Bye Bye Elvis

Caroline De Mulder · Chapitre 9 sur 41

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Bye Bye Elvis

L’éléphant

 

John White, c’était un magasin de porcelaine dans un éléphant. Il déplaçait la boutique précautionneusement, à tout petits pas et en s’appuyant sur sa canne pour bien équilibrer. Il manquait sans cesse de trébucher, au moindre mouvement tutoyait le désastre. Mais même quand il ne bougeait pas, le pire était à craindre. Le pire a fini par arriver. D’un coup.

C’est moi qui tenais les comptes. Du moins en ce qui concerne les dépenses. Cela consistait à dépenser, puis à mettre dans une grande boîte métallique, qui avait dû contenir des biscuits, des tickets et des factures jamais vérifiées. La première année, je gardais la monnaie. Je tenais une sorte de caisse noire, savait-on jamais comment tourneraient les choses, pas trop sûre d’ailleurs si c’était pour John White ou pour moi ou pour les deux que je gardais ça sous le coude, une poire pour la soif, toujours est-il que John White n’en savait rien, une cachotterie dont je ne suis pas fière. Je ne comptais ni ma peine ni mes heures, mais j’avais toujours eu peur du lendemain. Une peur qui s’était intensifiée avec la mort de Maurice, inattendue et injuste, on n’était donc à l’abri de rien. Mais au bout de quelques mois, John White m’a offert une voiture, pour me remercier et le conduire où il voudrait. Elle disposait d’un toit, et elle fermait à clef, une garantie sérieuse pour l’avenir. J’ai arrêté de racler les fonds, de grappiller, la main dans le sac. La caisse noire est repartie dans les soins du ménage. Avec les années la peur s’est usée, j’ai roulé de Jaguar en Jaguar, John était mon passager, moi sa chauffarde en manteau de vison. Or la peur tient en éveil, et au fil des ans je me suis endormie, dans la mollesse et le confort et le coin gauche du canapé de cuir blanc.

Ça s’est gâté un soir d’été. Des années que j’avais deux cartes, une Visa Gold et une bleue de la Banque postale. D’abord il y a eu la bleue, elle ne donnait plus rien, je ne me suis pas trop inquiétée, ni même étonnée, un petit découvert sur ce compte c’était déjà arrivé. Mais quelques jours plus tard, il y a eu la Gold. Je suis rentrée sans les courses. Restées à la caisse du supermarché et derrière les fagots, soi-disant je reviendrais les chercher plus tard. John White était dans le canapé, avec un cigare. Il rêvait, l’œil flouté, perdu dans la fumée. J’ai fait semblant de rien et j’ai préparé un dîner de fortune. Je savais qu’elle ne lui plairait pas l’histoire, tant il avait horreur des paperasses, des tracasseries et des plaies d’argent. Il a pris son dîner devant la télévision, j’ai attendu, pas le moment, il regardait un documentaire je m’en souviens très bien, ça lui plaisait la vie des uns et des autres, des rois et des reines, il aimait les grands de ce monde, leurs joies et leurs peines. Mais il préférait de loin les documentaires animaliers, voir les lions bailler, les antilopes courir, sur un fond de musique toujours si touchant, et John White ricanait et s’émouvait. Ça oui, il pouvait regarder des heures, s’extasier devant les animaux et leurs petits, et rien ne le déprimait tant que les espèces en voie de disparition. Ce jour-là, il s’agissait d’un singe qui l’intéressait vivement, donc j’ai préféré attendre, avec mon problème d’argent, et nous avons suivi l’animal pendant plus d’une heure, le retour à son habitat, avec une petite puce dans l’oreille qui permettait de le suivre où qu’il aille, de vérifier qu’il se portait au mieux, de le protéger et de le secourir en cas de besoin, il avait connu les joies de la famille car il avait eu des petits, on avait pleuré et on avait ri ; et à la fin, pour ainsi dire au générique, on apprenait que Tirza était mort ! Les chasseurs autochtones ! Tout ça n’avait servi à rien ! et que la forêt équatorienne diminuait d’heure en heure, que chaque seconde autant d’arbres abattus, et ça avait rendu John White fou furieux, ah il s’était bien fait avoir avec Tirza et sa puce fichée dans l’oreille, mais personne pour abattre ces assassins de chasseurs.

Il a baissé le son, j’ai ramassé le plateau, vidé les restes dans la poubelle, j’ai dit comme ça, Vos cartes John, Elles ne crachent plus, C’est fini, Comment on peut faire pour arranger ça. Il a froncé légèrement ses sourcils déplumés, mais encore tout au chagrin de Tirza, il est resté indifférent, il s’en occuperait demain, puis il a voulu manger du yaourt glacé. Toujours un succès, le yaourt glacé. Tant qu’il mangeait, rien à signaler, c’est quand il s’arrêtait que le mal de mer commençait. Des litres qu’il s’envoyait à la louche et moi j’étais bonne quelques heures après pour le ramasser à la petite cuiller.

En attendant, ça ne me disait rien qui vaille, ces courses qu’on ne pouvait pas ramener chez soi. J’ai regardé John White, dans ce canapé blanc, tout tassé, trop gros et si fragile, en train de piocher dans son seau de glace, et j’ai eu un éclair de lucidité, comme on dit, ce qui est toujours très pénible. La lucidité, c’est en plein où ça fait mal un méchant coup de néon, et sur la vitre de la lampe on voit jusqu’aux mouches les fers en l’air et elles pensaient toucher le soleil les pauvres mignonnes. Je me suis dit – ça m’a pris d’un coup et je n’avais rien vu venir – John White compte sur moi et moi je compte sur lui. Voilà. Nous vivons aveuglément, d’air pur et d’eau fraîche. Deux boiteux qui s’appuient l’un sur l’autre. Nous sommes à la merci d’un rien, un rien peut nous emporter.

Je comptais sur lui, alors que de sa personne, autant le reconnaître, je ne savais pas grand-chose, rien de consistant en tout cas. Bien sûr à mon arrivée, je me suis demandé de quelle vie il venait, cet homme seul qui passait son temps à se ménager, aux jours réglés comme du papier à musique : télé, billard, lectures, prières, siestes les yeux mi-clos. John White venait d’Amérique, et ça c’était à peu près sûr. Mais pourquoi avoir quitté, ça changeait comme le temps, comme le ciel un jour gris un jour bleu – et surtout ça restait flou : c’était À cause des affaires, de bien mauvaises affaires, ma chère Yvonne. D’autres fois, par amour – amour de qui et pourquoi ? J’étais bien triste, Yvonne. Toujours évasif. Ou alors c’était un accident, Un très grave accident ! J’ai même été sous respirateur, et cette machine à force de me faire respirer, m’a esquinté la gorge ! Mais quand je lui demandais plus de détails, il prenait l’air peiné, C’était il y a si longtemps. Puis il partait sur la drôle de toux dont il souffrait depuis. Un chat dans la gorge, avait-il d’abord pensé, mais le chat s’était avéré indélogeable, un chat mort dans le fond de son gosier, un vieux matou castré qui croassait de loin en loin, et dont souvent absolument plus rien ne sortait, un sifflement, un souffle, du vent.

Parfois je me posais des questions sur sa pauvre tête, évidemment entamée par les années. Le passé de John White était variable, mais souvent il avait été homme d’affaires, et aux États-Unis les affaires périclitaient, voilà tout, l’Europe lui tendait les bras et il y avait pris sa retraite. Mais où sont-ils ? lui ai-je demandé. Qui donc, Yvonne ? Je ne sais pas moi, les autres, votre famille, vos amis ? La question l’avait attristé. La mort, Yvonne, il m’a dit. Autour de lui, la grande en noir avait fauché sec, à ce qu’il paraît. Après tout, quand j’ai commencé, il avait bien soixante ans passés si ce n’est soixante-dix et il ne travaillait plus, il y a tant d’émissions sur la vieillesse isolée, les conséquences en cas de canicules, d’accidents et parfois on ne les retrouve pas de plusieurs semaines, et c’est l’odeur alors, qui finit par effrayer les voisins.

Non que John White fût quelqu’un de secret, tout le contraire en fait, il en disait trop, donnait des informations contradictoires, moi j’ai de la mémoire et ça me perturbait, de l’entendre parler de son petit frère mort, qui était parfois son jumeau, puis de ses frères comme quoi il y en aurait plusieurs, mais parfois c’étaient des cousins parfois des amis et parfois c’était plus personne, il avait toujours été seul. Son ex-femme semblait, selon les jours, un épouvantail refait de partout qui l’avait bien mangé la charogne, ou un sérail tant il y en avait, des blondes, des brunes en tous genres, même s’il les aimait menues et à pieds parfaits. Ce n’est que quand il parlait de sa mère qu’on s’y retrouvait à peu près, même s’il l’appelait mon Bébé.

De si petits pieds, de si grands yeux. Il l’avait protégée autant que possible, entourée de luxe et de douceur, et les petites mains de mon Bébé ne se salissaient plus, et les petits pieds de mon Bébé ne touchaient plus terre, mais les grands yeux de mon Bébé étaient tout cernés de noir. Et il lui caressait le front et les cheveux et lui lissait les sourcils et que personne ne l’approche. Au final, on ne savait pas très bien s’il parlait de sa mère ou de sa fille ou encore d’une fiancée trop jeune. Toujours est-il que mon Bébé ne le lâchait pas d’une semelle. Ne le quittait pas des yeux. Quand il sortait jouer avec les autres, elle craignait qu’il ne se fasse écraser ou frapper. Elle ne le laissait pas descendre seul au ruisseau, loin beaucoup trop loin et puis l’eau, trop dangereuse, toute cette eau et un si petit garçon. Elle l’accompagnait à l’école, l’y reprenait, la main dans la main, sur la route il pouvait arriver malheur. Quand les autres se moquaient trop, il obtenait qu’elle le suive d’un peu plus loin, de préférence tapie derrière les buissons, et de plus en plus loin, et tellement loin mon Bébé qu’on s’est perdus des yeux, qu’on s’est perdus perdus perdus. Pour lui mon Bébé redoutait tout, les femmes et les hommes, le viol et la violence, les maladies et la brutalité. Était-ce la peur qui l’avait tuée, l’ennui ou l’amour. Rien de grave, des soucis de bonne femme soi-disant, à peine le voyait-elle qu’elle se remettait déjà, et ils se regardaient amoureusement. Et ses cachets censément des vitamines, ou que ça brûlait les graisses, ou encore qu’elle était à l’âge difficile pour les femmes, et il la croyait l’idiot la croyait, et alors John White pleurait.

Quel âge au juste. Jamais réussi à savoir. Ultraconfidentiel, pire qu’une jolie femme plus de toute première fraîcheur. Mais un jour, il m’a demandé d’un air joueur détendu et les yeux inquiets, Quel âge tu me donnes Yvonne ? Le vrai piège, fallait ruser : Oh comme ça la cinquantaine un peu tassée mais pas trop, vous faites moins, et puis les hommes c’est pas pareil, ils vieillissent bien, ils y gagnent, leur peau elle est pas faite pareil, Et regardez vous avez encore des cheveux, et le ventre, confortable sans plus, Moi tenez je les aime bien un peu costauds, toujours eu horreur des maigrichons, c’est pas viril, Maurice un très bel homme qui ne faisait pas pitié, faut dire je le gâtais, je le gavais de bonnes choses, vous savez ça mieux que personne, Et vous en plus, vous avez de beaux yeux bleus, et toutes sortes de bobards qui leur font plaisir aux hommes, car je savais bien que ses cheveux se faisaient la malle tandis que son ventre était logé à bonne enseigne malgré les efforts et les régimes et que sa peau avait pris trop de soleil et payait très cher maintenant et que même ses sourcils étaient mangés aux mites. Il a eu l’air content de ma réponse, mais a fait l’effrayé, Quoi la cinquantaine ! Je le vieillissais. Ce John, quel comédien. Il me faisait pitié, avec son pauvre visage tout bedonnant et son menton double.

Presque toujours, il était parti de rien. Mécanicien. Camionneur. Ouvreur au cinéma. Il avait même travaillé à l’usine, disait-il. Tous les petits boulots pensables. Ça semblait fou. Moi pour ce que j’en voyais, il ne faisait rien de ses dix doigts, depuis toujours une sorte de rentier, difficile de l’imaginer à trimer, vu ses mains toutes renflouées, lisses et sans un pli, avec des bagues trop petites incrustées dans les os, pas des mains de jeune fille, non, mais pas non plus des mains d’honnête homme, c’étaient plutôt des pognes de femme obèse, que son mari fortuné aurait abandonnée pour une plus jeune, et rabattue sur la nourriture. Il devait être très riche, ça se voyait à ses goûts, son amour de la dorure, il aimait les bijoux, les chemises en soie, les jolies choses chics et fragiles, et toujours il voulait que ça soit du neuf du flambant que ça tape, et que ça se voie, se repère, se reconnaisse, sinon ça ne sert à rien disait-il, sinon c’est de l’argent par les fenêtres du fric claqué sans profit. Tout à coup ça le prenait, il se mettait à acheter et alors plus rien ne l’arrêtait. Je me suis très vite retrouvée avec une garde-robe de princesse, car dès mon arrivée, il n’était plus sorti sans moi, il fallait que je l’emmène faire du shopping. Une fois, il m’avait offert une fourrure, un vison qui, sauf le respect de feu mon grand-père, me donnait l’air de ma grand-mère jeune si elle avait épousé un beau parti, ça me remplumait encore, comme si j’avais pas déjà des appâts à la pelle, ça me donnait une classe folle, je tenais le haut du pavé. Je paradais donc avec ce vison, et des chaussures à talons d’actrice, et vas-y que je tortille, et un sac à main et des bijoux tellement classieux, grande dame enfin, il ne s’arrêtait plus d’acheter et me disait, C’est comme ça que j’aurais voulu habiller maman, elle aurait été magnifique, elle est morte plus jeune que vous, Elle a tout refusé, la seule qui n’ait pas voulu de mes cadeaux. John White était émotionné et moi aussi, et je me promenais à son bras, toute pavanée et riche comme Crésus, je brillais de mille feux, jamais je n’avais été aussi belle.

Contrairement à sa promesse, John White le lendemain ne s’est pas préoccupé de ses cartes qui ne donnaient plus un radis. Avec une sorte de tremblement, je suis allée les essayer une nouvelle fois, à un distributeur de billets, mais comme la veille, refusées sec, et même, la machine menaçait de les avaler. Je suis rentrée traînant la patte. En ouvrant la porte, j’ai tout de suite lâché le morceau, John je suis désolée, les cartes elles sont mortes Et j’ai préparé de la mousseline en sachet. Pour le dessert, il n’y avait plus de glace. Il n’a rien dit.

Le surlendemain, il a enfin passé les coups de fil en anglais et il était question d’argent et de succession, il s’appliquait à articuler au mieux pour que sa voix toute cassée soit audible. Après le premier appel, une dizaine de minutes en tout, il s’est senti mal, s’est assis dans le canapé. A pris son visage entre ses mains. Puis il a remis ça, et là il s’est énervé, il a même jeté le téléphone par terre, à moins que l’appareil ne lui ait tout simplement échappé, sa main était si faible. Je me suis faite petite, je suis allée dépoussiérer les chambres, quand j’ai eu fini, je me suis assise sur mon lit, en silence, en attendant, j’attendais quoi exactement. De me faire oublier, et j’essayais de comprendre aussi, mais l’énervement lui faisait augmenter le débit. Ces murmures à toute vitesse n’étaient pas rassurants. Mauvais, ces coups de fil, pas besoin d’être grand clerc. S’agissait de s’occuper les mains et de laisser pisser, comme disait Maurice toujours spirituel. Quand le silence est revenu, je suis allée préparer la mousseline, poudre eau chaude poivre sel fouettez servez, il en restait trois paquets. Et j’ai ajouté une conserve de viande, pour que ça fasse moins triste. John White a pris sa mousseline devant la télévision, sans regarder ce qu’il mangeait, sans faire de remarque, sage comme une image, il m’a même dit que c’était très bon Yvonne.

Le soir, comme d’habitude, nous avons prié. Dans le canapé, lui côté droit moi côté gauche, et le son baissé, nous avons fermé les yeux et John a chuchoté. Merci Seigneur de m’avoir montré le chemin, Et de m’avoir envoyé Yvonne, Et pardonnez-moi mes péchés, Mais allez-Vous me reprendre le reste de ce que vous m’aviez donné, Que Votre volonté soit faite, Mais aidez-nous, Seigneur, Car nous avons peur, amen. Et John White après un petit moment de silence a ouvert les yeux, Dieu m’a parlé, Yvonne, Il pourvoira, Et regardez les oiseaux du ciel. Très pieux, John White était, comme on dit, un drôle de paroissien. En arrivant chez lui, j’avais tout de suite remarqué qu’il portait au cou à la fois la croix et le Haï juif. C’était tout simple : il ne voulait pas manquer le paradis pour une question technique, et d’ailleurs, tous autant que nous étions, nous avions bien parmi nos ancêtres lointains un Juif, Et vous aussi Yvonne ! Il savait beaucoup de choses, n’avait pas son pareil pour trouver dans la Bible toutes sortes de révélations mystiques. Il faut regarder au-delà des apparences, disait-il toujours. Soulever le voile. Nous avions pris l’habitude de lire la Bible ensemble, comme ça que j’ai appris l’anglais finalement, et il m’avait montré, par exemple, que les objets décrits dans le Livre d’Ézéchiel préfiguraient déjà les ovnis, c’était à la fois simple et génial. Et partout cachés, des chiffres et des lettres qu’il fallait déchiffrer pour atteindre la vérité. Les méditations en revanche, ça ne me plaisait pas beaucoup, surtout au début. Quand il s’était mis à parler d’un certain Yogananda, j’avais tiqué. John White dans une secte ! Toutes ses bizarreries s’expliquaient ! Avec précaution, j’avais essayé de lui en toucher un mot, Méfiez-vous John, des bonisseurs et des gens qui causent trop, ils ont quelque chose derrière la tête. Il avait ri, Tu es si naïve et adorable. Et il m’avait embrassé le front : méditer, c’était comme prier sans mots, rien de plus Yvonne. J’avais arrêté de me poser des questions.

Les jours d’après, il s’est montré charmant. Il a toujours été d’une courtoisie exquise, mais là plus un caprice, plus un mot, plus une envie, je lui demandais ce qu’il voulait manger, il me disait de faire à mon idée, tout lui paraissait excellent, on le menait à l’abattoir, il se laissait mener. Ça a marché comme ça plusieurs semaines, cahin-caha, avec les ennuis que je sentais venir, puis ils ont commencé vraiment, avec l’argent qui manquait toujours. Je lui ai dit qu’on ne pouvait pas continuer comme ça, John, ce n’était pas normal que pour payer notre train de vie, je vide mon compte d’épargne. Déjà que maigriot, le compte, car quasiment tout mon salaire passait dans des fonds de retraite, je n’étais pas rentière moi. John White a baissé la tête, Tu as raison Yvonne. Puis avec peine, en concentrant son poids grâce à la canne, il s’est levé, dandiné jusqu’à sa chambre, d’où il est revenu avec une bague. Une belle bague d’or avec un caillou gros comme une bille. Il m’a dit de la vendre, elle valait dans le temps au moins dix mille dollars.

Il a fini par l’avouer : le notaire qui s’occupait de lui avait fait le grand saut et celui qui le remplaçait prétendait avoir découvert des irrégularités dans le versement des fonds qui lui étaient alloués tous les mois. J’ai averti, Faut vous prendre un avocat John, pas vous laisser faire, aller voir sur place même, aller le secouer, Il est où ce notaire. Il n’a rien dit, il semblait ne pas avoir entendu. Après un silence, il a juste ajouté que ça n’était pas prévu, il ne pensait pas vivre autant, et certainement pas survivre à ce jeune notaire qu’il avait quitté trente-sept ans plus tôt frais comme l’œil, un perdreau, un échappé de collège. Et lui si vieux toujours vivant, qui l’aurait cru, et John White de nouveau s’est perdu l’œil glacé et sans ciller. Il marmonnait, chantonnait de sa voix tout éraillée des choses incompréhensibles, gloussait dans sa barbe. Il avait parfois des moments d’étrangeté, je dirais même d’égarement, il en a eu de plus en plus dans les mois qui ont suivi, et où était-il alors. Moi j’accommodais des restes. Je courais les bijoutiers, pour vendre des bagues. Mais vous n’avez pas de certificat pour ce diamant, madame ? – C’est un bijou de famille – Vous pouvez en faire faire un, cela prendra quelques mois, Ou je peux vous l’acheter sans certificat, Je vous en donne, allez, trois mille euros. Charognard ! Plumeur de vieillards ! C’était fini la belle vie.

Dire que tout allait bien, que nous vivions comme des rentiers, l’argent poussait sur les arbres et il s’en allait gentiment par les fenêtres, mais sans plus, ni cris ni drames. Et du jour au lendemain, l’essentiel s’est mis à manquer, tout a fichu le camp, une petite routine parfaitement calée, qui convenait à tout le monde, ne dérangeait personne et que nous menions tranquillement chez nous, avenue Pierre-Ier-de-Serbie. J’étais loin de penser, en arrivant chez John White que ça finirait comme ça. C’est à ce moment-là peut-être, avant que les choses ne se gâtent tout à fait, qu’il aurait été sage de s’en aller, mais je n’y ai même pas pensé, comment laisser derrière moi John White, seul au monde, incapable de se défendre et de claudiquer trois pas sans se perdre.

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