Une mère en cavale - Un protecteur si séduisant
Chapitre 14
14
Kayla installa son chevalet à l’extérieur et travailla l’après-midi durant. Peindre le portrait de Gabe lui avait redonné courage et inspiration pour s’attaquer à l’exécution de ses commandes.
Jillian et M. Wilson étaient venus visiter la maison et le phare, puis étaient repartis sans la déranger.
Pendant que Kayla se consacrait à son tableau, Dakota s’occupa comme il le put : après avoir passé un certain temps à peindre à ses côtés, il alla s’asseoir sous le porche, erra autour de la maison, fit une sieste sur le canapé du salon. A 4 heures de l’après-midi, il allait et venait comme un lion en cage.
Cette agitation continuelle dérangeait Kayla. Elle finit par poser son pinceau et sa palette, et intercepta le jeune garçon.
— Rentre chez toi, Dakota.
— Pourquoi ? Je croyais que ma présence te faisait plaisir !
Son air malheureux faillit la faire changer d’avis.
— Ta compagnie m’est très agréable, mais il vaut mieux que tu t’en ailles. J’ai du mal à peindre lorsque tu t’agites comme cela près de moi.
— Désolé. Je te promets de rester assis sans bouger.
— Non, je préfère que tu rentres chez toi. Il doit me rester à peu près deux heures de jour pour peindre, à condition que le ciel ne se couvre pas avant. Je serai de retour au B & B avant la tombée de la nuit.
— Mais Gabe m’a demandé de veiller sur toi…
— Personne ne va m’attaquer en plein jour, Dakota. Et puis, de toute façon, je te rejoins dans peu de temps. Allez, va ! dit-elle avec un sourire.
— Bon, puisque tu y tiens ! fit-il, résigné.
Il remonta sa béquille du bout du pied et enfourcha sa bicyclette.
— Si tu as besoin de moi, n’hésite pas à m’appeler !
— Je n’y manquerai pas.
Elle agita la main en signe d’adieu tandis qu’il s’éloignait dans l’allée.
Lorsqu’il fut hors de vue, cependant, elle se demanda en frissonnant si elle avait bien fait de le renvoyer chez lui. Elle était seule dans une maison complètement isolée…
Se ressaisissant, elle retourna à son chevalet, bien décidée à reprendre son travail où elle l’avait laissé.
En pensant à Gabe et à ce qu’elle ressentait quand il la tenait dans ses bras, elle retrouva bientôt son assurance.
Elle s’absorba dans la contemplation du magnifique panorama, tentant de rendre sur la toile les sombres falaises noyées d’ombres, les vagues avec leurs crêtes blanches qui s’écrasaient au pied de la paroi rocheuse en d’impressionnantes gerbes d’écume et, derrière, dans le lointain, les volutes tourmentées des nuages frangés d’or.
Captivée par son travail, elle ne vit pas défiler les heures, jusqu’à ce qu’un coup de vent fasse trembler la toile, déséquilibrant le chevalet.
En remettant le tableau en place, elle s’aperçut que le ciel s’était chargé de nuages menaçants.
Elle saisit toile et palette et se hâta de rentrer, puis fit le chemin inverse pour récupérer le chevalet, au moment où les premières gouttes de pluie s’écrasaient sur le sol. Brusquement, les nuages crevèrent, déversant sur elle des trombes d’eau.
Le temps d’atteindre le porche, elle était complètement trempée. Une fois à l’intérieur, elle ferma à clé et ôta ses vêtements — à l’exception de ses dessous —, pour éviter de tout inonder sur son passage. Elle rassembla ses habits mouillés et les porta dans la buanderie, puis fila dans la salle de bains pour prendre une douche.
Tandis que l’eau bienfaisante ruisselait sur son corps, ses pensées dérivèrent de nouveau vers Gabe. Pourquoi l’avait-il embrassée avec une telle passion, tout à l’heure, sur le parking du restaurant ? Que signifiait ce baiser ? Et puis, de quoi voulait-il donc lui parler ? Il lui avait pourtant clairement fait comprendre qu’il ne souhaitait pas s’engager.
Malgré elle, elle sentit son espoir renaître, et frémit d’impatience à l’idée de le revoir bientôt. Le bon sens lui dictait de l’éviter, puisqu’il n’était visiblement pas prêt pour une relation suivie. En revanche, s’il était prêt à tenter l’expérience, elle était de son côté toute disposée à lui accorder une autre chance. Après tout, elle avait elle-même ses propres problèmes, ses propres blocages, et s’il se montrait compréhensif à son égard, elle pouvait à son tour faire preuve d’un peu de patience — à condition qu’il y mette du sien.
Tout en se savonnant, elle ne put s’empêcher de songer à son regard bleu et rieur, à ses mains chaudes et douces, aux caresses qu’il lui avait prodiguées, alors qu’ils étaient tous deux nus sous la douche, en proie à un désir ardent.
A cette pensée, une onde de chaleur issue du plus profond d’elle-même l’irradia tout entière. Elle n’avait rien éprouvé de tel depuis… En fait, depuis qu’elle avait fait l’amour avec lui.
Elle tenta d’attribuer cette flambée de passion à l’influence hormonale, mais il y avait bien plus que cela.
Gabe incarnait le rêve de toute femme. Gentil, sexy, chaleureux, affectueux, il essayait de bâtir une nouvelle vie avec un fils qui venait de faire irruption dans sa vie. Patient, tendre, compréhensif, mais ferme, il était un père idéal pour Dakota.
Cela dit, comment se comporterait-il avec un nouveau-né ? Serait-il prêt à laisser une femme entrer dans sa vie, à se marier et à agrandir la famille ? Pourrait-il accepter l’enfant d’un autre ? Etait-elle en droit d’attendre cela de lui ?
Elle ferma progressivement le robinet d’eau chaude, et resta sous le jet glacé jusqu’à ce que se soit apaisé le feu intérieur qui la brûlait. Peut-être ne connaîtrait-elle jamais la vérité. Qu’il l’ait embrassée sur le parking ne signifiait pas nécessairement qu’il était revenu sur sa décision de ne plus faire l’amour avec elle.
Sur sa table de nuit, la pendule numérique affichait 19 heures. Gabe avait dit qu’il rentrerait tard. Avec cette pluie battante, il mettrait beaucoup plus longtemps à rentrer de Portland.
Elle marcha jusqu’à la baie vitrée, où le ruban adhésif faisait écran contre la pluie, tel un énorme pansement sur le panneau brisé.
Les éléments se déchaînaient contre le cottage avec la même violence que la veille au soir. Kayla n’avait aucune envie de s’aventurer sur la route. Il faisait noir, la tempête faisait rage, et le risque était grand de s’écraser au bas d’une falaise. Certes, elle avait promis à Gabe de regagner le B & B, mais elle ne doutait pas qu’il comprendrait si elle s’en abstenait. Avec de la chance, la pluie faiblirait et elle pourrait prendre le volant.
Après s’être douchée et avoir enfilé des vêtements propres et secs, elle se prépara un sandwich et s’installa à table, regrettant de ne pas avoir quelqu’un avec qui bavarder pour passer le temps en attendant Gabe. Elle appela Molly pour l’avertir qu’elle resterait au cottage jusqu’à la fin de l’averse.
Elle ne mangea son sandwich qu’à moitié, ramassa son assiette et la déposa dans l’évier. Les émotions de la nuit précédente et la fatigue de la grossesse avaient sapé son énergie : elle tombait de sommeil. Elle installa le portrait de Gabe sur la table basse, de façon à ce qu’il lui cache entièrement l’écran noir de la baie vitrée, puis s’allongea sur le canapé et se couvrit d’une couverture légère.
Dormir maintenant n’était peut-être pas une bonne idée, mais elle avait très peu fermé l’œil ces derniers temps, et un petit somme de quelques minutes en attendant Gabe était probablement sans risque.
Se sentant protégée et bien au chaud sous le regard lumineux de Gabe, elle s’assoupit.
* * *
Gabe arriva à Portland bien avant l’heure prévue pour son rendez-vous avec Martha Watson, la mère de Rick Watson. Il se gara et appela le numéro que le policier lui avait communiqué, celui de la sœur de la première victime, Nancy Smith. Il convint avec elle d’un lieu de rencontre et raccrocha. Il n’avait qu’un quart d’heure pour traverser la ville en pleine circulation.
Parvenu devant le café qu’elle lui avait indiqué, il entra, s’attendant à voir une femme rousse. Au lieu de cela, c’est une brune qui se présenta à lui.
— Agent McGregor ? Je suis Briana Smith, la sœur de Nancy.
— Merci de m’accorder cet entretien à l’improviste.
— Vous savez, je suis contente qu’on enquête sur la mort de Nancy. Tout ce temps perdu… Mais prenez un siège, dit-elle en désignant une table où attendait une tasse de café.
— Excusez-moi, mais je dispose de très peu de temps. Je voulais avant tout apprendre de votre bouche ce que vous savez sur le meurtre de votre sœur.
Briana ferma les yeux.
— Elle devrait être encore en vie. Il aurait suffi qu’un seul d’entre nous ait été plus attentif. Les signes d’alerte ne manquaient pas.
— Il est inutile de vouloir revenir sur le passé et refaire l’histoire. Cela ne mène nulle part.
— Je le sais bien. Mais c’est plus fort que moi, je suis convaincue que j’aurais pu empêcher ce malheur.
— Racontez-moi.
— Il y a environ six semaines…
Elle s’interrompit, rassembla son courage, et poursuivit :
— … elle a commencé à sortir avec un garçon de Tacoma, dans l’Etat de Washington. Ils s’entendaient bien, jusqu’au jour où, suite à une promotion, elle a dû travailler beaucoup plus. Quand elle s’est rendu compte que la distance posait problème, elle a rompu avec Rick. Il s’appelle Rick Watson. Il l’a plutôt bien pris. Mais la semaine suivante, elle a commencé à recevoir des coups de téléphone bizarres, a trouvé des graffitis sur les murs de son appartement et sur le pare-brise de sa voiture.
— A-t-elle averti la police ?
— Oui. Elle était terrorisée, poursuivit-elle, les larmes aux yeux. Les graffitis étaient menaçants. Je les ai vus. Ils m’ont épouvantée moi aussi. Mais j’étais trop absorbée par mon propre travail et par ma vie personnelle. J’aurais dû l’inciter à emménager chez moi. Un soir, elle a dû quitter tard son travail… Elle se dirigeait vers sa voiture garée sur le parking tout en me parlant au téléphone. Je l’ai entendue crier… Ensuite, elle a lâché son portable. J’ai aussitôt prévenu la police, mais ils n’ont pas pu arriver à temps.
Gagné par l’émotion, Gabe tendit le bras et posa sa main sur celle de Briana.
— Il a jeté son cadavre dans une décharge comme on se débarrasse d’un détritus.
Les larmes ruisselaient maintenant sur ses joues.
— J’espère que ce monstre aura un jour la punition qu’il mérite !
— A-t-on interrogé l’ex-petit ami de Nancy ?
— Il a été entendu par la police, mais il avait un alibi. Des témoins ont déclaré qu’il était à Tacoma la nuit du décès de ma sœur. Depuis, l’affaire piétine. Dites-moi que vous allez l’arrêter, je vous en prie. Ma sœur mérite que justice lui soit rendue, dit-elle en s’emparant de sa main.
— Je ferai tout mon possible.
Ses doigts enserrèrent les siens.
— Avez-vous une photo de ce Rick Watson ?
Briana tira son téléphone de son sac.
— Je n’ai que celle qu’elle m’a envoyée sur mon portable. L’image n’est pas nette.
Elle appuya sur quelques touches, navigua sur les écrans, et s’arrêta sur une jeune femme rousse au teint pâle. Le cliché, de mauvaise qualité, ne permettait pas de discerner la couleur de ses yeux, mais Gabe savait, pour l’avoir lu dans le rapport de police, qu’ils étaient marron clair.
L’homme qui se tenait derrière elle pouvait être blond foncé ou châtain clair, et ses cheveux, qui tombaient sur le col de sa chemise, étaient lissés vers l’arrière. Des lunettes noires réfléchissantes dissimulaient son regard. Une photo comme celle-là serait inexploitable devant un tribunal, même si cet individu était bien l’assassin.
Gabe regarda sa montre et se redressa sur son siège.
— Merci infiniment pour votre aide, madame Smith. Je reprendrai contact avec vous dès que nous en saurons davantage.
— Trouvez-le, implora-t-elle en le saisissant par le bras.
— Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir.
Tout en conduisant, Gabe réfléchit à ce que Briana lui avait dit. L’assassin de Nancy l’avait menacée avant de passer à l’acte. Exactement comme pour Kayla. La probabilité pour qu’il s’agisse du même homme était forte.
Il était toujours plongé dans ses réflexions quand il parvint devant la maison de Mme Watson, une petite bâtisse de deux étages dans un quartier un peu ancien de Portland, et qui semblait dater du début des années trente.
Il consulta sa montre et frappa à la porte. Il fallait qu’il se dépêche, ou il arriverait à Cape Churn bien après la nuit. Or, Kayla était sans défense, et courait le risque d’être de nouveau agressée par le maniaque qui la harcelait.
Le rideau de la fenêtre bougea, et un visage ridé apparut. Quelques instants après, la porte s’ouvrit.
— Vous êtes l’inspecteur McGregor, je suppose ? Entrez, je vous en prie.
Il entra dans un long vestibule étroit flanqué d’un escalier sur la gauche.
— Excusez-moi d’être en avance, mais on annonce un orage et je dois être de retour à Cape Churn avant qu’il n’éclate.
— Mais vous ne me dérangez pas !
Elle pénétra d’un pas traînant dans la pièce de droite, et lui indiqua d’un geste un canapé à fleurs défraîchi.
— Asseyez-vous. Puis-je vous offrir à boire ?
— Non, merci. Madame Watson, j’aimerais que nous parlions de votre fils Rick et de son amie.
— Ah, c’est au sujet de Nancy ? Quelle épouvantable tragédie ! On n’a jamais retrouvé son meurtrier, vous savez, dit-elle en secouant la tête d’un air affligé.
— En effet, confirma-t-il. Mais j’aimerais en savoir davantage sur sa relation avec Rick.
Martha regarda longuement le rideau qui masquait la fenêtre, comme si elle essayait de voir à travers le tissu.
— Rick était très épris de Nancy. Je croyais qu’ils allaient se marier, tous les deux, et qu’ils auraient des enfants sans attendre. Je tiens tellement à avoir des petits-enfants avant de disparaître ! Voyez-vous, j’ai eu Rick très tard, et il n’avait que trois ans quand son père est mort.
Elle cligna des paupières et regarda ses mains.
— Rick adorait Nancy et souhaitait l’épouser. Il lui a fait sa demande, mais elle l’a déclinée, dit-elle en levant vers lui des yeux brillants de larmes.
— A-t-elle expliqué pourquoi ?
Une larme glissa sur la joue de la vieille dame.
— Elle n’était soi-disant pas prête. Mais Rick a découvert qu’elle sortait avec un autre. C’était une situation insupportable. Le pauvre petit était désespéré.
— Comment a-t-il réagi ?
— Nancy a raconté à la police qu’il avait essayé de l’étrangler. Ils l’ont arrêté et libéré sous caution, avec injonction de ne pas s’approcher d’elle à moins de cent mètres.
Elle secoua la tête, les yeux fixés sur le tapis.
— Mon fils ne ferait pas de mal à une mouche. Ça a toujours été un garçon charmant, très doux de caractère. Un brave petit, quand tous ces petits caïds ne s’en prenaient pas à lui.
— Ces petits caïds ? Comment cela ?
— Oh ! quand il a grandi, certains de ses camarades ont commencé à le molester parce qu’il n’avait pas de père. Ils le traitaient de « chouchou à sa maman ». Mais qu’y a-t-il de mal à aimer sa mère, je vous le demande ?
— Qu’est-il arrivé à Nancy ?
La vieille dame leva les yeux vers lui, puis les ferma brièvement.
— Un terrible malheur. Une semaine avant le procès, elle a été renversée par une voiture alors qu’elle traversait la rue. Tuée sur le coup.
Elle poussa un soupir.
— Rick était tellement bouleversé qu’il n’a pas pu assister aux obsèques, dit-elle en essuyant une larme. Il y a six mois de tout cela… Je ne pense pas qu’il se soit remis de la mort de Nancy.
Elle se leva et alla prendre sur la cheminée la photo d’un jeune couple.
— Voilà Nancy et Rick avant leur séparation.
La photo montrait une jolie femme souriante aux cheveux auburn, au teint pâle, aux yeux verts. Elle semblait heureuse et pleine de vie.
La gorge de Gabe se serra. Elle lui faisait beaucoup penser à Kayla. A côté d’elle, on voyait un homme aux cheveux assez longs, qui portait la moustache.
Gabe tira de sa poche les clichés qu’il avait pris soin d’apporter, et lui présenta le portrait de Rick.
— Madame Watson, pouvez-vous me confirmer qu’il s’agit de votre fils ?
— Mais oui ! Même si la photo n’est pas bonne. C’est celle qu’ils ont prise au commissariat. Maintenant, il a bien meilleure apparence.
— Et ces photos-ci ? Reconnaissez-vous cette personne ?
Gabe lui mit devant les yeux les instantanés figurant sur les deux permis de conduire de Lawrence Wilson.
Elle ajusta ses lunettes sur le bout de son nez et examina les portraits ; un sourire se peignit sur son visage.
— Elles sont bien mieux réussies. N’est-ce pas ?
Pendant un long moment, Gabe resta pétrifié, incapable de parler.
La vieille dame, toute souriante, le gratifia d’un regard enthousiaste.
— Il est venu me rendre visite il y a deux semaines, en revenant d’un voyage à Seattle, et il est resté avec moi plusieurs jours. Dites, je n’ai pas de photo récente de mon fils. Me feriez-vous cadeau de celle-ci ? dit-elle, désignant un des portraits de Lawrence Wilson.
Revenant de sa surprise, Gabe lui remit toutes les photos et se leva.
— Merci, madame Watson. Désolé de partir si brusquement, mais je dois être de retour à Cape Churn le plus vite possible.
Il dévala les marches du perron et regagna sa voiture en courant. Bon sang ! Rick Watson n’était autre que Lawrence Wilson… et il circulait librement dans Cape Churn.
Certes, il ne fallait pas sauter trop vite aux conclusions : même si Lawrence et Rick étaient une seule et même personne, cela ne faisait pas de lui un meurtrier pour autant. Toutefois, le fait qu’il ait essayé d’étrangler son amie tendait à confirmer cette hypothèse. Sans compter qu’il avait vécu dans l’Etat de Washington avant de déménager dans l’Oregon et que, par ailleurs, il aimait les rousses — tout comme l’assassin. Cela faisait un peu trop de coïncidences.
Dès qu’il eut refermé sa portière, Gabe appela Taggert à son bureau, mais n’obtint pas de réponse. Il essaya son portable, mais fut renvoyé sur sa boîte vocale, ce qui signifiait que son chef était en ligne, ou qu’il se trouvait dans un endroit où il n’y avait pas de réseau.
Il raccrocha et composa le numéro du domicile de Kayla.
Après quelques sonneries, il tomba finalement sur le répondeur.
— Kayla, si tu as mon message avant mon retour, ne laisse pas entrer Lawrence Wilson. Il ne doit pas t’approcher. Je pense que c’est lui le tueur. Si tu le vois tourner autour de la maison, préviens Taggert. Je suis en route pour Cape Churn.
Il appela son mobile, sans plus de succès, et lui laissa le même message, en proie à une frustration grandissante. Il se retenait à grand-peine de jeter l’appareil par la fenêtre. A quoi bon avoir des portables, si l’on captait si mal le réseau ?
Il composa le numéro du B & B.
— Molly, où est Kayla ? demanda-t-il sans ambages quand sa sœur décrocha.
— Quoi, même pas un bonjour ? dit-elle en riant. Elle est à la maison du phare.
Le cœur de Gabe manqua un battement.
— Tu plaisantes ?
— Dakota est rentré tout seul vers 4 heures. Elle l’a renvoyé en disant qu’elle serait de retour ici avant la nuit. Puis il s’est mis à pleuvoir, et elle m’a appelée pour m’avertir qu’elle ne venait pas. Elle préfère ne pas conduire par ce temps. Veux-tu que j’y aille ?
— Non. Et ne laisse pas Dakota se rendre là-bas non plus. Je vais appeler le commissariat pour qu’ils lui envoient quelqu’un.
— Pourquoi ? Elle est en danger ?
— Possible. Je n’arrive pas à l’avoir au téléphone.
— Oh ! mon Dieu ! Je préviens tout de suite la police.
— Non, je m’en charge. De toute façon, il faut que je parle à Taggert pour lui expliquer la situation.
Gabe raccrocha. Il était urgent qu’il fasse part à son chef de ses soupçons. Si Lawrence Wilson était effectivement le tueur, Jillian était elle aussi en danger.
* * *
Une détonation réveilla Kayla en sursaut. C’était si soudain qu’elle tomba du canapé et heurta durement le sol. Le souffle coupé, elle resta un moment à regarder la table basse, le canapé, le plafond, incapable de se souvenir où elle se trouvait.
Deux autres grondements prolongés firent de nouveau vibrer le cottage. Craignant un tremblement de terre, elle se leva d’un bond, prête à s’élancer hors de la maison. Elle courut à la baie vitrée, mais ne distingua rien : l’obscurité était impénétrable. La pluie avait cessé et le brouillard s’était de nouveau étendu sur Cape Churn, gommant les reliefs du paysage. Elle avait l’impression que le cottage était enveloppé d’une immense couverture cotonneuse qui adhérait étroitement aux parois de bois.
Elle consulta la pendule murale. Il n’était que 8 h 30. Elle avait donc dormi un peu plus d’une heure. Peut-être Molly saurait-elle ce qu’était ce grondement ? Elle saisit le téléphone et composa le numéro qu’elle avait griffonné sur un bout de papier.
Appliquant le combiné contre son oreille, elle constata l’absence de tonalité. Elle replaça l’appareil sur son support et fouilla dans son sac à la recherche de son portable. Hélas, il n’y avait pas une seule barre sur l’écran : impossible de joindre Molly.
Un faisceau de lumière pâle balaya la fenêtre qui faisait face à l’allée. Il pointait dans sa direction, se frayant un chemin dans le brouillard.
— Gabe ?
Elle courut à la porte et l’ouvrit brutalement, scrutant la nuit. Des grondements lui parvenaient de la ville, mais dans ce brouillard, elle n’y voyait goutte. Pas même le véhicule qui approchait de la maison, simple tache lumineuse qui grossissait de plus en plus.
Et si ce n’était pas Gabe ?
Elle referma la porte aussi vite qu’elle l’avait ouverte, avant de tourner vigoureusement le verrou. Elle pressa son visage contre la vitre, essayant de deviner qui remontait l’allée.
Une berline aux formes à peine distinctes émergea de la brume et s’immobilisa sur le gravier. La portière du conducteur s’ouvrit et une haute silhouette masculine sortit de la voiture.
Le cœur de Kayla fit un bond dans sa poitrine et ses doigts se crispèrent sur le rideau.
L’autre portière s’ouvrit à son tour et une seconde forme, plus petite et menue, émergea du véhicule. Au fur et à mesure que les deux inconnus s’approchaient, Kayla s’éloignait à reculons de la fenêtre.
La lumière extérieure n’éclairait que le porche, donnant à l’atmosphère une apparence vaporeuse. Tous les sons étaient amortis. Le bruit d’un rire enjoué, assourdi par la vitre, parvint à Kayla, qui reconnut Jillian Taylor. Celle-ci montait les marches, une lampe de poche à la main, suivie d’un homme qui n’était autre que Lawrence Wilson, le promoteur qui souhaitait faire construire un hôtel de luxe.
Le soulagement fut si brutal que Kayla faillit s’évanouir. Elle ouvrit vivement la porte.
— Bonsoir, Kayla chérie ! Désolée de vous déranger aussi tard, mais Lawrence tenait absolument à revoir le cottage avant de repartir pour Portland demain. En ville, le brouillard semblait léger, mais une fois sur la route, nous nous sommes rendu compte de notre erreur !
— Je ne sais pas comment vous avez fait pour arriver jusqu’ici ! On n’y voit pas à deux mètres.
La jolie blonde lissa ses cheveux derrière ses oreilles.
— N’avez-vous pas perçu un grand bruit il y a quelques minutes ? Comme le son de la radio était un peu fort, je n’ai pas été capable de l’identifier clairement.
— Oui, j’ai entendu la même chose. Cela semblait venir de la ville.
— Hum… C’est bien mystérieux. Nous ferions peut-être mieux de faire demi-tour, suggéra-t-elle à Lawrence.
— C’est trop dangereux. Pourquoi ne pas attendre de voir si le brouillard se lève un peu avant de reprendre la route ?
Kayla n’était pas mécontente d’avoir de la compagnie ; elle leur ouvrit tout grand la porte.
— Je vous en prie, entrez.
Elle s’effaça pour les laisser passer. Ils essuyèrent leurs chaussures mouillées sur le paillasson. Jillian ôta sa veste, la suspendit au portemanteau et demanda :
— Puis-je utiliser votre salle de bains ?
— Mais bien sûr ! Vous savez où c’est.
Kayla indiqua la direction de la chambre et suivit la jeune femme du regard avant de reporter son attention sur Lawrence Wilson.
Son sourire se figea lorsqu’elle s’aperçut qu’il la dévisageait, les yeux étrécis, la bouche déformée par un rictus hargneux. Il ne portait pas ses lunettes noires, ce soir, et il émanait de son regard quelque chose d’étrangement familier…
Un frisson la parcourut.
— Les conditions ne me paraissent pas idéales pour une visite, remarqua-t-elle. Vous risquez de ne pas voir grand-chose.
— Je ne suis pas venu pour visiter, fit-il d’une voix râpeuse, à peine audible.
— Pardon ? dit-elle, se demandant si elle avait bien entendu.
— Qu’est-il advenu de l’inscription sur la fenêtre ?
Elle fit un pas en arrière.
— Quelle inscription ?
Lawrence sourit et plongea son regard marron clair dans le sien. Tendant la main, il effleura la base de son cou.
— Où est le médaillon ?
La peur assaillit Kayla, qui se mit à trembler des pieds à la tête.
— Vous…
— J’ai adoré vos œuvres à Seattle, l’interrompit-il, les paupières mi-closes, un sourire cruel aux lèvres.
Toute la rage impuissante et le désespoir qu’elle avait éprouvés pendant que cet homme l’étranglait bouillonnèrent soudain en elle, la poussant à réagir.
— Jillian !
La porte de la salle de bains s’ouvrit brusquement et Jillian traversa la chambre en courant.
— Quoi ? Qu’y a-t-il, Kayla ?
Elle se tourna vers Lawrence.
— Que s’est-il passé ?
Kayla fit un nouveau pas en arrière et attrapa le téléphone sur le comptoir. Elle pointa un doigt accusateur.
— C’est lui ! C’est le meurtrier de Rachel Kendricks. C’est lui qui m’a agressée à Seattle. Oh ! mon Dieu, c’est bien lui !
La vue brouillée, elle s’évertua maladroitement à composer le numéro d’urgence, tandis que Lawrence se rapprochait de Jillian, l’air innocent.
— Je n’ai pas la moindre idée de ce qu’elle raconte. Non mais, franchement, est-ce que j’ai l’air d’un assassin ?
Il avait l’air si sain d’esprit, si calme, si raisonnable… Cela rendait encore plus effrayante la lueur sinistre qui dansait au fond de ses prunelles.
Elle parvint enfin à composer le numéro, appuya sur la touche d’appel… et s’aperçut qu’il n’y avait pas de tonalité.
— Quoi, ça ne marche pas ? lança-t-il, railleur.
Jillian paraissait déconcertée. Elle s’approcha de Kayla.
— Je ne comprends pas. Pourquoi traitez-vous M. Wilson de meurtrier ?
— Parce que c’est la vérité !
Kayla la saisit par la main et se plaça devant elle, tout en reculant vers la porte. De l’autre main, elle empoigna la bombe insecticide que Gabe avait laissée sur le plan de travail.
— Sauvez-vous, Jillian, ordonna-t-elle. Allez chercher les secours. C’est un fou ! Il prend plaisir à terroriser ses victimes avant de les étrangler.
Jillian se cabra et refusa de bouger.
— Lawrence ? Mais de quoi parlez-vous ?
Le visage pincé, il glissa la main sous sa veste.
— Garce !
Kayla brandit la bombe insecticide et en aspergea les yeux de Lawrence, au moment où celui-ci tirait un revolver de sa poche intérieure. Il poussa un grand cri.
Elle en profita pour ouvrir la porte et pour pousser Jillian sous le porche.
— Courez !
Une forte détonation lui déchira les tympans. Au même instant, elle reçut un choc violent à l’épaule droite et, projetée au bas des marches, atterrit sur le sol détrempé.
Etourdie, elle essaya de se remettre sur ses jambes, mais ses pieds nus glissaient sur l’herbe humide et son bras droit refusait d’obéir. Elle se retourna sur le ventre et se releva tant bien que mal en s’aidant de sa main gauche.
Jillian dévala l’escalier et la rejoignit, éperdue.
Kayla s’accrocha à elle, et elles contournèrent le coin de la maison pour se mettre à l’abri des coups de feu.
— Dépêchez-vous d’y aller, Jillian. Et attention à ne pas vous égarer dans le brouillard ! recommanda-t-elle en la poussant devant elle.
— Mais, et vous ? Je ne peux pas vous laisser seule avec lui !
— Je ne pourrai pas aller très loin, alors que vous, oui. Maintenant, partez !
Chancelante, Jillian s’éloigna en sanglotant et disparut dans le brouillard.
Un bruit de pas furieux se fit entendre sous le perron, et un rugissement de colère déchira la nuit.
— Attends que je te tienne, espèce de garce !
Le bras de Kayla l’élançait atrocement, au point qu’elle en avait le tournis, mais il fallait qu’elle tienne bon. La vie de son enfant dépendait d’elle. Elle décida de ne pas suivre Jillian, ce qui aurait exposé cette dernière aux coups de feu, et s’engagea dans la direction opposée.
Avançant dans le noir, elle buta sur la bombe insecticide. Elle la ramassa au prix d’un gros effort, car elle était en proie au vertige et sa vue se brouillait. Elle rassembla son énergie pour conserver son équilibre, et parvint à se redresser.
Un peu plus loin, son pied heurta un gros caillou. Elle tomba à genoux et se cogna rudement le coude sur le sol. Une douleur inouïe lui vrilla le bras, et elle dut se mordre la lèvre jusqu’au sang pour ne pas crier.
— Inutile de te cacher ! hurla Lawrence. Tu ne peux pas m’échapper ! Ne t’ai-je pas déjà retrouvée, alors que tu avais quitté Seattle en douce ? Tu t’es crue maligne, hein !
Il éclata d’un rire dément.
— Mais c’est moi qui t’ai envoyé cette brochure sur Cape Churn ! Tu es à moi, et tu le resteras jusqu’à ce que la mort nous sépare !
Sa voix se rapprochait. Kayla se releva, titubante, et reprit sa fuite dans le brouillard.
Un coup de feu claqua. Un liquide chaud coulait le long de son bras. Elle le sentait ruisseler au bout de ses doigts. Elle perdait du sang, mais elle perdrait bien plus encore si elle n’échappait pas à Lawrence.
Je veux que mon enfant vive, se répétait-elle avec ferveur, tout en continuant de courir, poussée par l’instinct de survie. Soudain, un immense édifice jaillit du brouillard, et elle fut si surprise qu’elle faillit rentrer dans le mur. C’était le phare.
Elle contourna le bâtiment, trouva la porte, et laissa tomber l’insecticide. Quand elle l’avait renseignée sur le cottage, Jillian lui avait aussi fourni maints détails sur le phare. Où donc était la clé dont elle lui avait parlé ? A quatre pattes, Kayla tâtonna autour des marches jusqu’à ce qu’elle repère la grosse pierre sous laquelle était censée se trouver la clé ancienne.
Elle chercha à l’aveuglette sous la pierre, passant la main sur la terre humide et fraîche, et ses doigts se refermèrent bientôt sur la longue tige de métal.
Elle entendit derrière elle le bruit d’un pas lourd sur le gravier. Lawrence avait visiblement trouvé le sentier et venait dans sa direction.
Avec un sanglot étouffé, elle tenta d’introduire la clé dans la serrure. Mais sa main tremblait trop : la clé tomba par terre avec un son métallique.
— Nancy, ça n’est pas lui que tu aimes, c’est moi ! Tu es à moi.
La voix désincarnée de Lawrence, ce monstre sans visage, l’oppressait comme dans un cauchemar.
Elle se mit à genoux, chercha à tâtons, et trouva enfin la clé. Une fois debout, elle la glissa dans la serrure. Mais le mécanisme était rouillé, et refusait de tourner. Kayla s’acharna dessus.
Enfin se produisit le déclic espéré. Elle poussa le battant, ramassa l’aérosol, pénétra à l’intérieur et claqua la porte derrière elle.
Plongée dans une obscurité totale, elle chercha la serrure à l’aveuglette et referma à clé.
Au même instant, la porte fut ébranlée par un choc d’une rare violence.
— Nancy ! hurla Lawrence d’une voix suraiguë.
Hors de lui, en proie à une fureur inouïe, il martelait le battant à coups de poing. Puis ce fut le silence.
Kayla fit plusieurs pas en arrière, et manqua tomber à la renverse en butant contre la première marche de l’escalier.
Il y eut une détonation assourdissante. Un petit projectile siffla tout près de son bras blessé et s’enfonça dans le mur à quelques centimètres de sa hanche. Des éclats volèrent de toutes parts.
Lawrence était en train de décharger son arme sur la serrure. Celle-ci ne résisterait pas longtemps.
Kayla se rendit compte, trop tard, qu’elle s’était elle-même placée dans une situation sans issue. Elle était piégée. Il ne lui restait plus qu’à espérer que la patrouille de police qui passait toutes les heures effectue sa ronde maintenant. Ou que Gabe, comme promis, vienne la voir à son retour de Portland. Peut-être que quelqu’un remarquerait quelque chose d’anormal, ou que Jillian trouverait de l’aide sur la route…
Plongée dans le noir absolu, elle était totalement incapable de s’orienter. Du bout du pied, elle trouva néanmoins la première marche, s’appuya de sa main valide sur le mur tout en serrant la bombe insecticide entre ses doigts, et commença à gravir l’escalier métallique en colimaçon, en priant pour qu’on vienne bientôt la secourir.
En bas, une nouvelle détonation retentit, suivie du fracas d’une porte qu’on enfonçait.
Le souffle rauque, Kayla poursuivit son ascension. Elle devait coûte que coûte atteindre le sommet de la tour avant qu’il ne la rattrape.
Gabe, je t’en prie, dépêche-toi ! implora-t-elle en silence.
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