Une mère en cavale - Un protecteur si séduisant
Chapitre 6
6
Gabe s’assit devant l’ordinateur, les yeux rivés sur la petite liste de meurtres non résolus qui s’étalait sur l’écran.
Le mode opératoire était le même dans chaque affaire.
— Où avez-vous trouvé ça ?
— J’avais envoyé la description de la victime à un ami qui travaille au bureau régional du FBI, au cas où, expliqua Taggert. Il a entré les informations dans sa banque de données, et le logiciel a fait le recoupement avec ces affaires.
Gabe sentit un frisson glacé lui parcourir l’échine. Trois jeunes femmes avaient été assassinées sur la côte Ouest, entre Bellingham, dans l’état de Washington, au nord, et Portland, dans l’Oregon, au sud. Toutes trois étaient rousses aux yeux verts, de corpulence mince, et avaient été étranglées au cours des six derniers mois.
— J’ai contacté l’inspecteur en charge de l’enquête à Bellingham : apparemment, chaque fois, l’assassin harcelait sa victime avant de passer à l’acte. Il jouait au chat et à la souris pour faire monter la tension.
Le souffle de Gabe se précipita.
— Harcelait ? De quelle façon ?
— Il appelait ces jeunes femmes à partir d’un numéro masqué pour les menacer. Il leur laissait des « cadeaux » dans des endroits insolites. Une fois, l’une d’elles a retrouvé sa photographie préférée, posée sur son bureau au travail. Une autre fois, il a pris une bague dans la boîte à bijoux d’une des victimes et l’a accrochée au plafond, à la chaîne du ventilateur. De toute évidence, il voulait les terroriser.
— Ont-elles immédiatement prévenu la police ?
Taggert secoua la tête.
— L’une d’elles n’a téléphoné que quand elle a découvert un nain de jardin au fond de son lit. Ses amis ont déclaré qu’elle avait eu si peur qu’elle n’arrivait plus à dormir la nuit.
Gabe se rappela son entretien avec l’enquêteur de Seattle : Kayla avait elle aussi reçu le même genre d’appels dans les semaines précédant son agression. Et voilà qu’à présent, elle recevait des « cadeaux ». Une boule se forma dans sa gorge.
— Comment les enquêteurs ont-ils procédé ?
— Comme d’habitude. Ils ont cherché des empreintes chez elle. Rien. Ils ont interrogé les voisins. Personne n’a vu qui que ce soit entrer ou sortir de la maison. Ils se sont entretenus avec les proches et le petit ami.
Gabe désigna l’écran d’un signe de tête.
— Et les autres ?
— J’ai parlé tout à l’heure à l’enquêteur de Portland. Même scénario. Jolie rousse, appels anonymes, cadeaux, pas d’indices. Ces trois affaires non résolues ont été classées, faute de preuves.
Gabe se passa une main dans les cheveux et posa la question que tous deux avaient en tête :
— S’agit-il d’une coïncidence ? Ou avons-nous affaire à un tueur en série ?
Son chef haussa les épaules.
— Difficile à dire.
— Avons-nous assez d’éléments pour considérer qu’il s’agit bien de cela ? Peut-être le moment est-il venu de passer le relais au FBI ?
— C’est justement de ça que je voulais vous parler.
Gabe se leva et croisa les bras sur sa poitrine.
— Je vous écoute.
— La victime de la plage répond au même signalement que les autres jeunes femmes, mais il y a toutefois une différence : elle n’a pas été harcelée. J’ai demandé à ses parents si elle avait reçu des appels ou des lettres de menace. Rien.
— Avez-vous interrogé ses amis ?
Il hocha la tête.
— Rien non plus de ce côté-là. Est-ce que les affaires se ressemblent assez pour justifier l’intervention du FBI ?
Gabe plongea la main dans sa poche et en sortit son mouchoir.
— Je pense qu’il est préférable de les appeler.
Avec soin, il déplia le carré de tissu, révélant la chaîne en or brisée que Kayla lui avait confiée.
— Et pendant que nous y sommes, il faudrait faire une recherche d’empreintes sur le fermoir de ce collier et dans la voiture de Kayla Davies.
— Pourquoi ? s’enquit Taggert en louchant sur le médaillon. Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Ça appartient à Kayla Davies.
— L’artiste qui vit au cottage, près du vieux phare ?
Gabe lui tendit l’objet.
— Oui, monsieur. Elle a trouvé ceci dans sa voiture cet après-midi. Saviez-vous qu’elle avait été agressée à Seattle avant d’emménager ici ?
— Non, je l’ignorais.
— Apparemment, les journaux et la télévision ont diffusé l’information.
Il se mit à faire les cent pas devant le bureau, avec une agitation croissante.
— On l’a attaquée sur le parking d’une galerie d’art. Son assaillant a été surpris avant d’avoir pu l’étrangler.
— Vous pensez qu’il s’agit du même homme ?
— Kayla correspond à la description : cheveux roux, yeux verts, mince, taille moyenne. Elle a été menacée par téléphone avant l’agression. Et maintenant, ça, dit-il en désignant le collier.
— Il pourrait s’agir d’un imitateur, argua son supérieur.
Gabe appuya ses deux mains sur le bureau de son chef.
— Impossible. Ce n’est pas n’importe quel collier : c’est le sien. Il lui a été volé par le type qui a tenté de l’assassiner à Seattle.
— Dans ce cas, que vient faire la jeune fille de la plage dans cette histoire ?
— Ces jeunes campaient près du phare. Il se peut que le meurtrier l’ait confondue avec Kayla.
Une autre idée le frappa, et son sang se figea dans ses veines.
— A moins que son intention ait été d’adresser un message à Mlle Davies.
Taggert se tourna vivement vers son bureau et souleva le combiné du téléphone.
— J’appelle le FBI. Allez vous assurer que Mlle Davies est en sécurité. Je ne veux pas d’un autre meurtre dans ma ville.
Il n’avait pas encore achevé sa phrase que Gabe avait déjà la main sur la poignée de la porte.
* * *
Kayla remercia Molly pour le dîner, convint d’une heure de rendez-vous avec Dakota pour le lendemain, puis fit ses adieux et prit la direction du cottage avant que le soleil n’ait complètement disparu à l’horizon. Elle voulait inspecter chaque pièce, chaque placard, allumer toutes les lumières et s’assurer que portes et fenêtres étaient hermétiquement closes avant la nuit.
— Je deviens paranoïaque, dit-elle avec un petit rire de dérision en garant son 4x4 dans l’allée. Tu ne suivras pas l’exemple de ta maman, hein, mon bébé ?
Le cottage était tel qu’elle l’avait laissé en partant : plein de charme avec ses volets bleu ardoise, son porche blanc à balustrade et ses fenêtres panoramiques qui reflétaient le coucher de soleil.
Elle demeura quelques minutes sans bouger, goûtant la beauté de l’instant. Un petit courant d’air frais et salé passait par la vitre entrouverte.
Enfin, elle sortit de sa rêverie. Elle ne pouvait rester dans la voiture éternellement. Ni attendre que Gabe vienne chasser les monstres cachés sous son lit : il risquait de ne pas arriver avant plusieurs heures.
Avec un soupir résigné, elle fouilla le véhicule du regard, en quête d’un objet pouvant lui servir d’arme. Tout ce qu’elle trouva, ce fut une raclette à givre en plastique. Elle s’en saisit, ouvrit sa portière et mit pied à terre. Se sentant complètement ridicule, elle gagna l’entrée en brandissant son grattoir.
Elle tourna le bouton de la porte : celle-ci était fermée à clé, telle qu’elle l’avait laissée en partant.
Elle glissa la clé dans la serrure, poussa le battant et appuya sur l’interrupteur, puis balaya rapidement du regard la cuisine et le séjour avant d’entrer et de refermer la porte à clé derrière elle.
Ensuite, elle troqua sa raclette contre un grand couteau de cuisine et poursuivit sa ronde, passant en revue chaque pièce l’une après l’autre. Dans sa chambre, tout était parfaitement à sa place : lit impeccablement fait, articles de toilette alignés sur la coiffeuse. Dehors, la lumière déclinait. Elle ferma les rideaux, puis jeta un coup d’œil sous le lit : rien, hormis des moutons de poussière.
Quand elle eut fini de fouiller la chambre d’amis et les salles de bains, et qu’elle eut contrôlé une dernière fois chaque porte et chaque fenêtre, elle respira enfin librement. Rien à signaler.
Elle alla ranger le couteau dans le tiroir de la cuisine, retourna dans sa chambre et tourna les robinets de la baignoire. Paresser longuement dans un bain parfumé apaiserait ses nerfs éprouvés.
Pendant que l’eau coulait, elle refit le tour de la maison, abaissant tous les stores. En passant devant l’immense baie vitrée, elle frissonna. Même si elle fermait toutes les portes à clé, cela n’empêcherait pas un assassin déterminé de jeter une pierre dans la vitre. Mais il n’y avait rien à faire d’autre que de se calfeutrer à l’intérieur et de prier pour que tout se passe bien. Au moins, grâce aux stores, elle ne verrait pas les ombres qui s’allongeaient au-dehors.
De retour dans sa chambre, elle se déshabilla, sélectionna une musique douce sur son lecteur MP3 et monta le son. Ensuite, elle alluma les quelques bougies qu’elle avait ramenées dans ses bagages et les aligna sur le rebord de la baignoire ancienne à pattes de lion. Enfin, après avoir posé une serviette sur le dossier d’une chaise à proximité, elle s’immergea progressivement dans l’eau brûlante.
Lorsque son corps se fut habitué à la chaleur, elle ferma les yeux, laissant la vapeur purifier sa peau et dissoudre les tensions accumulées.
Quelle journée… Elle avait failli tomber d’une falaise, avant d’apprendre qu’un meurtre avait été commis près de chez elle. C’était déjà beaucoup pour une seule personne. Et, comme si cela ne suffisait pas, elle avait cru mourir de frayeur en retrouvant son médaillon dans sa voiture. Son agresseur était ici, à Cape Churn, cela ne laissait plus aucun doute. La question était : que faire ?
Elle pouvait fuir. Encore une fois. Mais elle avait quitté Seattle dans le secret le plus total pour être certaine de ne pas être suivie, et cela n’avait pas empêché son assaillant de la retrouver. Cela servirait-il à quelque chose de disparaître de nouveau ?
D’un autre côté, si elle restait, comment les protégerait-elle, elle et son bébé ?
— J’imagine que nous pourrions aller habiter plus près du centre, dit-elle, traçant des ronds sur son ventre. Mais ça risque d’être encore pire… Ici, il n’y a presque personne alentour, et je n’ai pas besoin de détailler chaque passant pour voir s’il a la même taille, la même corpulence que l’homme qui a essayé de me tuer. Cela dit, est-ce que je ne te mets pas en danger en restant dans un endroit aussi isolé ? Ici, il n’y a personne sur qui compter en cas de problème.
Ce n’était pas tout à fait vrai, cependant : il y avait quelqu’un. Quelqu’un qui était prêt à la protéger, et qui ne tarderait plus à arriver. Un homme grand et fort, au regard bleu comme un ciel d’été…
Gabe McGregor. Depuis le matin, le policier avait été sa planche de salut dans la tourmente, un rocher dans la tempête. Avec lui, elle se sentait en sécurité, et la compassion qu’elle lisait dans ses yeux lui redonnait foi en la nature humaine. C’était un tel soulagement d’être en présence d’un homme doté d’une carrure aussi puissante et de n’éprouver aucune peur ! Avec lui, elle ne ressentait pas le besoin de prendre ses distances. Au contraire, à son plus grand désarroi, elle avait envie de se réfugier dans ses bras. Sauf qu’elle n’était pas encore prête pour cela.
Peu à peu, grâce à la chaleur, aux bougies parfumées et à la musique relaxante, Kayla se détendit.
Soudain, un bruit dans la pièce voisine la fit sursauter. Elle se redressa brusquement et, tendant la main vers son lecteur MP3, éteignit la musique. Le silence se fit. Elle n’entendait plus que sa respiration précipitée et le sang qui battait furieusement à ses tempes.
— Je me fais des idées, dit-elle en se replongeant dans l’eau chaude.
Au même instant, un léger son, mélange de grattement et de cognement, lui parvint. D’un bond, elle sortit de la baignoire et glissa sur le carrelage mouillé. Elle se rattrapa in extremis au lavabo, et leva les yeux vers le miroir.
C’est alors qu’elle les vit. Tracés sur le verre embué en lettres majuscules dégoulinantes, trois mots la fixaient, menaçants.
« JE TE SURVEILLE »
Avec un cri, elle se rejeta brusquement en arrière, sans voir la flaque qui s’était formée sous ses pieds. Elle dérapa et tomba à la renverse. Sa tête heurta le rebord de la baignoire, et elle vit trente-six chandelles.
Un brouillard aussi épais que le linceul du diable l’enveloppa, et l’ampoule de la lampe s’éteignit, engloutie par l’obscurité.
Elle lutta pour ne pas être aspirée à son tour. Elle voulut crier, mais aucun son ne franchit ses lèvres.
Alors qu’elle sombrait dans l’abîme, elle eut l’impression que des coups répétés lui martelaient le crâne. Comme l’assaut des vagues contre la falaise, comme des coups de pilon, ou des semelles battant le pavé… Comme les pas lourds d’un homme qui la pourchassait.
* * *
A l’instant où Gabe descendait de son véhicule, un cri déchira la nuit.
— Kayla !
Il s’élança vers le cottage, empoigna le bouton de porte et le tourna.
Verrouillé. De la lumière filtrait aux fenêtres du salon et de la salle à manger, mais Kayla n’était nulle part en vue.
Il secoua la poignée, en vain, puis gagna en courant le côté de la maison qui faisait face au phare.
Là aussi, la porte était fermée à clé.
— Kayla ! cria-t-il en tambourinant contre le battant.
Silence.
Il retourna à l’entrée principale et frappa de nouveau, sans obtenir plus de réponse.
Le cœur battant, l’adrénaline coulant à flots dans ses veines, il prit son élan et donna un grand coup d’épaule contre le panneau de bois. Une douleur fulgurante lui vrilla le bras, mais la porte ne bougea pas.
Il leva la jambe et, visant la serrure, frappa du pied de toutes ses forces. Le bois se fendit, le montant vacilla. Un autre coup de talon, et la porte s’ouvrit à toute volée.
Il traversa le séjour en courant et se rendit directement dans la chambre. Là, tout était en ordre. Le lit n’était pas défait. Devant la porte close de la salle de bains, il s’immobilisa, hésitant.
Et si elle était sous la douche et ne l’avait pas entendu appeler ? Non, impossible. Si elle avait crié, c’est qu’elle était en danger. Maîtrisant son impatience, il toqua à la porte.
— Kayla, c’est Gabe.
Un gémissement s’éleva de l’autre côté du battant. Sans plus hésiter, il poussa la porte, mais quelque chose de lourd en entravait l’accès, et il ne parvint qu’à l’entrouvrir.
A travers l’entrebâillement, il distingua une jambe nue.
— Kayla ?
Avec précaution, il fit avancer la porte centimètre par centimètre, jusqu’à ce que l’interstice soit assez grand pour qu’il puisse s’y faufiler.
Dès qu’il fut à l’intérieur, il s’agenouilla près de Kayla.
Elle était étendue, mouillée et entièrement nue, sur le sol de la salle de bains emplie de vapeur. Sous sa tête, du sang maculait le carrelage.
Il posa deux doigts à la base de son cou et retint son souffle, priant en silence pour sentir son pouls. Le cœur de la jeune femme battait à un rythme régulier. Il laissa échapper un soupir de soulagement.
— Kayla, parlez-moi.
Avec douceur, il fit courir ses mains le long de ses bras et de ses jambes pour vérifier qu’elle n’avait rien de cassé. Apparemment, tout allait bien. Pourtant, elle n’avait toujours pas repris connaissance.
— Allez, Kayla…
Il attrapa le drap de bain étendu sur le dossier d’une chaise et l’en enveloppa, puis alla chercher d’autres serviettes dans le placard pour la recouvrir.
— Kayla, réveillez-vous !
Elle cligna des paupières et ouvrit les yeux.
— Gabe ?
— Oui, je suis là.
Il disposa une serviette sur ses épaules, puis épongea le sang qui s’écoulait d’une entaille cachée dans ses cheveux, quelque part au-dessus de son oreille.
— Est-ce que vous pouvez bouger ?
— Non, articula-t-elle.
Elle esquissa un faible sourire.
— Enfin, si… Mais je n’en ai pas envie.
— Dans ce cas, vous allez rester allongée pendant que j’appelle une ambulance.
Elle secoua la tête, puis grimaça de douleur.
— Non ! Ce n’est pas la peine. Je peux bouger, je vous assure !
Elle prit une profonde inspiration et se redressa sur ses coudes. Les serviettes glissèrent, découvrant ses seins.
— Oh !
Cramoisie, elle se rallongea et ramena le tissu en éponge sur sa poitrine.
— Où sont passés mes vêtements ? Que m’est-il arrivé ?
— A vrai dire, je comptais sur vous pour me l’apprendre.
Elle parcourut la pièce du regard.
— Je prenais un bain.
D’un signe de tête, il désigna la baignoire pleine.
— Jusque-là, ça concorde. Et ensuite ?
Elle fronça les sourcils.
— Je ne me souviens plus…
Elle s’assit, tout en serrant le drap de bain sur sa poitrine.
— J’ai entendu un bruit, et puis…
Son regard se fixa vivement sur le miroir, et elle devint livide.
— Kayla ? Que s’est-il passé ensuite ?
— Là ! s’écria-t-elle, pointant le doigt devant elle.
Sur le miroir encore légèrement embué, Gabe lut l’inscription, et son cœur manqua un battement. S’il avait encore eu le moindre doute sur le fait que l’assassin en voulait à la vie de Kayla, voilà qui achevait définitivement de le convaincre.
Il prit la jeune femme dans ses bras et la serra contre lui, tandis que des sanglots silencieux la secouaient.
Une brusque colère monta en lui, lui donnant envie de frapper, de mettre hors d’état de nuire le détraqué qui prenait plaisir à terroriser des femmes sans défense. Comment pouvait-on s’attaquer à un être aussi magnifique, aussi sensible et doux que Kayla ?
Quel que soit le prix à payer, il retrouverait ce monstre, et veillerait à ce qu’il ne puisse plus jamais faire de mal à quiconque.
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