menaçante.

— Monsieur Mortimer, si un détail, même insignifiant en apparence, vous revenait, ayez l’amabilité de contacter le commissariat. Ce peut être déterminant pour l’enquête.

Sans répondre, l’homme rentra dans la maison, faisant claquer la moustiquaire derrière lui.

Il n’était pas question pour Gabe de s’attarder dans le coin : une fois son maître parti, le chien-loup risquait d’attaquer.

Lentement, sans rompre le contact visuel avec l’animal, Gabe ouvrit la portière de la voiture. Le moindre mouvement risquait de le faire réagir. Il compta jusqu’à trois, se glissa derrière le volant et referma la portière.

Loki resta assis sous le porche, sans cesser de montrer ses quatre canines dangereusement affûtées.

Gabe laissa échapper un soupir de soulagement et passa la marche arrière, pas mécontent de quitter les lieux. Il se promit de vérifier les antécédents du bonhomme. Au vu de son tempérament, Frank Mortimer avait tout à fait pu commettre une agression par le passé. Et le chien-loup pouvait être considéré comme une arme.

Avant qu’il n’ait eu le temps de passer la première, un éclair argenté passa devant ses yeux et Loki atterrit sur le capot, tous crocs dehors.

— Hé, mais qu’est-ce que…, s’écria Gabe.

Il jeta un coup d’œil en direction du chalet.

Frank Mortimer était réapparu. Il siffla, et aussitôt, Loki retourna auprès de lui, laissant derrière lui deux longues rayures sur le capot. Gabe, qui venait de frôler la crise cardiaque, baissa la vitre et passa la tête par la fenêtre, furieux.

— Qu’est-ce que ça signifie, bon sang ?

— Vous m’avez demandé de vous prévenir si je me rappelais quelque chose, eh bien, c’est le cas.

Rassemblant ses esprits, il prit un calepin et un stylo, sortit de la voiture et s’approcha du porche. Son cœur battait encore à se rompre, et l’adrénaline circulait à toute vitesse dans ses veines : cette fois, il se sentait capable de courir en un temps record jusqu’à sa voiture s’il le fallait.

Agrippant son stylo avec plus de force que d’ordinaire, il se prépara à écrire.

— Je vous écoute, monsieur.

— Avant-hier soir, Loki et moi, on est allés se promener sur la falaise comme d’habitude. Quand on est arrivés près du phare, il s’est mis à aboyer. Vous savez, les loups ont l’ouïe très fine, et mon Loki perçoit des bruits que je n’entends pas. Toujours est-il qu’il s’est mis à aboyer et qu’il est parti en courant. J’ai essayé de le suivre, mais à cause du brouillard qui se levait, je n’ai pas été assez rapide.

— Quelle heure était-il ?

— Je ne sais pas. Il devait être autour de 9 h 30 ou 10 heures, peut-être plus tard. Je ne regarde pas ma montre chaque fois que je sors me promener !

— Et ensuite ? fit Gabe en notant fébrilement la déclaration de l’homme.

— Quand je suis arrivé à l’endroit où le sentier est le plus proche de la route, j’ai entendu une voiture démarrer. Sur le moment, je me suis dit que c’était bizarre de conduire dans cette purée de pois. J’aurais tout de même dû distinguer la lumière des phares ou des feux arrière. Mais rien, seulement le bruit du moteur et le crissement du gravier. Loki est revenu à ce moment-là, avec ceci. Je n’y ai plus pensé ensuite, mais maintenant que j’apprends qu’une fille est morte…

Mortimer leva la main. Une cagoule noire pendait au bout de ses doigts.

Le sang de Gabe se figea dans ses veines. Kayla avait dit que son assaillant portait une cagoule. Qu’avait donc ressenti la malheureuse Rachel Kendricks face à un assassin sans visage ? Elle avait dû se défendre bec et ongles pour parvenir à lui arracher son masque.

Le cœur battant, il prit le sac en papier pour pièces à conviction qu’il gardait toujours dans sa poche, au cas où, et le tendit, ouvert, à Mortimer. Voilà le coup de pouce dont ils avaient besoin. S’ils pouvaient relever l’ADN du meurtrier sur la cagoule…

— Veuillez mettre ceci dans le sac, s’il vous plaît. Il faudra peut-être que vous veniez faire une déposition au commissariat.

Il referma le sac, et rangea le calepin et le stylo dans sa poche.

— Merci, monsieur Mortimer.

— J’ai une fille, moi aussi.

L’homme poussa la porte d’entrée et fit entrer son chien avant de disparaître à son tour à l’intérieur.

Gabe monta dans son 4x4 et retourna directement au poste de police. Plus tôt il apporterait la pièce à conviction au laboratoire, plus tôt ils obtiendraient des réponses.

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