Bye Bye Elvis

Caroline De Mulder · Chapitre 5 sur 41

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Bye Bye Elvis

La veuve

 

 

Alma. Il est mort. Je marchais dans la rue. Il est mort. J’ai traversé en posant les pieds, jamais entre deux blancs, sur le blanc des passages cloutés. Il est mort. Le ciel là-haut était bleu et froid. Il ne verra plus le ciel. Avenue Pierre-Ier-de-Serbie, pas loin de la tour Eiffel. Les beaux quartiers, une belle avenue avec des immeubles tout en pierre de taille, et joliment ravalés. Par terre pas une ordure. Des chiens mais en laisse et de race et bien tenus et derrière eux on ramasse. Il est mort mort mort. Tout de suite on respire mieux, tout de suite on voit les choses en grand. La tristesse toujours là, et les morts ne reviennent pas, mais on est comme consolé d’entrer dans un hall majestueux et de monter au cinquième étage, c’est le meilleur de tous, inondé de lumière, orienté sud-ouest, balcon filant et grandes fenêtres. Bien sûr, toujours aussi seule et le malheur reste le malheur, mais quand on vous accueille dans un vaste salon, au vieux parquet verni et grinçant sous le pied, on a comme le cœur un peu moins lourd. Il est mort depuis deux ans. On a les larmes aux yeux d’être dans le soleil et de savoir que plus jamais le soleil ne sera pour lui.

À l’odeur de l’appartement, j’ai tout de suite su que John White fumait le cigare, comme le faisait aussi Maurice, j’en avais la gorge serrée, cette odeur me manquait tant, et cela faisait de longs mois qu’elle avait quitté mes rideaux, mes murs, mes meubles, quand je rentrais chez moi il n’y avait plus que l’odeur d’une femme seule. John White m’a souri, il a boitillé devant avec une canne, un peu essoufflé de déplacer tant de poids, pourquoi ne disait-il rien ? Un golden retriever trop gras ne le quittait pas d’une semelle, attentionné comme un chien d’aveugle, mais John White, malgré ses lunettes fumées, y voyait parfaitement bien. Il était habillé d’un costume italien et d’une chemise rose, c’était la mode alors, le rose pour les hommes quelle idée. Il m’a fait asseoir dans un fauteuil en cuir blanc, partout il y avait des meubles blancs. Les goûts et les couleurs, je me suis dit. Des tapis et de lourdes tentures rouges et des étagères avec toutes sortes de bibelots, de statuettes, de bustes. Dans un coin, un piano demi-queue bizarrement couvert d’une nappe dorée. L’ensemble faisait une drôle d’impression, un peu théâtre, voire cabaret. Ou pire. Les Américains, je me suis dit. Et puis la maison pas bien tenue, poussière, taches sur la table du salon et sur le canapé, et le chien perdait ses poils une horreur, des touffes blanches aux quatre coins de la pièce, comme le père Noël qui aurait épilé un mouton, j’en avais des frissons et je m’y prenais les doigts rien que de les regarder. Bref un homme seul.

Il m’a examinée avec attention, m’a proposé du café. Il a dû s’y reprendre, parce que je comprenais mal son anglais, mais surtout, ça ne venait pas, il souffrait d’une sorte d’extinction de voix. Ça m’a perturbée. Il m’a souri encore. Le café, il y en avait une cafetière pleine sur la table du salon, posée sur une défunte peau de léopard. Il m’en a servi une tasse, en renversant un peu, j’en ai pris une gorgée nerveuse, elle m’a arrachée, imbuvable tellement c’était fort. Noir et épais comme du pétrole. Pas bon ça, pour le cœur d’un vieux monsieur comme John White, pour ça peut-être qu’il tremblait si fort. Son âge, difficile à dire, soixante-dix ans peut-être, il était vieux et surtout très gros. Une barbe clairsemée, des cheveux blancs soignés, triés sur le volet. Ce qui frappait surtout, c’était l’absence de sourcils et de cils. Avec les grands cernes noirs comme des trous, ça lui faisait des yeux d’animal triste. Mais il avait de grands sourires et de grandes dents, ou plutôt un grand dentier – trop parfaits pour être honnêtes les chicots, dans un visage aussi délabré. Il était en mauvais état, ça se voyait au premier regard, l’aspect jauni de la peau, la lenteur des gestes, la voix. Maurice l’air mieux que ça et plus jeune que White, quand il avait passé l’arme, il n’y a pas de justice.

L’agence d’ailleurs m’avait prévenue, il fallait à M. White quelqu’un qui puisse l’aider à se soigner. Cela faisait de moi une candidate sérieuse, malgré mon manque d’expérience en maison. J’avais un diplôme d’aide-soignante, c’est même comme ça que j’ai connu mon mari, en travaillant à l’hôpital militaire. Presque vingt ans que je n’avais plus exercé. Depuis mon mariage, en fait. La veille, je m’étais replongée dans mes anciens manuels, toute cette paperasse tassée dans un carton peu après avoir épousé Maurice, je ne me doutais pas alors que je n’y remettrais les mains qu’après sa mort. Ça m’avait fait pleurer, ce fumet de vieux papier, mes doigts tout empoussiérés, comme si je déterrais ma jeunesse. Je nous revoyais Maurice et moi jeunes, Maurice ne reverrait plus jamais rien.

M. White demandait aussi quelqu’un parlant l’anglais. On ne pouvait pas dire que c’était mon cas, non, mais j’avais voyagé pour suivre mon mari, et cela suffisait à la demoiselle de l’agence, qui avait noté dans mon dossier “profil international”. Ça surtout qui me mettait mal à l’aise, parce que malgré de longs séjours en Algérie et un peu partout en Afrique, l’anglais j’en connaissais trois mots, par ouï-dire, et encore je les prononçais à la va comme je te pousse. Alors quand il m’a demandé où je l’avais appris, question que je lui ai fait répéter plusieurs fois, j’ai fini par sortir quelques petites phrases bateau, avec un accent terrifiant mais peur de rien, Aw douille you doux, Naïsse tout mite you. Il a éclaté de rire, et je n’ai rien compris, d’abord, à ce qu’il m’a dit. Il voulait savoir si je pouvais commencer tout de suite.

À petits pas devant moi, sa canne claquant des tocs secs sur le bois, il m’a fait visiter, cuisine en tomettes bien équipée, un long couloir et, au fond, la chambre de service. Elle était grande, deux fenêtres, et meublée comme le reste : du bois clair, un lit blanc laqué, un tapis crème à poils longs, une armoire avec vitrine, et à l’intérieur du cristal de Bohême, dans un fauteuil de cuir blanc quelques ours en peluche antiques, de vrais sacs à puces, peut-être ramassés dans une brocante. À côté, une salle de bains aveugle mais privative, carreaux vert amande, avec baignoire et bidet.

Il m’a dit de rester. Qu’on s’arrangerait plus tard pour récupérer mes affaires. Une drôle d’insistance, un peu inquiétante. La nuit descendait, je vivais loin de là, personne ne m’attendait. Je me débrouillais avec une petite pension de veuve de militaire. Elle permettait de ne pas mourir de faim à condition de coucher dehors, elle ne suffisait plus à payer mon loyer. Il fallait quitter, mais quelle importance. Au fil du temps, Maurice était parti, son odeur, le bruit de ses pas, la trace de ses doigts, il devenait chaque jour plus difficile de l’imaginer dans ce décor auquel j’avais pourtant touché le moins possible. Au début chaque objet est une tombe, on pleure sur une boîte à cigares, une tasse, une bouteille vide, un flacon de parfum, un peigne, on se mettrait à prier devant un peu de cendre au fond d’un cendrier. Tout ça fait partie de l’absent, il continue pendant des mois sa vie terrestre parmi nous. Puis les odeurs changent, la poussière s’entasse sur la poussière, les empreintes de doigts s’effacent. C’étaient maintenant mes odeurs de maquillage et de Cologne, mon chiffon sur les bibelots impeccables, et même les fauteuils de Maurice qui m’avaient paru si masculins étaient devenus des meubles de femme vieillissante, on n’y buvait plus que du thé noyé dans du lait 0 %. Les objets meurent aussi.

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