Bye Bye Elvis

Caroline De Mulder · Chapitre 34 sur 41

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Bye Bye Elvis

Toctoc

 

Toctoc ne va pas bien. Toctoc a peur très peur, et c’est comme ça que l’appellent maintenant ses Gars, qui sont de moins en moins ses Gars, les uns après les autres ils partent, fatigués de tout ceci, la plupart ont vu leur mariage s’écrouler, l’un d’eux quand Elvis pris de remords lui a avoué avoir couché avec sa femme, c’est le début de la débandade. Elvis les remplace au fur et à mesure par d’autres qui sont des infirmiers, des gardes du corps, des gardiens de prison, à peine plus que de la simple main-d’œuvre. L’ambiance est détestable, ils sont épuisés de tenir le rythme de leur boss malade des nerfs et insomniaque, se font des clins d’œil, parlent bas, peut-être murmurent-ils que le pauvre Toctoc fuit de la cafetière. Elvis ne supporte pas de voir parler sans entendre, tout de suite il crie, C’est quoi ces messes basses, Vous parlez de quoi, de qui.

Car tout lui devient suspect et même les objets lui sont hostiles. En conséquence, il leur mène la vie dure et leur tire dessus, et ce n’est pas de tout repos, d’autant qu’en visant la télé le plafond les murs, Elvis a manqué d’arracher le genou de Linda, est passé à deux doigts de descendre Dr Nick, mais Nick cet empoisonneur n’a rien eu, chance que pour la canaille, tandis qu’eux ils vont finir par s’en prendre une bien bonne entre les deux yeux, et tout ça pour un salaire de misère. Dernièrement encore, on les a appelés, Venez vite, Elvis est en train de vider son chargeur dans sa chambre, et ils sont arrivés au galop à Graceland, à l’entrée l’eau ruisselait dans le grand lustre de cristal, comme c’était beau, mais si étrange, puis ça coulait sur le marbre, à leurs pieds. Ils sont montés, à la place des toilettes se trouvait un tas de débris dans une flaque d’eau. Elvis avait encore son arme au poing mais baissée, Il me faut un nouveau chiotte. – Comment ça ? – Jamais aimé ce fisdepute noir, Faisait tic tic tic, Me rendait dingue. L’eau coule et coule et inonde la salle de bains et gorge la moquette écarlate.

Elvis va sur ses quarante ans. La presse unanime se déchaîne, c’est la curée : Elvis gros indifférent fatigué plus repoussant que jamais, singe son ancien personnage. Un clown sensuel dont la musique passe après les pitreries. Elvis est très meurtri et les Gars s’arrangent pour garder loin de ses yeux journaux et magazines, Linda pleure qu’il est en train de se tuer. Elvis n’a pas su rester beau jeune mince. Il traîne une bonne quinzaine de kilos de trop, et malgré le bronzage et le fond de teint, il est pâle comme la mort, sous les projecteurs cligne des yeux comme un animal pris dans un phare, sa voix ne porte pas, son débit est trop rapide, heureusement qu’on sait tous par cœur et d’avance ce qu’il va dire et chanter, sinon on ne comprendrait rien à rien. Il perd régulièrement son bridge dentaire, et répète sans arrêt, Le petit se déglingue, Le petit se déglingue.

C’est l’été, il faut repartir en tournée et quand Elvis descend de sa limousine, il tombe à genoux, repousse l’aide de tous ceux qui se précipitent. En se rendant à la salle de bains, il tombe de nouveau à genoux. Il rampe sur la moquette de sa suite. Est-ce que vous vous amusez ? Il demande ça à la ronde, avec sa bonne humeur féroce, il veut qu’en sa présence tout le monde s’amuse, il le veut et il le faut. De la joie des rires du bonheur merde. Amuser, c’est d’ailleurs sa mission, c’est du moins ce que modestement il confie aux journalistes, en particulier quand ils évoquent ses films. Au fond de lui, il sait qu’il est Élu, mais il attend toujours le signe, l’appel. L’attend de moins en moins.

Vegas. Sur scène ce n’est plus lui qui tient le micro, c’est le micro qui le tient, et pas bien fort, tout le monde se demande avec une sorte de terreur s’il va ou non s’écrouler. Il reste là l’œil terne. À bout de souffle. Elvis a du mal à respirer, comme à garder le rythme, à se souvenir des paroles, à bouger. Il regarde sans arrêt sa montre. Revêtu d’un costume de scène qui a coûté deux mille cinq cents dollars mais souligne son ventre, il essaie d’imiter sans y parvenir son déhanchement fameux et esquisse au ralenti quelques pathétiques mouvements de karaté. Son pantalon se déchire alors qu’il veut embrasser une fan.

Parfois il fait baisser les lumières, allumer des bougies sur le piano et il demande alors à ses musiciens de se disposer autour de lui. Chante dans le noir. Aime toujours les chansons d’un romantisme à tomber. Pleure de l’eau de rose. Soigne des finales mélodramatiques grand genre. Il a bien du mal à expliquer son goût pour les ballades liquoreuses ; il les trouve, dit-il, tellement joyeuses. Il pousse systématiquement sa voix, qui tremble dans un trémolo chronique et poseur, mais vire parfois à une sorte de hurlement de douleur incontrôlé. Sa voix est pourtant ce qui résiste le mieux, même si les aigus lui échappent quelquefois. C’est alors un choriste qui chante la note haute et, après mixage, le public ne s’aperçoit de rien. De toute façon, le public avale tout, jusqu’à la dernière goutte et jusqu’à la lie.

Entre deux morceaux de plus en plus courts, il potine. Il fait des blagues sur son poids à ses fans qui l’adorent toujours, Vous m’auriez vu il y a un mois, vous m’auriez pris pour Mama Cass. (La chanteuse Mama Cass avec son double menton et son poitrail énorme est morte l’année précédente à trente-deux ans.) Ou encore, J’ai mal mis ce costume, et il me serre bon sang. À une fan qui lui crie de l’enlever, L’enlever ? Tu plaisantes ? J’ai mis deux heures pour réussir à rentrer dedans, Et je mettrai deux ans pour sortir de prison si je l’enlève. Toujours à plaisanter, mais souvent ses monologues étonnent ses fans même les mieux disposés. Il s’intéresse plus que de raison à la décoration de la salle de concert, J’ai fait une chanson en 56, ça s’appelle Hôtel des Cœurs Brisés, C’était un peu comme l’International Hotel, sauf qu’il n’y avait pas au mur ces petites salopes de poupées dégoûtantes… ces anges gras et louches, Rien de pire qu’un ange gras, sauf un ange gras et louche, On aurait pu espérer au moins que les anges qu’ils colleraient là-haut seraient beaux.

Surtout, Elvis se défend avec intensité de tous les ragots que colportent sur lui ces saloperies de torchons, si la moitié de tout ça était vraie, il aurait crevé depuis longtemps, bon à jeter tout ça, et aussi la fille qui lui a intenté un procès, si elle est tombée enceinte, c’est de l’appareil photo, parce que lui il ne l’a jamais touchée. Voyez-vous, on ne peut même plus tomber malade, tout de suite on est un drogué, tout de suite on se défonce, on se shoote, on s’envoie en l’air, et à l’héroïne encore, Un soir je jouais ici et j’ai fait 40 de fièvre, ça n’a pas traîné, j’ai appris par trois sources différentes que j’étais défoncé à l’héroïne, Oui messieurs-dames les gens causent, viennent me parler, le personnel de l’hôtel, les grooms, les femmes de chambre, J’avais juste une petite angine mais tout Vegas savait déjà que je me défonçais, Mais je vais vous dire moi, Je n’ai jamais été défoncé à quoi que ce soit, sauf à la musique (applaudissements féroces), Je vais vous dire, ne le prenez pas mal, ça ne s’adresse pas à vous messieurs-dames, mais si jamais j’entends un type dire de moi que je suis défoncé, je lui explose la gueule à ce fisdepute ! (applaudissements), Je lui arrache sa langue de pute jusqu’à la racine (applaudissements) !

Vegas 2 septembre 1974. Lève-toi ma chérie (applaudissements pour Priscilla), Allez montre-toi tourne tourne laisse-les te regarder (applaudissements, plus fort) C’est… c’est une belle fille, Je peux vous le dire, les amis, M’y connais moi quand je les choisis, bon sang, Et près d’elle il y a ma petite amie, Sheila, Lève-toi Sheila (applaudissements), Tourne tourne tourne-toi complètement Sheila, Lève-la lève-la, La bague, Ta main droite, Regardez-moi ce fisdepute, Ce que je voulais vous faire savoir, c’est qu’avec Priscilla, on est toujours les meilleurs amis du monde, Si on s’est quittés, ce n’est pas à cause d’une autre femme, d’un autre homme, non, C’est que j’étais sur les routes un peu trop souvent, Pour ça qu’on s’est mis d’accord quand on a divorcé, Je ne trouvais pas ça juste pour elle, J’étais si souvent parti, tout ça, Pour ça et aussi pour que notre fille ne manque de rien, que je me suis plié à ses conditions, Deux millions de dollars. (Priscilla s’enfonce dans les profondeurs de son siège.)

Linda, pour la première fois, n’est pas invitée aux concerts et laisse la place à Sheila Ryan vingt et un ans. Le sexe n’intéresse pas beaucoup Elvis, à peine s’il se frotte un peu à elle, sans conviction. Ce qu’il veut, c’est qu’elle le couve comme un enfant malade. Quand il s’éveille la nuit, elle doit lui apporter des comprimés, de l’eau, des glaces, de la jelly, lui faire la lecture, lui tenir la main. Il la couvre de cadeaux qui l’embarrassent. Elle aime Elvis, bien sûr, mais cet homme malade qui fait l’enfant est si repoussant. Et puis, on ne s’amuse pas beaucoup.

À Graceland, on reste entre soi, à Graceland on ne respire pas fort, on ne voit pas grand monde, à peine si on voit encore la lumière du jour, on se jauge, on examine chaque cadeau d’Elvis, en se disant qu’on mérite le même ou mieux, et pourquoi lui alors que moi j’en ai tant fait pour Elvis depuis si longtemps. On joue des coudes pour ramasser ce qui tombe du camion. On s’engueule au téléphone avec sa femme qui demande ce que vous foutez loin d’elle si longtemps, et pourquoi vous ne revenez pas à la date convenue. Quand Elvis raconte une plaisanterie, tout le monde rit la gueule ouverte, alors soudain il claque des doigts et tout s’arrête net, un ange passe.

Parfois en plein milieu du repas, Elvis se lève et prêche qu’un riche a autant de chances d’entrer au paradis qu’un chameau par le chas d’une aiguille, ou traite tous ses convives de Pharisiens et d’enculés. Pour se faire pardonner de ses choristes offensées la veille – Ça sent l’oignon le graillon ici, Les Sweet Inspirations ont probablement mangé du poisson-chat – Elvis achète l’équivalent d’une bijouterie. Il leur offre à chacune une bague coûteuse et distribue le reste aux Gars, à leurs femmes, aux musiciens. Dans la foulée, achète un avion au Colonel qui le refuse, en lui demandant si par hasard c’est une blague. Treize Cadillac pour son entourage, et une quatorzième qu’il donne à une employée noire en train d’admirer sa limousine garée devant le concessionnaire puis, comme elle fête son anniversaire le lendemain, il lui fait remettre un chèque pour les vêtements qui vont avec la voiture. Après avoir dépensé tout ça, il se sent un peu plus calme.

Il ne sait pas très bien à qui encore faire confiance. Il ne se laisse plus approcher par les Gars, mais les Gars continuent d’éloigner de lui tous les autres. Quand un musicien demande cinq minutes d’entretien, la réponse est toujours non. Si on réussit malgré ça à le voir, il se met à jacasser pour ne pas vous entendre et vous tenir en respect. Il se rabat sur sa famille, qui ne l’a d’ailleurs jamais quitté, a toujours vécu avec lui et chez lui et de lui. Aime toujours sa grand-mère Dodger qui lui parle de Gladys, de son enfance et du bonheur passé, qui le gronde doucement, parce qu’à ce train-là il va se retrouver ruiné. Aime sa fille de sept ans, tyrannique femme miniature, qu’il couvre de fourrures et de diamants. Ensemble avec son cousin Billy Smith ils prient, il parle parfois de disparaître et de revivre sous une autre identité. Billy lui répond qu’alors il ne serait plus Elvis. Et Elvis de se lever, Crève Elvis ! Rentre chez toi !

La veille de Noël 1975, il se réveille oppressé, il vient de rêver une fois de plus qu’il est ruiné et qu’autour de lui, tous ne pensent qu’à toucher leur chèque, il demande de l’aide et tous en même temps le quittent. Elvis ne descend pas. Depuis son lit, il regarde sur les écrans vidéo les Gars et tout un peuple de cousins, d’oncles et de tantes attroupés en bas dans l’espoir évident d’engranger des étrennes. Il les regarde partir scandalisés. Ne descend que lorsqu’ils se sont enfin dispersés. Mais le lendemain, il invite tout le monde à bord du Lisa Marie et à l’atterrissage, il offre à chacun des bijoux. C’est le moment que choisit la tante Delta Mae, ivre morte, pour se mettre à hurler à l’un des Gars, Ta tronche me revient pas enfoiré, et je suis d’humeur à sortir mon calibre 45 pour t’exploser le crâne. Elle se tourne vers un autre, Pareil pour toi, enfoiré de bigleux. Sur sa lancée, elle gueule à la ronde, Bande d’enfoirés, vous êtes tous après son fric, Regardez-moi cet enfoiré de bijoutier, Vous obligez Elvis à lui acheter sa camelote pour vous faire des cadeaux. Or Elvis n’aime pas qu’on lui gâche son Noël et le plaisir d’offrir, Virez-moi cette salope de mon avion. Il donne un coup de pied dans un siège. Revenu à Graceland, il reste fou de rage pendant des heures, veut chasser la vieille qui l’a ridiculisé devant tous. Billy Smith finit par le calmer, le convainc d’aller lui parler, bien sûr elle a tort mais elle n’a nulle part où aller et elle l’aime. – Elle n’a pas le droit de me faire ça devant tout le monde, Mais moi aussi je l’aime.

Tanya Tucker dix-sept ans, lui tend la joue quand il essaie de l’embrasser et ça le fait rire haut et fort, quelle femme au monde fait cela à Elvis Presley ?

Ann Pennington vingt-trois ans, passe quelques jours à Vegas avec Elvis. Une fois de plus il joue le grand jeu. Il chante pour elle, lui raconte ses histoires de jeunesse, fait une démonstration de karaté, lui laisse entendre qu’il se sent tellement seul. Une nuit, Ann se réveille sur un matelas humide et se pelotonne tout au bord du lit. Le lendemain, il est mortifié, Oh Ann, pourquoi tu ne m’as pas réveillé ? Je suis tellement désolé. Aux Gars, La pauvre chérie, elle a passé toute la nuit sur un matelas trempé, sans rien oser dire. Et il rit, et ils rient tous, et il embrasse Ann sur le bout du nez.

Sheila Ryan quitte Elvis pour un autre. Afin de ne pas l’accompagner en tournée, elle prétexte une infection à l’oreille qui l’empêche de prendre l’avion. Elvis propose alors de louer un avion volant à basse altitude. En vain. La tournée devient rapidement un calvaire. Le Dr Nick a beau sélectionner les meilleurs assortiments de médicaments, organiser artistement les horaires de prise, Elvis a beau être protégé du monde entier et de la vie, il ne parvient plus à canaliser ses émotions et certaines de ses chansons ressemblent à des hululements de douleur, c’est trop de transpiration, trop de peine, trop de larmes à des moments déplacés, ça devient d’un pathétique hors de propos, mais pour les fans c’est comme si Elvis venait pleurer sur leur épaule, et ils ne l’aiment que mieux de se livrer ainsi. La dernière fois qu’il appelle Sheila, c’est à quatre heures du matin, pour qu’elle vienne le rejoindre à Graceland. Elle répond qu’elle a besoin de réfléchir, elle ne sait pas bien où elle en est. D’une voix triste, Okay chérie, et il raccroche.

Il appelle alors Melissa Blackwood dix-neuf ans. Graceland, un escalier interminable, la chambre d’Elvis est tout au fond, derrière la double porte noire matelassée. Dans son lit géant, il est assis en pyjama bleu, bouffi et à bout de force. Il annonce d’emblée qu’il ne va rien tenter, ça ne l’intéresse pas. Pourrait-elle juste passer ce pyjama préparé pour elle, ce serait tellement plus confortable. Elle s’étonne, mais sans rien dire enfile le pyjama trop grand. Ils causent, regardent la télévision. Dans l’intervalle, il fait livrer dans la cour une Pontiac Grand Prix. Elle s’étonne de nouveau, qu’a-t-elle fait pour mériter ça ? Mais très vite, elle sent qu’elle ne peut pas rester. Pas après lui avoir tenu le verre d’eau pour l’aider à avaler de pleines poignées de cachets. Pas après l’avoir nourri à la petite cuiller, de yaourt et de porridge tiède, et il s’est mis à trembler, trembler affreusement, et à devenir malade, tellement malade qu’à peine s’il peut redresser la tête. Tout en lui tenant la main, elle ne veut plus que partir, partir, mais aussi chaque fois qu’elle le croit endormi et qu’elle se relève, il lui agrippe le bras, Ne pars pas. Quand elle parvient enfin à sortir, elle croit bon de prévenir le Gars en faction devant la double porte, Il est malade, Il faut faire quelque chose, appeler le docteur. Le Gars lui répond qu’il est suivi de près, il ira mieux plus tard, et aussi de ne pas s’en mêler, elle ne peut pas comprendre. Qu’elle parte si elle veut, il n’est pas près de se réveiller. À son retour, Elvis est debout et plaisante d’un air contrarié : il vient de lui offrir une voiture et elle l’abandonne déjà. Ils accompagnent Lisa Marie à l’aéroport et Elvis pleure en serrant la petite. Puis il emmène Melissa à Meacham Field pour lui faire voir son nouvel avion, il en est si fier. Mais revenue à Graceland, elle souffre de maux de tête, elle veut partir. Elvis lui promet qu’elle aura sa chambre, sa salle de bains, tout ce qu’elle voudra, pourquoi ne veut-elle pas rester. Melissa au bord des larmes fond en excuses, elle ne peut pas, voilà. Il la prend dans ses bras, la raccompagne jusqu’à la porte et lui demande de l’appeler pour lui faire savoir qu’elle est bien rentrée.

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