Une mère en cavale - Un protecteur si séduisant
Chapitre 15
15
Gabe fonçait dans la nuit, le nez collé au pare-brise. Le brouillard devenait de plus en plus dense au fur et à mesure qu’il approchait de Cape Churn, et il devait slalomer entre les voitures qui roulaient plus lentement, frôlant l’accident à chaque instant.
Son instinct lui criait que Kayla était en danger, et il ferait tout ce qui était humainement possible pour la retrouver au plus vite.
En parvenant aux abords de la ville, il composa le numéro du commissariat, mais n’obtint pas de réponse. Il dépassa les premières maisons, et distingua soudain des flammes qui s’élevaient dans la nuit, nimbant le brouillard d’un halo orangé. Dans le centre-ville, le chaos régnait.
Le cœur cognant dans sa poitrine, les mains crispées sur le volant, il s’arrêta près d’un homme qui se tenait, pieds nus et en pyjama, sur le bord de la route.
— Que se passe-t-il ?
— J’ai été réveillé par un bruit d’explosion. Je suis sorti pour voir ce qui se passait, et c’est là que j’ai vu les flammes… Je crois que cela s’est passé dans Main Street.
Gabe le remercia et repartit, mais sa progression était ralentie par la foule de plus en plus nombreuse qui se dirigeait en courant vers le centre-ville.
Soudain, en tournant à l’angle de l’immeuble qui abritait la banque, il écrasa la pédale de frein.
A l’endroit où, quelques heures auparavant, le commissariat se dressait encore, un énorme incendie faisait rage. Il arrêta le moteur, sauta à bas de son 4x4 et s’élança vers le bâtiment en feu, fendant l’attroupement de badauds.
Des camions étaient alignés le long du trottoir, et les pompiers dirigeaient leurs lances vers les flammes, tentant de circonscrire l’incendie.
Taggert, le visage grave, conversait avec leur chef.
— Dieu merci, vous êtes là ! s’exclama-t-il en apercevant Gabe.
Il désigna d’un signe de tête une carcasse métallique carbonisée.
— Quelqu’un a fait sauter un camion piégé devant le commissariat. On ignore qui, et pourquoi.
— Avez-vous réussi à évacuer tout le monde ?
— Oui, heureusement. Le réceptionniste a inhalé de la fumée et a été superficiellement blessé au visage, mais il devrait s’en sortir. Par chance, tous nos hommes étaient en patrouille, et les cellules de garde à vue étaient vides. Quant à l’agent spécial, il n’est pas encore arrivé.
Gabe crispa la mâchoire.
— Qui a pu faire ça, à votre avis ?
— Je ne sais pas, mais nous nous employons à le découvrir. L’ennui, c’est que les lignes téléphoniques d’urgence ont brûlé : cela ne nous facilite pas les choses.
— Cela explique pourquoi je n’ai pas réussi à vous joindre sur la route.
— Comment s’est passée votre entrevue avec Mme Watson ?
— Elle a reconnu son fils sur les photos que je lui ai montrées.
— Les photos ? Quelles photos ?
— Les photos des deux permis de conduire de Lawrence Wilson, que j’avais pris soin d’agrandir. Eh bien, déclara-t-il en fixant Taggert, elle a identifié son fils, Rick Watson, sur les deux clichés.
L’inspecteur poussa un juron.
— Personne en ville ne peut composer le numéro d’urgence de la police ? voulut savoir Gabe.
— Non. Et tous mes agents sont réquisitionnés pour aider ici. Bon sang, quelle poisse !
Si Kayla n’était pas rentrée au B & B après l’averse, réfléchit-il, elle était donc seule au cottage.
— Je dois aller m’assurer que Kayla Davies va bien, annonça-t-il à voix haute.
Taggert écarquilla les yeux.
— Vous ne croyez tout de même pas… Allez-y, dépêchez- vous. Je vais envoyer un message radio à la patrouille de nuit pour leur demander de faire un détour par le phare. Il vous faudra peut-être du renfort.
Sans perdre davantage de temps, Gabe retourna en courant à sa voiture et, se frayant un chemin parmi les hordes de curieux, prit la direction du sud.
Son portable se mit à sonner sur le siège passager. Il s’en empara vivement, priant pour que ce soit Kayla. Le numéro du B & B s’afficha sur l’écran. Il décrocha.
— Gabe ? Que se passe-t-il, bon sang ? interrogea la voix inquiète de Molly à l’autre bout du fil.
Il sentit la peur l’envahir.
— Que veux-tu dire ?
— Il y a quelques minutes, une explosion a fait trembler les murs de la maison. J’étais sous la douche, et j’ai cru qu’il s’agissait d’un tremblement de terre. Les Johnson m’ont assuré que c’était une explosion.
— En effet. Un attentat à la bombe au commissariat.
— Oh ! mon Dieu ! Tout le monde va bien ?
— Oui. Et toi, ça va ? L’explosion n’a pas provoqué de dommages dans la maison ?
— Non, mais Dakota a disparu. Quand je suis sortie de la douche, il n’était plus là.
— Depuis combien de temps est-il parti ?
— Je n’ai pas dû rester dans la salle de bains plus d’un quart d’heure. Je lui avais pourtant demandé de ne pas bouger… Il s’inquiétait beaucoup pour Kayla. Si j’avais su qu’il profiterait du fait que j’aie le dos tourné pour filer, je l’aurais mieux surveillé.
— Il doit être en route pour le cottage.
— Oh ! Gabe… Il y a tellement de brouillard, là-haut ! J’ai peur qu’il roule trop vite et qu’il tombe de la falaise, gémit-elle.
Malgré l’épaisse purée de pois qui lui ôtait toute visibilité, Gabe força encore l’allure, au comble de l’anxiété. A plusieurs reprises, il faillit heurter les rails de sécurité qui bordaient la chaussée. Il s’obligea à ralentir. Il ne serait d’aucune utilité à Kayla et Dakota s’il terminait sa course dans l’océan.
Le trajet jusqu’au cottage lui parut atrocement long. Pendant ces dix interminables minutes, il eut le temps de voir défiler une partie de sa vie devant ses yeux.
Quatre mois plus tôt, il vivait à Seattle, exerçait le métier qu’il aimait et en lequel il croyait profondément : protéger les innocents et traîner les coupables devant la justice. Il menait une existence libre de toute entrave, n’avait de comptes à rendre à personne. Les femmes n’avaient pas de place dans sa vie, car il veillait à les tenir à distance.
Jusqu’au jour où Siena avait débarqué avec Dakota, lui rappelant par la même occasion qu’il n’était pas seul, que d’autres personnes dépendaient de lui — et pas seulement sur un plan professionnel. En devenant père, il avait fait une autre découverte : être responsable du bonheur d’un proche, être présent pour les gens qu’on aimait était loin d’être une mauvaise chose.
Son fils avait besoin d’un toit, d’amour, de protection. Et, même si les rapports avec lui étaient souvent houleux, Gabe avait remarqué que, depuis quelque temps, l’attitude de l’adolescent commençait à s’améliorer. Il se montrait moins insolent et paraissait moins maussade. Sa passion pour l’art, son désir d’aider autrui, son affection pour sa tante, et même, à certains moments, pour ce père qu’il venait de rencontrer, n’étaient sans doute pas étrangers à ce changement.
Gabe découvrait qu’il avait envie de mieux le connaître, de passer plus de temps avec lui.
Dakota lui avait appris à aimer de nouveau.
Le déménagement à Cape Churn avait également permis à Gabe de renouer les liens avec son unique sœur, Molly. Il était reconnaissant à son fils pour cela.
C’était également grâce à ce dernier qu’il avait commencé à ouvrir son cœur à d’autres personnes. En demandant à l’adolescent de lui accorder sa confiance, il avait dû affronter sa propre peur de l’abandon — une crainte qui le hantait depuis la trahison de Siena. Dakota avait appris que chaque parent était différent. Gabe, que toutes les femmes ne se valaient pas.
Certes, il avait eu de la chance : il était tombé sur la femme de ses rêves… Celle qui était susceptible de vivre avec lui, ici, à Cape Churn, et d’ouvrir son cœur à ceux qui lui étaient chers. Qui lui faisait confiance, et avec qui il pourrait vivre des passions communes.
Pour la première fois depuis son adolescence, il voulait partager son existence avec une femme. Mais pas avec n’importe qui… Avec Kayla.
Il voulait tout connaître d’elle, savoir ce qui la faisait rire et pleurer. Le fait qu’elle soit enceinte aurait dû le décourager, mais il n’en était rien. Il était ravi qu’elle attende un bébé, et il souhaitait ardemment être à ses côtés le jour de la naissance.
Mon Dieu, mais à quoi pensait-il donc ? Il y avait à peine trois jours qu’il la connaissait que déjà, il tirait des plans sur la comète !
De toute façon, tous ces rêves ne pourraient se réaliser que si Kayla et Dakota étaient en vie. Or, à l’instant même, ils se trouvaient peut-être entre les griffes du tueur.
Il enfonça l’accélérateur, sans plus se soucier du danger. Il avait trop peur de perdre les deux êtres qu’il aimait le plus au monde.
Un drame aussi affreux ne pouvait avoir lieu. Il ne le permettrait pas.
* * *
Tout en escaladant le plus vite possible l’escalier en fer, Kayla entendait les pas de son poursuivant résonner au-dessous d’elle. Le vieux phare avait depuis longtemps été remplacé par une tourelle avec balise automatisée plus moderne, plus loin sur la côte ; par bonheur, cependant, il était devenu une attraction touristique, et l’escalier était régulièrement entretenu.
Parvenue au sommet de la tour, elle continua sur sa lancée et heurta une grille en métal qui avait dû abriter l’ancienne lanterne, au centre de la plate-forme.
Environnée par une obscurité totale, elle gagna l’autre côté à tâtons et s’accroupit contre le mur de pierre, le plus loin possible de l’escalier. Les fenêtres privées de vitres s’ouvraient, tels des gouffres béants, sur la nuit noire.
En proie à un irrépressible tremblement, ses genoux s’entrechoquaient. Son bras lui faisait mal, et du sang lui dégoulinait sur la main. Elle eut un haut-le-cœur, et sentit un goût de bile lui emplir la bouche.
La seule arme qu’elle possédait pour se défendre contre un tueur fou était une bombe insecticide. Elle espéra qu’elle viserait juste et qu’il restait encore assez de produit dans le récipient.
Les pas se rapprochaient.
— Nancy ! cria Lawrence. Jamais tu ne me quitteras, c’est compris ?
Il avait perdu la tête. Inutile d’essayer de lui faire entendre raison : il était persuadé qu’elle était Nancy, et n’en démordrait pas. Rien ne l’arrêterait. Il voulait que Nancy meure, et il essaierait de la tuer, elle, comme il avait assassiné les autres filles qui avaient eu le malheur de ressembler à son ex-petite amie.
Si elle réussissait à l’attirer de ce côté-ci et à le retenir assez longtemps, réfléchit-elle, elle pourrait peut-être le prendre de vitesse et s’enfuir par l’escalier.
Elle attendit, immobile, en retenant son souffle. Elle ne pouvait se permettre de flancher maintenant. La vie de son bébé en dépendait… En outre, elle tenait à revoir Gabe. Elle voulait connaître son enfant, explorer la relation qui était en train de naître entre elle et le policier, aider Dakota à se réaliser en tant qu’artiste et à traverser cette période difficile de sa vie.
Non, décidément, elle avait trop de rêves, trop de projets pour laisser un déséquilibré la priver de son avenir. Bandant ses muscles, elle se tint prête à bondir.
A cet instant, Lawrence parvint en haut des marches, hors d’haleine. De sa lampe torche, il balaya la pièce, puis braqua le faisceau sur elle.
Elle leva la main devant ses yeux pour éviter d’être éblouie. Il était important qu’elle conserve une bonne vision nocturne pour pouvoir dévaler l’escalier obscur.
Il plissa ses yeux injectés de sang, comme s’il la distinguait mal. Sa vision avait dû être altérée par l’insecticide.
— Nancy, gémit-il. Pourquoi m’as-tu quitté ?
— Je ne suis pas Nancy, énonça-t-elle d’un ton calme, en restant accroupie sous la rampe.
Cela ne la protégerait pas des balles, mais elle était tout de même un peu moins exposée ainsi. S’il avait l’intention de l’étrangler comme les autres, il serait obligé de venir la chercher.
— Je voulais simplement t’aimer ! cria-t-il, les joues trempées de larmes.
— Si pour vous, aimer quelqu’un signifie l’étouffer jusqu’à ce que mort s’ensuive, vous avez une curieuse notion de l’amour !
— Je ne l’ai pas fait exprès ! Elle ne voulait pas m’écouter.
Contournant le rail par la droite, il commença à s’avancer vers elle.
— Eh bien, je vous écoute, maintenant, dit-elle en reculant dans la direction opposée.
Dès qu’il serait parvenu au point où elle se trouvait actuellement, elle plongerait vers la sortie.
Un léger bruit métallique en provenance de l’escalier éveilla soudain son attention. Quelqu’un était-il en train de monter pour lui porter secours ? Tiendrait-elle jusque-là ?
Elle sentit renaître son espoir… avant de se rappeler que Lawrence tenait un revolver à la main. Dès que le nouveau venu passerait la tête par la porte, il recevrait une volée de balles — et cela, uniquement parce qu’un assassin s’était introduit à Cape Churn par sa faute.
Elle ne pouvait avoir encore d’autres morts sur la conscience. Il fallait que cela cesse.
Continue d’avancer, implora-t-elle en silence. Un tout petit peu.
— Tu es la seule femme que j’aie jamais aimée. Tu ne le vois donc pas ?
Il fit un pas en avant, leva son arme.
— Tout ce que je vois, c’est un monstre.
En un éclair, elle bondit sur ses pieds et le bombarda d’insecticide, avant de se rejeter en arrière.
Poussant un rugissement, il laissa tomber la lampe torche et appuya sur la détente. Le coup partit en l’air. Il tira encore.
Elle plongea à terre et se mit à ramper en direction de la porte.
Des pas résonnèrent sur les marches métalliques, et Dakota surgit dans l’encadrement. Il se rua sur Lawrence qui, aveuglé, tournait le dos à l’entrée.
L’homme vacilla et tomba tête la première contre le mur de pierre.
— Cours, Kayla ! Cours ! hurla Dakota.
Si elle avait été seule, elle aurait profité de ce moment pour s’enfuir. Mais le jeune garçon était là, et elle se sentait incapable de l’abandonner. Si quoi que ce soit lui arrivait, elle ne pourrait jamais se le pardonner.
Un nouveau coup partit, et cette fois, la balle passa en sifflant près de son oreille. Longeant la rampe tant bien que mal, elle se précipita au secours de son ami.
Pendant ce temps, Lawrence tentait de se débarrasser du garçon accroché à son dos. Il pivota brusquement et l’écrasa contre la paroi. Puis il avança en titubant, donna une nouvelle ruade. Hélas, non contre le mur, cette fois, mais vers la fenêtre. Dakota se retrouva suspendu au-dessus du vide.
Heureusement, il resta agrippé au cou de Lawrence, fixant avec des yeux écarquillés de terreur les vagues qui s’écrasaient sur les rochers, soixante mètres plus bas.
Trop horrifiée pour crier, impuissante, Kayla tendit la main, et pria pour qu’un miracle arrive.
* * *
Alors que Gabe s’engageait dans le sentier menant au cottage, il faillit percuter une silhouette qui errait dans le brouillard. Il écrasa la pédale de frein, et s’arrêta à quelques centimètres de Jillian Taylor.
— Oh ! mon Dieu, Gabe ! sanglota-t-elle.
Elle ouvrit sa portière et cria :
— Vite, il faut les aider !
Il s’empara d’une lampe torche dans la boîte à gants, sauta à bas du véhicule et la saisit par les épaules.
— Où est Kayla ?
— Nous étions dans la maison quand Lawrence nous a tiré dessus. Elle m’a demandé de courir chercher de l’aide. En parvenant sur la route, j’ai croisé Dakota qui arrivait à vélo. J’ai entendu des coups de feu, Gabe ! énonça-t-elle d’une voix hachée, les joues ruisselant de larmes. On aurait dit que cela venait du phare. Je t’en prie, dépêche-toi !
— Reste ici pour indiquer le chemin à la police, cria-t-il par-dessus son épaule en s’éloignant au pas de course.
Dépassant le cottage en courant, il vit la berline noire de Lawrence Wilson garée dans l’allée, et le vélo de Dakota couché par terre devant le porche.
Le ventre noué par l’anxiété, il pria pour que Kayla et son fils soient encore en vie. Une autre détonation retentit, et il entendit des éclats de voix au-dessus de sa tête.
Il dévala l’étroit sentier qui conduisait au phare, et atteignit la porte au moment où un cri perçant déchirait le brouillard. C’était la voix de Kayla.
Escaladant les marches deux à deux, il gagna d’une traite le sommet, ne s’arrêtant pas une seule fois pour reprendre son souffle. Lorsqu’il parvint en haut de l’escalier, il eut l’impression que le temps se figeait.
— Toi, le flic, recule, ou je lâche le gamin ! menaça Lawrence.
Kayla se tenait non loin de lui, la bombe insecticide dans la main gauche. Son bras droit pendait, inerte, le long de son corps.
— Libérez le gosse, Richard, ordonna Gabe, s’obligeant à parler d’un ton calme alors qu’il avait envie de hurler.
— Je veux Nancy, répondit le forcené. Le garçon en échange de Nancy.
— Nancy est morte, souligna Gabe, tout en sachant que l’homme délirait complètement. Vous l’avez tuée. La femme que vous voyez là s’appelle Kayla.
— Rendez-moi Nancy, ou le garçon meurt, insista Richard.
Tout en continuant de brandir son pistolet, il leva la main vers les bras de Dakota toujours noués autour de son cou.
— Accepte le marché, supplia Kayla.
Gabe sentit le cœur lui manquer en voyant la jeune femme appuyée contre le mur, pâle et blessée.
— Je ne veux pas être responsable de la mort de ton fils, poursuivit-elle. Faisons ce qu’il dit.
— Dépêchez-vous, il commence à m’échapper ! intervint Richard, lorgnant dans leur direction en faisant cligner ses paupières rouges et gonflées.
— Ne le crois pas, Kayla ! cria Dakota. Je ne vais pas tomber, parce que je ne lâcherai pas prise !
— Si Nancy ne me suit pas, je me jette par la fenêtre avec lui !
Watson recula d’un pas.
— J’arrive ! se hâta de dire Kayla. Libérez-le !
Gabe tenta de l’arrêter d’un geste, mais elle se dégagea et se dirigea vers Watson.
— Posez cette arme, ou je ne fais pas un pas de plus, prévint-elle.
— Non. Tu mens ! Tu m’as déjà trompé avec cet homme alors que je te faisais confiance.
— Si vous voulez procéder à l’échange, il faudra bien vous fier à moi, dit-elle avec douceur et fermeté.
— Si tu t’enfuis, je t’abattrai.
— Libérez-le, et je me livrerai.
Watson hésita, puis se pencha en avant.
Dès qu’il eut repassé la fenêtre dans l’autre sens, Dakota prit appui des deux pieds sur le rebord de l’ouverture et poussa de toutes ses forces. Tous deux firent un vol plané et atterrirent contre la cage en métal, aux pieds de Kayla.
Le revolver glissa sous la grille, au milieu de l’enclos. Dakota roula sur le côté pour échapper au tueur. Avec un grognement, ce dernier saisit Kayla par la cheville. Elle tenta de se dégager d’une secousse, mais il s’accrocha à elle, se hissa sur ses pieds et la garrotta de son bras replié.
— Maintenant, tu vas payer, comme les autres, grinça-t-il.
— Lâche-la ! hurla Dakota en fondant sur lui par-derrière.
L’assassin resserra encore son emprise autour du cou de la jeune femme et pivota vers la fenêtre où, un instant plus tôt, il avait maintenu l’adolescent au-dessus du vide.
S’approchant silencieusement de lui, Gabe fit signe à son fils, à la lueur de la lampe torche gisant sur le sol, de faire diversion.
Dakota donna un grand coup de pied à Watson qui, dans sa chute, fut obligé de lâcher Kayla pour amortir le choc. Gabe en profita pour la rattraper au vol et recula vivement, la poussant derrière lui.
Rouge de fureur, le meurtrier chargea dans sa direction. Gabe se pencha en avant et, bien campé sur ses jambes, absorba le choc, avant de lui porter un coup de poing au ventre.
Watson tituba puis revint à l’assaut, le regard fou.
— Elle est à moi, maudit flic ! A moi !
Cette fois, Gabe l’esquiva et lui envoya un direct à la mâchoire. A moitié assommé, désorienté, écumant de rage, Watson rugit et s’élança en avant, mais il se trompa de direction et courut tout droit vers la fenêtre.
— Lawrence, arrêtez-vous ! cria Kayla.
Il dérapa, trébucha sur le sol inégal, et bascula à travers l’ouverture. Gabe et Kayla plongèrent en avant pour le retenir. Trop tard… Il alla s’écraser sur les rochers, soixante mètres plus bas.
Kayla poussa un cri étranglé et se réfugia dans les bras de Gabe. Quant à Dakota, il demeura immobile, les bras ballants, visiblement en état de choc. Gabe lui fit signe d’approcher et l’attira contre lui.
— J’ai failli vous perdre tous les deux, dit-il, les étreignant avec force. J’ai vraiment eu la peur de ma vie !
Dakota laissa échapper un petit rire chevrotant.
— Et moi donc ! s’exclama-t-il. On voit que ce n’est pas toi qui étais à moitié suspendu dans le vide ! Merci d’être venu à mon secours, ajouta-t-il en l’enlaçant à son tour.
— Merci à toi, Dakota, déclara Kayla d’une voix enrouée. Tu es un jeune homme courageux, et si je suis encore en vie à présent, c’est grâce à ton aide. Si vous n’aviez pas été là, tous les deux…
— Je m’en veux de n’être pas arrivé plus tôt, dit Gabe. Dire que j’aurais pu vous perdre !
Ils demeurèrent enlacés un long moment, jusqu’à ce qu’une voix crie du pied de l’escalier :
— McGregor ! Vous êtes là-haut ?
Ils se séparèrent avec un sourire complice.
— Oui, chef ! Nous descendons !
— Tu as vu ? fit-elle, regardant par la fenêtre. Le brouillard s’est levé.
En effet, les étoiles scintillaient dans la nuit, qui était à présent parfaitement claire.
Il la pressa tendrement contre lui, prenant garde à ne pas toucher son bras blessé.
— Allez, viens. Tu dois voir un médecin.
— Hé, papa, terrible, ce crochet du droit ! Tu me le montreras ? demanda Dakota.
La poitrine de Gabe se gonfla de fierté et de joie. Son fils l’avait appelé « papa ». Faisant comme si de rien n’était, il répondit :
— Plutôt deux fois qu’une, mon fils !
Kayla sourit aux deux hommes.
— Rentrons à la maison.
— Au B & B ? s’enquit Dakota en ramassant la lampe torche.
— Non, au cottage ! répondirent Gabe et Kayla d’une seule voix.
En riant, ils descendirent l’escalier en spirale et émergèrent dans la nuit étoilée. Aussitôt, ils furent entourés par la police et l’équipe médicale d’urgence. Tous voulaient savoir comment ils allaient, ce qui s’était passé et où se trouvait Lawrence Wilson — alias Rick Watson.
Kayla dut partir pour l’hôpital, afin de faire soigner sa blessure et de vérifier que le bébé n’avait pas souffert des chocs émotionnels et physiques qu’elle avait subis au cours de la soirée.
Dakota proposa de l’accompagner, et Gabe promit de les rejoindre aussitôt son rapport terminé.
Lorsque l’ambulance eut disparu, il fit à Taggert le récit des événements de la soirée.
— Ce Wilson, ou Watson, était sérieusement dérangé, fit remarquer ce dernier. Dans un sens, il vaut mieux qu’il soit mort.
— En tout cas, il ne fera plus de mal à personne.
— Nous savons maintenant que Watson était à Seattle le soir du vernissage : nous avons des reçus de carte de crédit qui le prouvent. Etablir le lien entre Rick Watson et les meurtres ne devrait pas poser de problème.
L’inspecteur en chef relâcha rapidement Gabe, qui regagna en courant son 4x4, impatient de retrouver Kayla et Dakota. En chemin, il croisa Jillian. Elle qui, d’ordinaire, arborait une tenue irréprochable et une parfaite maîtrise de soi, offrait maintenant un pitoyable spectacle. Son mascara avait coulé, dessinant des traînées noires sous ses yeux, et ses vêtements étaient sales et froissés.
— Accepterais-tu de me ramener en ville ? demanda-t-elle.
— Bien sûr. Monte, dit-il en lui ouvrant la portière.
Elle se laissa choir sur le siège passager.
— Je suis désolée. C’est moi qui l’ai amené ici.
— Tu ne pouvais pas savoir qui il était en réalité. Tu n’as pas à t’en vouloir : en fait, tu m’as aidé en m’indiquant le phare.
— Kayla a de la chance, reprit-elle lorsqu’ils s’engagèrent sur la route en direction de Cape Churn.
— C’est vrai. Elle a réussi à s’en sortir.
— Oui. Et puis surtout, elle t’a, toi…
Il laissa échapper un petit rire empreint de dérision.
— C’est ce que tu appelles avoir de la chance ?
— On peut dire qu’elle a décroché le gros lot, oui. Elle a rencontré quelqu’un qui ne lui fera jamais de mal, qui sera toujours là lorsqu’elle aura besoin de lui.
Elle essuya une larme et poursuivit :
— J’espère être aussi chanceuse et trouver un homme tel que toi.
— Tu trouveras celui qu’il te faut, j’en suis sûr !
Avec un clin d’œil, il ajouta :
— Toi-même, tu ne manques pas d’atouts !
— Merci, Gabe. Tout de même, n’attends pas trop pour lui dire que tu l’aimes. La vie est si courte ! Il faut absolument profiter de chaque instant avec ceux qui nous sont chers.
Quand ils parvinrent dans le centre, les pompiers enroulaient leurs tuyaux sur les camions. Les badauds étaient rentrés chez eux, et il ne restait plus du commissariat qu’un tas de décombres fumant.
— Tu n’as qu’à me laisser ici, dit-elle. Je voudrais vérifier que l’agence n’a pas subi de dommages.
— Tu sais comment rentrer chez toi ensuite ?
— Si ma voiture a échappé aux flammes, pas de problème. Et puis je devrais être en sécurité, maintenant que tu nous as débarrassés de l’assassin. Allez, va, dit-elle en souriant. Kayla t’attend. Si vous décidez d’acheter le cottage, faites-le-moi savoir ! Je veillerai personnellement à ce que vous l’ayez pour un bon prix. Ce serait un endroit merveilleux pour vous trois.
Trois jours étaient un délai bien court pour savoir si l’on était amoureux de quelqu’un, à plus forte raison pour décider d’acquérir une maison avec la personne en question, réfléchit-il en roulant vers l’hôpital.
Pourtant, les paroles de Jillian continuaient à résonner dans son esprit. « N’attends pas trop… La vie est si courte ! »
Lorsqu’il se gara devant l’hôpital, son cœur battait à coups redoublés. Le moteur à peine éteint, il sauta hors de la voiture et courut vers les urgences.
La salle d’attente était remplie de pompiers et de civils blessés ou ayant inhalé de la fumée.
Il finit par trouver Emma Jenkins et l’attira à part.
— Elle est dans la salle d’examen numéro quatre, déclara-t-elle avant même qu’il ne l’ait interrogée. La blessure à l’épaule est superficielle, et n’a nécessité que quelques points.
— Elle va bien ?
— Très bien, ne t’inquiète pas, dit-elle en lui tapotant le bras.
— Et le bébé ?
— Elle est en pleine forme !
Les yeux de Gabe s’embuèrent.
— « Elle » ?
— Eh oui ! L’échographie de contrôle a permis de révéler qu’il s’agit d’une petite fille !
Elle plaqua soudain une main sur sa bouche.
— Zut ! Ce n’était pas à moi de t’apprendre la nouvelle. S’il te plaît, prends l’air surpris lorsque Kayla te l’annoncera. Ah ! Au fait : je déjeune avec elle demain midi à la marina. Je suis heureuse de m’être fait une nouvelle amie !
Gabe partit en direction de la salle numéro quatre, slalomant entre les infirmières et les fauteuils roulants vides, si ivre d’amour qu’il avait l’impression de flotter. Dans la chambre, Dakota se tenait debout près du lit, souriant à Kayla qui était assise sur le bord, les jambes pendant dans le vide.
— Ah, te voilà enfin ! s’exclama l’adolescent en le voyant entrer. On t’attendait pour partir. On meurt de faim !
— « On » ? A mon avis, c’est plutôt toi qui as faim ! répliqua-t-il en lui donnant une tape sur le dos.
Il croisa le regard de Kayla et fut saisi par un sentiment d’évidence. C’était elle. La femme de ses rêves… Il aimait tout d’elle : ses magnifiques yeux verts, ses cheveux auburn, son teint de porcelaine, son cœur immense.
— Tu savais que Kayla allait avoir un bébé ? lança son fils. J’ai toujours eu envie d’avoir une petite sœur à embêter ! Eh oui ! C’est une fille…
Gabe sourit à Kayla.
— Vraiment ?
Elle esquissa un demi-sourire.
— Emma a vendu la mèche, n’est-ce pas ?
Il acquiesça d’un hochement de tête.
— A Cape Churn, un secret ne le reste jamais très longtemps.
— Je sens que vous n’allez pas tarder à vous embrasser, fit Dakota en levant les yeux au ciel. Je crois que je vais aller faire un tour au distributeur automatique !
Gabe plongea la main dans sa poche et lui mit quelques pièces dans la main.
— Tu n’as qu’à y aller.
— Merci, papa.
Kayla le regarda disparaître dans le couloir en souriant.
— C’est un bon petit.
— Il a raison, tu sais.
— A quel propos ? demanda-t-elle en baissant le nez, tandis que le rouge lui montait aux joues.
— Je vais t’embrasser…
Joignant le geste à la parole, il lui souleva le menton et posa ses lèvres sur les siennes avec douceur.
— Est-ce vraiment ce que tu veux ? dit-elle en le repoussant. Tu n’avais pas l’air d’en être sûr, hier soir.
— Mais je l’ai été dès que je t’ai quittée.
— Comment puis-je savoir avec certitude que tu ne partiras pas une nouvelle fois ?
Il sourit.
— J’en serais tout simplement incapable. Pour la bonne et simple raison que je suis tombé amoureux de toi.
Elle haussa les sourcils.
— Si vite ? J’étais loin de me douter que tu croyais au grand amour !
— Il m’a suffi de rencontrer la femme idéale pour comprendre que j’avais tort d’être sceptique.
— Comment pourrais-je résister à une si belle déclaration ?
— Je pense sincèrement ce que je dis, dit-il en l’enlaçant. Laisse-moi te le prouver.
Prenant possession de ses lèvres, il l’embrassa avec ferveur. Lorsqu’il releva la tête, elle le considéra, les paupières mi-closes, le souffle court.
— Je suis sûre que tu peux faire encore mieux, souffla-t-elle en nouant ses mains autour de son cou pour l’attirer vers elle.
— Ma chérie, les occasions de te convaincre ne manqueront pas, murmura-t-il. Nous avons toute la vie devant nous.
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