Une mère en cavale - Un protecteur si séduisant
Chapitre 13
13
Pete Williams se gara sur le bas-côté et alluma son moniteur qui lui permettait de suivre Denny à la trace. En voyant où se trouvait le petit triangle jaune qui la représentait, il commença par refuser d’y croire. Comment était-ce arrivé ? L’ampleur de la catastrophe l’ébranla et il frappa du poing son volant. Il aurait dû s’en douter. Il était plus facile d’arrêter un train en marche que Denver McCallahan. Surtout maintenant qu’elle s’était acoquinée avec J.D. Mais comment avait-elle tout découvert ? Il avait dû y avoir une fuite quelque part. Soudain, il se souvint de Davey. L’adolescent avait certainement parlé.
Pendant un moment, Pete regarda tomber la neige en se demandant quoi faire. Finalement, il descendit à la cabine téléphonique de Narrows et glissa une pièce dans la fente. Midnight n’avait pas tort. Denver était un vrai problème.
Il composa le numéro qui lui avait été confié en cas d’urgence.
— Je vais avoir besoin d’aide.
— Où ?
— Grayling Pass.
* * *
J.D. s’arrêta un instant. Il n’entendait rien, ne voyait rien, à l’exception des flocons de neige qui voltigeaient autour de lui. La montagne était plongée dans une épaisse brume blanche. Pourtant, il lui fallait absolument se repérer. Les braconniers avaient disparu, constata-t-il, soulagé. Mais il avait également perdu la trace de Denver. Peut-être avait-elle atteint Duck Creek et les chalets d’été. Denny était bonne skieuse. Elle s’en était certainement sortie.
Mais il ne parvenait pas tout à fait à s’en convaincre. La peur le submergea soudain. Il ne pouvait pas perdre Denver. Pas maintenant. Il s’élança, slalomant jusqu’au pied de la montagne, sachant qu’il parviendrait tôt ou tard à Duck Creek. Là, il la retrouverait. Il se refusait à imaginer le contraire.
Le brouillard était pourtant à couper au couteau. J.D. ne voyait plus le bout de ses skis. Des arbres surgirent sans prévenir devant lui et il les évita de justesse. Il continua sa descente, espérant sortir bientôt de cet enfer blanc.
— Denny, murmura-t-il comme une prière, Denny.
Mais, alors que la pente s’adoucissait et qu’il pensait que le pire était derrière lui, le sol se déroba soudain sous ses pieds.
* * *
— Ne criez pas ou je vous bute, grommela Cal avant de retirer sa main qui couvrait la bouche de Denver.
Denver réprima son envie de hurler. Elle savait que Cal était capable de tout. Et puis, en appelant à l’aide, elle risquait de faire venir Lester. Ou pire, J.D. Et Cal n’hésiterait pas à tirer sur lui.
— Depuis quand vous nous suivez ? bougonna Cal. Et donnez-moi votre sac. J’aimerais voir ce qu’il y a dedans.
Denver obtempéra le plus lentement possible. Elle voulait gagner du temps pour réfléchir. Cal tenait sa carabine à l’épaule. Il pouvait la tuer avant qu’elle n’ait la possibilité de lui échapper.
Au lieu de répondre, elle lui lança :
— Pourquoi ne m’expliquez-vous pas plutôt le lien entre le braconnage et le meurtre de Max ?
Cal secoua la tête tout en plantant ses skis dans la neige pour inspecter le sac à dos.
— Le braconnage ? De quoi parlez-vous ?
Denver se pinça les lèvres. Même si Cal n’avait pas inventé l’eau chaude, dès qu’il verrait l’appareil photo, il comprendrait qu’elle avait pris des clichés de lui et de Lester en train de braconner.
— Ce que vous cherchez n’est pas là, dit-elle.
Il leva les yeux et sourit.
— Non ?
— Non, répéta-t-elle le plus calmement possible.
Comme il se rapprochait, elle lui envoya un de ses bâtons de ski à la figure, espérant l’assommer. Mais il lui saisit les poignets et la fit tomber dans la neige.
— Ne me prenez pas pour un imbécile. Je suis fatigué de ces petits jeux entre nous, hurla-t-il en ouvrant son manteau. Vous allez comprendre que je suis un homme, un vrai. Et croyez-moi, vous ne le regretterez pas, ajouta-t-il d’un rire pervers.
Elle le regarda, affolée. Il allait la violer. Et qu’avait-il l’intention de faire ensuite ? La tuer ?
* * *
J.D. tomba dans le vide. Après un vol plané, il atterrit durement plusieurs mètres plus bas, sur la couche neigeuse, et glissa un long moment sur la pente verglacée. Projeté de gauche à droite, il se heurta aux rochers et aux branches basses, puis perdit rapidement toute notion de temps et d’espace. Cette chute dans ce désert blanc semblait irréelle.
Au moment où il pensait qu’il n’en verrait jamais la fin, il buta contre un tas de neige et s’arrêta. Pendant un instant, il resta étendu, le souffle court. Puis il bougea un bras, essuya maladroitement son visage et s’efforça de recouvrer ses esprits. Mais comme il tentait de se lever, une vive douleur à la cheville gauche lui arracha un cri.
Il avait réussi à échapper aux tirs des braconniers, à basculer d’une falaise sans se briser le cou. Mais maintenant, il venait de se fouler la cheville. Il poussa un gémissement. Comment allait-il quitter la montagne s’il ne parvenait pas à marcher ? Et où se trouvait Denny ? Il aurait tout donné pour voir apparaître son visage souriant, pour entendre son rire. Il ferma les yeux. Mais Denny avait certainement des ennuis, il devait se secouer.
La neige tombait autour de lui, douce et froide comme la mort. Il ne se souciait pas des bleus et des égratignures sur son visage. Son seul souci était sa cheville qui risquait de l’empêcher de retrouver Denny.
Lorsqu’il reposa le pied par terre, il eut moins mal qu’il ne l’avait craint au départ. Mais il se demandait si ce n’était pas le signe avant-coureur d’une hypothermie. Peut-être était-il en train de mourir de froid. Il retira sa botte pour tâter sa cheville. Au moins elle ne semblait pas fracturée. Si l’os s’était cassé, il souffrirait davantage.
Il se rechaussa et s’efforça de se mettre debout. Mais une vive douleur traversa sa jambe et il se laissa retomber dans la neige avec un juron. S’il ne pouvait pas se lever, comment allait-il pouvoir chercher de l’aide ? Non, il refusait d’y songer. Mieux valait penser à Denny. S’emparant de ses bâtons, il s’appuya sur eux, sautillant dans la neige pour avancer. Il n’irait pas bien loin comme ça…
* * *
Denver glissa une main sous la chemise de Cal pour lui faire croire qu’elle était consentante. Mais de l’autre, elle fouilla la neige jusqu’au moment où ses doigts se refermèrent sur une pierre.
Cal la reluqua d’un œil vicieux.
— Alors, tu en as finalement envie, non ? dit-il avec un rire gras, avant de se pencher vers elle pour l’embrasser.
Comme leurs lèvres se touchaient, elle le frappa à la tête aussi fort qu’elle le put. Il parut sidéré et elle en profita pour lui envoyer un deuxième coup. Cette fois, il s’écroula.
Denver se redressa aussitôt d’un mouvement souple, referma son manteau et récupéra ses bâtons. Il ne fallait pas penser : elle devait agir, et vite. Elle s’empara du fusil de son agresseur mais renonça à chercher le revolver de Max, perdu quelque part dans la neige. Entendant Cal gémir, elle fut soulagée de ne pas l’avoir tué. Puis elle s’élança sur la piste, le plus vite qu’elle put.
* * *
La pente semblait moins raide. J.D. espérait qu’il ne croiserait plus d’à-pic imprévisible. Il ne pensait qu’à Denny. S’il la retrouvait, ils pourraient trouver un refuge et s’y abriter jusqu’à la fin de la tempête.
Se servant de ses bâtons comme de béquilles, il parvint à rechausser ses skis, l’un après l’autre. La douleur lui arracha un cri. Il transpirait à grosses gouttes. Il n’avait qu’une envie : s’allonger sur le sol gelé et fermer les yeux. Mais la pensée de Denny le força à continuer. Il devait absolument lui dire quelque chose.
— Denny… Denny, mon amour.
Il avançait lentement, luttant contre la neige, contre le froid, contre la fatigue et le découragement. Et soudain, il crut avoir une hallucination.
Il battit des paupières, incrédule. S’agissait-il d’un mirage ? Il ne voyait pas une oasis entourée de palmiers en plein désert, mais une cabane de bois. Il distinguait un mur de rondins à quelques centaines de mètres. Ses yeux lui jouaient-ils des tours ? Ou avait-il vraiment atteint la première des cabanes, le long de Duck Creek ?
Il progressait de plus en plus difficilement, cependant. Les éléments déchaînés semblaient se liguer contre lui. Pour oublier l’épuisement et la douleur qui menaçaient de le submerger, pour trouver le courage de continuer, il pensait à Denny, à son sourire, à son rire, à la lueur de défi qui brillait dans ses yeux, à sa volonté de fer.
Il était tellement concentré qu’il faillit se cogner au mur de rondins. Il leva les yeux. Un chalet. Il se trouvait bien devant un chalet ! Il y serait à l’abri, y trouverait sans doute une cheminée, de quoi faire un feu. La perspective de pouvoir se mettre au sec lui donna un regain d’énergie. Plus que quelques pas.
Quand il comprit qu’il n’y avait rien d’autre qu’un pan de bois, il faillit hurler de désespoir. A une époque, il y avait bien eu un chalet, mais à présent, il était en ruine. Il s’appuya contre les planches, mais l’abri qu’elles lui offraient était trop précaire. Elles ne lui permettraient pas d’allumer un feu.
Le vent redoublait de fureur. J.D. serra les dents pour affronter sa morsure glacée. Un bref instant, il eut l’impression d’entendre Denny crier son nom, l’appeler. Mais les mugissements de la tempête étaient trompeurs. Il eut l’impression que la silhouette de deux autres chalets émergeait du brouillard mais il n’osa y croire. Sans doute s’agissait-il d’une illusion. Il avait peur d’un nouveau mirage.
* * *
Denver s’arrêta en atteignant Duck Creek et les premiers chalets, occupés en saison par les touristes. Les flocons tourbillonnaient autour d’elle. Frigorifiée et épuisée, elle avait hâte de rejoindre la voie express, d’aller chercher de l’aide. Mais d’abord, il fallait retrouver J.D.
Où était-il ? Avait-il réussi à échapper à la tempête ? Elle s’approcha du plus grand des chalets. La porte était verrouillée. Mais elle parvint à briser une lucarne et à entrer. Elle hésita à allumer un feu. La fumée pouvait conduire Cal et Lester jusqu’à elle. Mais si les deux hommes parvenaient jusqu’ici, ils la trouveraient, de toute façon. Et elle voulait que l’endroit soit chaud et accueillant pour J.D. quand elle le retrouverait. Parce qu’elle le retrouverait. Elle refusait d’imaginer le pire.
A la hâte, elle installa quelques bûches dans l’âtre, y mit le feu. Puis elle ressortit dans la tempête pour chercher J.D.
* * *
De la fumée. J.D. avait l’impression de sentir de la fumée. Il s’avança quand soudain, il aperçut une silhouette sortant du gris laiteux. Il se demanda s’il ne s’agissait pas d’un des braconniers. Transi de froid, il s’obligea à marcher, tel un pantin, sans réfléchir. Il se sentait au bout du rouleau. Tôt ou tard, il allait s’écrouler dans la neige et il ne se relèverait plus, il le savait.
Une voix cria soudain son nom et il s’arrêta.
— Denny ?
Le vent tourbillonnait autour de lui. Il ne voyait plus le chalet. Il n’entendait plus la jeune femme. Son ombre avait disparu. Sans doute n’avait-elle été qu’un mirage. Il tomba de tout son long sur l’épaisse couche neigeuse. Trop fatigué, il ferma les yeux, se remémorant la douceur de Denver.
— Denny, murmura-t-il. Je t’aime.
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