Une mère en cavale - Un protecteur si séduisant

Chapitre 9

9

 

 

Kayla attendit pour ouvrir que Dakota ait couché son vélo dans l’herbe et gravi les marches du perron. Plus elle recevait des messages du tueur, plus elle répugnait à déverrouiller sa porte. Elle allait bientôt devenir paranoïaque au point de se barricader dans sa chambre et de ne plus en sortir. Elle s’arma d’un grand sourire et lui fit signe d’entrer, priant pour ne pas rougir en sa présence. Fréquenter l’adolescent alors qu’elle avait une relation intime avec son père était pour le moins embarrassant. Quelle serait la réaction de Dakota s’il venait à apprendre la vérité ?

Le dos voûté, les semelles de ses baskets raclant le sol, Dakota alla droit vers les deux chevalets placés au centre de la pièce.

— Il paraît que vous avez fait une chute hier soir. Si vous préférez annuler le cours, je comprendrai, dit-il en se tournant vers elle.

Il avait le même regard bleu que son père, nota-t-elle.

Il avait parlé d’un ton détaché, mais elle ne fut pas dupe : il mourait d’envie de peindre.

Touchée par son offre généreuse, elle eut envie de le serrer contre son cœur, mais préféra s’abstenir : cela le mettrait mal à l’aise, elle le savait.

— Pour commencer, tu peux me tutoyer. Et ensuite, je tiens à ce que nous fassions cette leçon. J’ai le sentiment qu’en te donnant ces cours, je reprendrai goût à la peinture.

— Comment peut-on perdre le goût de peindre ?

Il passa le doigt sur un tube de peinture.

Kayla haussa les épaules.

— A cause d’événements que l’on ne maîtrise pas, par exemple.

— Et c’est pour cette raison que tu tiens à m’enseigner la peinture ? Parce que c’est quelque chose que tu maîtrises ?

— Tu sais, tu vois loin pour ton âge, dit-elle en souriant.

Dakota s’esclaffa.

— Ce n’est pas l’avis de mes parents !

Jugeant préférable de ne pas s’attarder sur cette délicate question, Kayla entra directement dans le vif du sujet.

— Tiens, voici ta toile et ta palette. Aujourd’hui, nous allons peindre une marine.

Le garçon leva les mains.

— Holà ! Je n’y connais rien, moi ! Je croyais que tu allais d’abord me montrer comment faire.

Kayla sourit, nullement découragée par les réticences de l’adolescent.

— C’est en pratiquant qu’on apprend. Tu dois commencer par te familiariser avec ton sujet.

Elle désigna la baie vitrée du menton, tâchant de ne pas prêter attention à l’odieuse insulte qui la maculait.

— Une magnifique tempête se prépare à l’horizon. Il faut que nous la fixions sur la toile.

— Ben ça, alors ! s’exclama Dakota en avisant l’inscription écarlate. Qui a fait ça ?

Il contourna le chevalet, gagna la baie en quelques enjambées et toucha la vitre.

— J’espère qu’ils ne vont pas m’accuser ! J’ai presque fini ma mise à l’épreuve.

— Personne ne va t’accuser, dit Kayla d’une voix rassurante.

Il la regarda par-dessus son épaule, le regard sombre, les sourcils froncés.

— Ce type-là n’a pas l’air de plaisanter, dis donc ! Comment est-ce que tu arrives à tenir le coup ?

— Te donner des leçons m’aide beaucoup. Allez, on commence à peindre, ou on reste là à bavarder ?

Dakota la considéra un long moment, l’air soucieux. Puis il hocha la tête.

— On peint !

Il retourna à grands pas près du chevalet et saisit la palette et le pinceau qu’elle avait préparés pour lui, les calant gauchement entre ses doigts.

— Je commence par quoi ?

Deux bonnes heures plus tard, leurs toiles portaient chacune l’ébauche d’une marine. Le travail de Dakota présentait une remarquable ressemblance avec celui de Kayla.

Le jeune garçon fit un pas en arrière, le visage rayonnant.

— Hé, mais je me suis vachement bien débrouillé !

Kayla croisa les bras sur sa poitrine et examina son œuvre d’un air connaisseur.

— Pas mal du tout, fit-elle avec une moue d’approbation. On dirait qu’un vrai talent se cache sous ces cheveux longs et ce jean informe.

Elle posa sa palette sur le plan de travail et fit un pas en arrière.

— Il vaut mieux ne plus y toucher pendant un jour ou deux. Nous pourrons y revenir quand ce sera sec.

Il faisait plus sombre dans la maison ; la tempête s’était rapprochée de la côte et de gros nuages noirs poussaient la pluie dans leur direction.

— J’ai intérêt à rentrer avant la pluie.

Dakota posa délicatement la palette sur le plan de travail, plongea le pinceau dans un pot de diluant, et se dirigea vers la porte.

Il s’arrêta à mi-chemin et se retourna.

— Sauf si tu préfères que je reste encore un peu ?

— Non, ça va aller.

Kayla lui sourit et l’accompagna jusqu’à la porte.

— Es-tu sûr de pouvoir arriver chez toi avant la prochaine averse ? demanda-t-elle, dubitative.

— Je pense que oui… Merci pour le cours, dit-il une fois au bas des marches.

De nouveau, elle sourit et lui adressa un petit signe en guise d’au revoir.

— Je t’en prie. Tu as vraiment un sens inné de la couleur.

Une expression de joie éclaira le visage de l’adolescent. A la surprise de Kayla, il gravit les marches d’un bond et la serra dans ses bras, avant de se précipiter sur sa bicyclette.

Au moment précis où il l’enjambait, les nuages crevèrent, et une pluie diluvienne se mit à tomber.

— Reviens te mettre à l’abri ! lui cria-t-elle. Je vais te ramener.

— Non merci, ça ira !

Elle descendit la première marche et fut aussitôt trempée jusqu’aux os. Rebroussant chemin, elle s’abrita sous l’auvent. Jamais il ne pourrait rouler sous ces trombes d’eau, songea-t-elle, inquiète.

— Je serai plus tranquille en te sachant bien rentré. Allez, viens ! supplia-t-elle.

Il finit par lâcher son vélo, remonta les marches en courant, et s’ébroua comme un jeune chien.

Cela fit rire Kayla.

— Je vais chercher mes clés et un parapluie, annonça-t-elle. Tu n’auras qu’à récupérer ton vélo demain.

— Je t’attends ici, dit-il en essorant le bas de son T-shirt.

Tout en veillant à ne pas inonder le carrelage, Kayla prit son sac à main, ses clés, un parapluie et plusieurs serviettes de toilette, puis rejoignit Dakota sur le perron.

Abrités sous le parapluie, ils gagnèrent le 4x4 en courant, puis, une fois à l’intérieur, se séchèrent.

Après avoir démarré, Kayla s’assura que la voie était libre et s’engagea sur la route. La pluie furieuse qui s’abattait sur le pare-brise rendait la visibilité incertaine et la conduite problématique. Plusieurs fois en cours de route, ses pneus patinèrent sur des nappes d’eau, et elle faillit perdre le contrôle de la voiture. En abordant un virage particulièrement dangereux bordé d’un côté par un profond fossé, elle ralentit, prenant soin d’avancer doucement sur cette section de route détrempée.

Soudain, un choc violent à l’arrière catapulta la voiture vers l’avant, droit sur la barrière de sécurité.

— Attention ! cria Dakota en se protégeant le visage de ses bras repliés.

Kayla voulut hurler, mais le son resta bloqué dans sa gorge. Ça n’était pas le moment de paniquer… Il fallait maîtriser la voiture à tout prix, pour qu’il n’arrive rien à Dakota et au bébé.

Le côté droit du pare-chocs percuta la barrière et le 4x4 glissa le long du rail, tandis que Kayla s’arc-boutait sur le volant.

Quand elle parvint enfin à arrêter son véhicule, elle jeta un coup d’œil dans le rétroviseur, se préparant à un second choc. Mais rien ne vint.

La voiture qui les avait heurtés s’était volatilisée.

Dakota pivota sur son siège, les pupilles dilatées par la frayeur.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Un chauffard nous a emboutis.

Kayla remit doucement le pied sur l’accélérateur et lui ordonna le plus calmement possible :

— Surveille l’arrière et avertis-moi si une voiture arrive, s’il te plaît.

Il donna du jeu à sa ceinture et se tourna à demi.

— Ce type aurait pu nous tuer !

Kayla, les mains tremblant sur le volant, acquiesça d’un signe de tête. Elle reprit la direction du B & B aussi vite qu’il lui était possible sans risquer de faire un tête-à-queue sur la chaussée glissante. Après s’être garée, elle se mit au point mort et ne bougea plus.

Dakota ouvrit la portière d’un geste brusque. La pluie envahit l’habitacle. Un pied dehors, il se retourna vers Kayla.

— Tout va bien ?

Elle fit signe que oui, n’osant parler.

— Tu devrais entrer et attendre que Gabe revienne pour lui parler de l’accrochage.

— C’est gentil, mais il faut que j’y aille.

Aussi bouleversée soit-elle, elle ne pouvait pas revoir Gabe maintenant. Que lui dirait-elle ? Quelle contenance adopter après ce qui s’était passé entre eux ?

De toute façon, il était inutile qu’elle fasse une déclaration à la police. Elle n’avait pas vu le numéro de plaque de l’autre véhicule, et encore moins son conducteur. Elle ne savait même pas de quel modèle il s’agissait.

Dakota se pencha à l’intérieur de la voiture, le front barré par un pli soucieux.

— Tu es sûre ?

Lorsqu’il prenait cet air-là, c’était le portrait craché de son père, songea-t-elle.

Après les événements des dernières vingt-quatre heures, elle se sentait trop vulnérable pour faire face au trop séduisant agent McGregor.

— Tout à fait sûre.

— Tu devrais quand même laisser quelqu’un te raccompagner chez toi. Imagine que ce type t’attende pour recommencer !

— Je serai sur mes gardes, cette fois, n’aie crainte !

Elle eut un sourire forcé.

Dakota réfléchit, puis finit par hausser les épaules.

— Est-ce que je reviens demain matin pour une nouvelle leçon ?

— J’ai rendez-vous avec Emma Jenkins vers midi à la marina, mais tu n’as qu’à monter après le déjeuner.

— Emma est une fille drôlement sympa. Elle m’apprend la plongée sous-marine.

Il fit un pas en arrière, sans toutefois refermer la portière. La conversation se prolongeait, et il était complètement trempé.

— Alors à demain ! insista Kayla, attendant qu’il claque la portière et s’en aille.

— Gabe va rentrer d’un instant à l’autre. Si je te laisse partir toute seule, il sera furieux contre moi.

Voilà donc pourquoi il restait planté là : il la retenait jusqu’au retour de son père.

— Je suis majeure. Je sais me prendre en charge.

— N’empêche que je me fais du souci pour toi, déclara-t-il avec autorité. Ça alors ! ajouta-t-il, les yeux écarquillés. Voilà que je me mets à parler comme mon père !

Kayla sourit, la lèvre inférieure agitée d’un tremblement.

— C’est plutôt un bon exemple à suivre. Je te remercie, Dakota, mais tout ira bien. De toute façon, je dois aller en ville pour faire quelques courses.

Avec mauvaise grâce, il capitula.

— A demain, alors.

— N’oublie pas de venir l’après-midi ! lui cria-t-elle.

— O.K.

Il se dirigea à grands pas vers le porche du B & B et resta posté sous l’auvent, attendant qu’elle soit partie pour entrer dans la maison.

— Il est adorable, dit Kayla à voix haute.

Parler à son bébé la réconfortait ; le fait de pouvoir se confier à quelqu’un rendait sa solitude moins pesante.

— Je vais peut-être lui demander de m’aider à peindre ta chambre. Ça te ferait plaisir ?

Cependant, malgré ses efforts pour chasser ses idées noires, elle devait bien admettre que la perspective de retourner seule au phare l’angoissait. Au lieu de rentrer chez elle, elle se dirigea donc vers la ville. Certes, la présence de son bébé la comblait, mais un peu de compagnie supplémentaire lui ferait du bien.

La petite ville de Cape Churn se nichait au flanc des collines, face au cap duquel elle tirait son nom. La haute flèche d’une église signalait le centre-ville, qui abritait quelques restaurants familiaux, deux ou trois stations essence et, tout en bas, la marina. Par beau temps, celle-ci était sans doute pleine de vie et de gaieté, mais à cet instant, les voiliers, les petits yachts et les bateaux de pêche qui parsemaient le port étaient immobiles. La pluie diluvienne persistante avait chassé habitants et vacanciers, et les ponts des navires, comme les trottoirs, étaient déserts.

Kayla se gara sur le parking du Seaside Café, consciente que les quelques grains de pop-corn qu’elle avait partagés avec Dakota au milieu de l’après-midi étaient loin de constituer un repas suffisant pour une femme enceinte.

— Maman veut rester en bonne santé, mon petit chou, mais il faut que tu saches que, quand je peins, je suis complètement dans la lune… J’en oublie même parfois de manger ! Je compte sur toi pour me rappeler à l’ordre quand il le faut !

Une bonne odeur de cuisine parvint à ses narines, et son estomac gargouilla. Elle se tapota le ventre.

— C’est très bien, mon bébé !

Elle attendit dans le 4x4 que la pluie faiblisse, puis courut vers la porte.

A l’intérieur, une petite femme aux cheveux gris s’affairait, nettoyant les tables avec un chiffon humide.

— Bienvenue chez nous ! dit-elle. Que puis-je pour vous ?

Ses yeux pétillants et rieurs, couleur myosotis, réconfortèrent Kayla davantage encore que ses paroles de bienvenue.

— J’ai loupé le déjeuner.

— Oh ! Eh bien, mon petit, nous servons encore. Asseyez-vous donc à cette table. Je vous apporte un menu.

— Nora, la commande est prête ! fit une voix à travers le passe-plat séparant la salle à manger de la cuisine.

Une seconde femme, qui devait avoir à peu près le même âge que la dénommée Nora, posa sur le comptoir deux assiettes bien garnies. A la vue des escalopes de poulet panées et de la purée gorgée d’une épaisse sauce de rôti crémeuse, Kayla sentit l’eau lui venir à la bouche.

— Cela sent délicieusement bon !

— A en croire les clients, ça l’est !

Nora indiqua les tables puis le comptoir.

— Vous avez une préférence ?

— Le bar m’ira très bien.

Elle passa derrière le comptoir, saisit les deux assiettes et revint vers Kayla.

— Voilà un menu. Faites votre choix. Je suis à vous dans une seconde.

— Merci.

Kayla consulta le menu plastifié, l’appétit aiguisé par les arômes de cuisine familiale qui montaient des fourneaux.

— Alors, qu’est-ce que je vous sers ?

Nora attendait, stylo et calepin à la main.

— Quoique le poulet pané m’ait paru exquis, je vais essayer le loup de mer grillé et le riz pilaf.

— C’est l’un des plats favoris de mon mari, maintenant qu’il est au régime. Je ne dis pas ça pour vous, mon petit. Quelques kilos en plus ne vous feraient pas de mal. Vous avez les yeux comme des soucoupes ! Mais dites-moi, demanda-t-elle en fronçant les sourcils, vous ne seriez pas l’artiste qui loge dans la maison du phare, par hasard ?

Kayla fut surprise par ce brusque changement de sujet.

— Si. Kayla Davies, dit-elle en lui tendant la main.

La femme sourit et la lui serra.

— Nora Taggert, propriétaire de cette gargote. Ça ne paie peut-être pas de mine, mais les guides culinaires de Seattle et de Portland nous recommandent, dit-elle, les yeux pétillants.

Kayla leva les sourcils. Elle était impressionnée.

— Taggert…, répéta-t-elle, réfléchissant. Ce nom ne m’est pas inconnu.

— Vous avez rencontré mon mari hier matin, expliqua Nora. C’est l’inspecteur en chef. Depuis plus de vingt ans, se rengorgea-t-elle. Et cela fait presque aussi longtemps que nous n’avions plus eu de meurtre. Vous vous rendez compte ? Un meurtre dans cette ville, quelle horreur !

Kayla, tenaillée par la culpabilité, demeura coite. Quoi qu’en dise Gabe, elle restait persuadée que Rachel Kendricks serait encore en vie si elle-même n’était pas venue vivre à Cape Churn. Cette culpabilité la poursuivrait toujours.

Nora soupira, griffonna sur son calepin, arracha la page et l’accrocha à un plateau tournant fixé dans le passe-plat.

— Julie, un loup, un !

— Tout de suite !

Puis elle revint se placer devant Kayla, la considérant d’un air amical.

— Vous vous plaisez là-haut ?

— Oui, répondit Kayla, tâchant de faire bonne figure.

Pourquoi s’étendre sur les horreurs qui lui étaient arrivées ?

— Je me suis laissé dire que Gabe McGregor vous rend des petites visites.

La restauratrice prit un verre et une cruche d’eau glacée sous le comptoir.

— Je le connais depuis qu’il est tout petit, vous savez.

Elle posa le verre rempli devant Kayla et se mit à frotter le comptoir, qui n’en avait aucunement besoin.

— C’est un homme bien.

— Il en a l’air.

— Pauvre garçon ! Il y a encore quelques mois, il ne savait même pas qu’il avait un fils. La mère s’est débarrassée du gamin comme d’un paquet de linge sale. Ce n’est pas ainsi qu’on doit traiter son enfant, dit-elle en claquant la langue d’un air désapprobateur.

Kayla approuva, émue par le sort de Dakota et de Gabe. Quelques mois auparavant, ils ignoraient leurs existences respectives et, à présent, il leur faudrait cohabiter jusqu’à ce que Dakota soit adulte et autonome.

Elever un adolescent, même dans le meilleur des contextes, n’était pas tâche aisée. Elle aurait été curieuse d’en savoir plus sur la mère du garçon, mais elle n’osa pas interroger Nora, craignant d’être indiscrète. Cependant, celle-ci n’avait pas besoin d’encouragements.

— C’était l’une de ces touristes de passage qui défilent ici en été, enchaîna-t-elle. Elle séjournait avec des amis dans une maison au bord de l’eau. Ils avaient embauché Gabe pour entretenir le jardin. Elle avait quelques années de plus que lui. Une veuve. Son mari était mort dans un accident d’avion, je crois ; grâce à l’assurance-vie confortable qu’il lui avait laissée, elle n’avait pas besoin de travailler.

Nora alla remplir d’eau les verres des autres clients, puis revint et poursuivit son récit comme si de rien n’était.

— Gabe s’est cru amoureux. Il l’aurait suivie à Portland si elle l’avait voulu… Ah, mais je parle trop !

— Mais non ! Cela ne me dérange pas.

Rougissant légèrement, Kayla posa sa main sur la sienne. Elle avait envie de connaître la fin de l’histoire.

— La femme est partie sans explication, continua Nora. Pas d’adresse postale, rien. Gabe est resté ici à se morfondre pendant des semaines, puis il a fini par partir à Seattle pour s’engager dans la police. Il n’est revenu que quand Dakota est entré dans sa vie. Je suis si contente qu’il soit de retour ! Surtout avec le drame affreux qui vient de se produire… Mon mari ne pouvait pas rêver de meilleur adjoint pour l’aider à mettre la main sur le tueur.

— Connaissiez-vous la fille qui a été… assassinée ? demanda Kayla, respirant avec difficulté.

Nora secoua la tête.

— Non. Le jour de sa mort, elle est venue déjeuner ici avec ses amis. Ils s’enthousiasmaient à l’idée d’aller pique-niquer de nuit sur la plage. Ils auraient dû choisir un coin plus facile d’accès, quitte à rouler plus longtemps. Je me demande à quoi ils pensaient. La piste qui mène à la plage est dangereuse même de jour, alors, dans le noir !

— Aurait-elle pu glisser ?

— D’après Tom, ça n’est pas en tombant qu’elle a pu se faire des bleus autour du cou. Elle a été étranglée, souffla Nora sur le ton de la confidence.

L’espace d’un instant, Kayla fut ramenée en arrière, sur le parking obscur de la galerie d’art. Une poigne de fer lui enserrait le cou, elle étouffait…

— Mademoiselle Davies ! Vous n’êtes pas bien ?

Nora avait interrompu son nettoyage et la dévisageait avec inquiétude.

— Si, si, répondit-elle en haletant légèrement.

— Vous êtes blanche comme un linge. Voulez-vous que j’appelle un docteur ? demanda la restauratrice d’un air inquiet.

— Non, ça va, merci. J’ai faim, c’est tout, la rassura Kayla avec un pâle sourire.

Au même moment, une assiette atterrit sur la tablette en acier du passe-plat.

— La commande est prête !

Nora saisit l’assiette et la posa devant Kayla.

— Je ne sais pas tenir ma langue. Aller causer comme cela d’assassinats ! Ce n’est pas bon pour la digestion. Ne faites pas attention à mes sornettes, et mangez.

Kayla prit sa fourchette, mais elle n’avait plus faim. Elle se força néanmoins à manger pour son bébé et, peu à peu, bouchée après bouchée, sentit l’appétit revenir. Quand elle eut vidé son assiette, son moral et son estomac allaient beaucoup mieux.

— Je préfère ça ! commenta Nora. Vous avez meilleure mine. Ne me faites plus de telles frayeurs, c’est compris ? Ou je vais me sentir obligée de vous faire livrer des provisions au phare pour être sûre que vous ne mourez pas de faim !

— Merci, mais ce n’est pas la peine. Je viens d’arriver et je n’ai pas encore trouvé mon rythme, c’est tout.

Kayla se retourna en entendant sonner la clochette de la porte d’entrée.

Jillian entra en trombe, riant et secouant son parapluie, suivie de Lawrence Wilson, qui entreprit de chasser les gouttes de pluie qui couvraient les manches de son costume. Il portait des lunettes noires, ce qui, par un temps pareil, était plutôt surprenant.

— Bonjour, Nora ! lança Jillian. Ah, bonjour, Kayla ! Vous tombez bien. M. Wilson voulait revoir la maison et le phare. Il a réduit son choix à trois maisons et, hélas, le cottage en fait partie. Désolée, dit-elle en faisant la moue.

— Aucun problème. Est-ce que demain vous conviendrait ? Je serai absente à l’heure du déjeuner, de toute façon.

D’ici au lendemain, Gabe aurait le temps d’effacer la peinture sur la vitre, se dit Kayla. Même si elle savait qu’elle n’avait rien d’une garce, elle n’avait pas envie que toute la ville voie l’inscription calomnieuse.

— Ce serait parfait !

Jillian prit Lawrence par le bras et le conduisit à une table.

— Nora, voulez-vous nous servir une tasse de café ?

L’interpellée posa la note sur le comptoir et lança d’un ton jovial :

— J’arrive ! Nora, serveuse, caissière, cuisinière, et hôtesse, pour vous servir !

— Puis-je avoir une tasse de décaféiné ? demanda Kayla, moins par envie que pour retarder son départ.

Elle n’était guère pressée de rentrer dans sa maison vide.

Nora remplit sa tasse, puis alla servir Lawrence et Jillian, qui disposait sur la table les dossiers des propriétés qu’ils allaient visiter ce jour-là.

Du coin de l’œil, Kayla observait le couple qui riait aux plaisanteries de Nora.

Tout le monde se connaissait, ici. Comme elle les enviait !

Tout en sirotant le breuvage brûlant, elle continua à leur jeter des coups d’œil à la dérobée. A plusieurs reprises, elle croisa le regard de Lawrence et, chaque fois, baissa les yeux la première, perturbée par une sensation épidermique de malaise.

Elle finit par reposer sa tasse. Elle n’aimait pas le café, et elle s’était assez attardée comme cela.

Elle prit un billet dans son sac, le posa sur le comptoir à côté de l’addition, et sortit.

Il ne pleuvait plus, mais le ciel restait menaçant. Avec de la chance, elle pourrait être chez elle avant que la pluie ne recommence à tomber.

Sur la route sinueuse qui suivait la courbure du cap, elle conduisit lentement, surveillant régulièrement le rétroviseur. A un moment, elle crut apercevoir une voiture derrière elle, mais un virage lui boucha la vue avant qu’elle n’ait pu s’en assurer. Ce ne fut qu’à la ligne droite suivante qu’elle en fut certaine : elle était suivie.

Son pouls s’accéléra brutalement, mais elle parvint à conserver son sang-froid et se concentra résolument sur la route devant elle. Au moins, cette fois, elle ne serait pas prise au dépourvu. Et si elle forçait l’allure, peut-être pourrait-elle distancer son poursuivant. Elle écrasa l’accélérateur, mais il la rattrapait inexorablement.

Maintenir le 4x4 bien en ligne sur la chaussée mouillée à cette vitesse était un exercice périlleux, et la pression artérielle de Kayla atteignit des sommets. Il fallait pourtant qu’elle arrive avant lui, pour avoir le temps de s’enfermer dans la maison et d’appeler la police.

En arrivant au cottage, elle tourna brutalement dans l’allée et fit une embardée. Un cri de terreur lui échappa, mais elle se cramponna au volant et parvint à redresser le 4x4. Le pied sur l’accélérateur, elle remonta à toute allure l’étroite allée de gravier, et pila. Après un dérapage, la voiture s’immobilisa à quelques centimètres du porche.

Elle chercha la poignée à tâtons, ouvrit la portière, et courut aussi vite qu’elle le put vers la maison, les clés à la main.

Au prix d’un violent écart, l’autre voiture s’engagea à son tour dans l’allée, fonçant vers elle dans un hurlement de pneus.

Les mains tremblantes, Kayla tenta d’insérer la clé dans la serrure, sans résultat. Elle avait si peur qu’elle n’y voyait plus.

— Par pitié, ouvre-toi !

Trop effrayée pour se retourner, elle fit une nouvelle tentative. Cette fois, elle parvint à ouvrir.

Une portière claqua derrière elle, et des pas précipités se rapprochèrent, menaçants.

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