Bye Bye Elvis
Le grand départ
Un peu après trois heures du matin, des bruits d’étouffement réveillent Vernon qui dort dans un fauteuil d’hôpital. Gladys, la face jaune et enflée, est défigurée par l’angoisse. L’air lui manque et elle ne sait plus où le trouver et a beau se démener rien ne vient rien ne rentre, les yeux lui sortent. Elle est en train de mourir d’une crise cardiaque.
Quand il arrive à l’hôpital en pleine nuit, Elvis à moitié habillé saute de la voiture en marche et court court court, mais plus personne ne peut rattraper Gladys. Dans le couloir, Vernon lui apprend qu’elle est partie, mon fils. Elvis devient livide et il se met à sangloter des hoquets inhumains, on ne sait trop d’où ça lui vient, plus que du fond de la gorge ça semble venir du corps tout entier. Il sanglote des bruits affreux et s’abrite comme un enfant dans les bras de son père dont habituellement il se tient loin. Il veut la voir. Gladys porte une robe de nuit rose et au-dessus de sa tête, un masque à oxygène relevé. Son visage exprime encore la souffrance. Il se penche sur elle, presse sa joue mouillée contre celle de Gladys froide, lui tapote le ventre comme quand il était tout petit. Sanglote. Mon Dieu Satnin’, pourquoi maintenant, alors que je peux enfin t’offrir tout ce que tu veux. Il la caresse, lui parle ce parler bébé qui était le leur et qu’elle seule comprenait, l’infirmière et son père doivent l’arracher du corps. Il sanglote, Tu étais tout pour moi, La seule femme qui compte, Ma raison de vivre.
La douleur d’Elvis est d’une violence embarrassante. Quand on ramène à Graceland Gladys allégée de ses viscères et vêtue d’une belle robe de soie bleue, il ne la quitte plus. Tout a été fait pour qu’elle ait l’air paisible, l’air de dormir un somme dans ce somptueux cercueil de cuivre et d’argent. Il demande qu’on relève la moitié inférieure du couvercle de verre : il veut voir ses pieds, ses tits pessons comme il dit, et il ôte ses chaussures, et prend les tits pessons dans ses mains pour les réchauffer, il les caresse, les masse, leur parle, les pleure, puis il prend entre les siennes les mains de Gladys, et les embrasse. Il fait ouvrir la moitié supérieure du couvercle et lui peigne les cheveux, très doucement. Il gémit comme un animal blessé, et de l’avis de tous c’est insupportable, ce gémissement continu dont il ne semble pas s’apercevoir lui-même donne la chair de poule. Réveille-toi maman, C’est l’heure de se lever, Réveille-toi, Debout et parle à Elvis, Oh maman maman, Toi qui ne voulais jamais t’habiller pour moi, Regarde maintenant, Tu portes ta plus belle robe comme si on allait Dieu sait où. Sans arrêt, il touche le cadavre gonflé comme pour s’en faire mieux comprendre.
Vernon à travers ses larmes commande pour les funérailles tout ce qu’il y a de mieux, et quand l’entrepreneur sort, il s’arrête net de pleurer et se tourne vers le Colonel Parker qui a rejoint la famille, Ne les laisse pas profiter de mon chagrin pour se faire du pognon sur mon dos.
La mise en terre est un moment de malaise pour tous ceux qui assistent, qui étaient venus pour se montrer sympathiques compatissants, se faire bien voir, et on ne s’attend pas évidemment à une partie de plaisir, mais là, Elvis qui pleure tout haut, à grand bruit, comme une bête qu’on écorche vive, c’est à la fin glaçant. Ne me la prenez pas, N’emmenez pas ma chérie, Elle fait juste un somme, C’est pour elle que j’ai fait tout ça, Que j’ai travaillé si dur, Si elle part je n’en veux plus. Sur le cercueil descendu, Elvis jette une toute petite poignée de terre en pleurant de manière inconsolable, Au revoir ma chérie, Au revoir, Je t’aime tant, Je ne vivais que pour toi mon Bébé mon Amour. Puis à l’horreur de toute l’assistance, il veut se jeter dans le trou avec elle, ils le retiennent à plusieurs alors qu’il hurle, indécent obscène perdu tout entier dans un monde où personne ne peut le suivre.
Il erre dans Graceland très agité, hoquetant, et toujours ses pérégrinations le mènent devant la chambre de sa mère. Il voudrait entrer, sans y parvenir. Il tient dans ses bras, comme s’il s’agissait d’un petit enfant, la robe de nuit de Gladys et la berce doucement. Finalement, un médecin arrive, pour lui faire une piqûre et lui administrer des tranquillisants. Elvis se réveille tellement sonné qu’il ne sait plus qui il est ni quel jour où se trouve la gauche la droite le haut le bas. Il descend en vacillant les escaliers bordés de glaces et se mire et dit, Regardez tous ces petits Elvis, Il y en a des milliers et pas un qui me ressemble, et la robe traîne un peu par terre, il la tient devant lui, comme pour l’essayer. Des jours entiers, il la garde dans les bras, un soir finit par la mettre. Elle est grande comme une géante et lui trop fluet s’endort enfin. Plus que jamais il cherche à s’entourer ; Graceland n’est pas assez vaste pour les flots les foules de lointains cousins et de presque étrangers qui s’y bousculent. Il y a des femmes partout. Elvis leur joue du piano, bizarrement intime et familier avec tous.
Friedberg Kaserne, 32e e bataillon de la 3 division blindée. L’“Enfer sur roues”. L’Allemagne lui change la vie sans vraiment lui changer les idées. Il n’aime pas barboter dans la gadoue, déteste les corvées et les sorties dans le froid, il râle que ça va lui flinguer ses cordes vocales, même si de toute façon sa vie est foutue maintenant, à son retour on l’aura oublié, alors oui il n’est plus bon qu’à ça, ramper dans la boue et se prendre une balle perdue. Il habite d’abord à l’Hotel Grunewald. Mais les Gars ne savent pas quoi inventer, à faire des batailles de mousse à raser, à lancer des pétards dans les couloirs et à passer sous les portes du papier trempé de gaz à briquet qu’ils enflamment. On chasse Elvis et sa suite. Goethestrasse 14, il loue une maison cinq fois le prix du marché.
Les fans plantent leurs tentes dans un terrain vague non loin, elles assiègent l’endroit et couvrent les palissades de mots doux, de confessions et de propositions torrides écrites avec du rouge à lèvres. Les Gars sont là, Vernon et des dizaines d’oiseaux de passage, et aussi Dee, la nouvelle amie de Vernon, car comme dit Grandma, Deuil de femme morte dure jusqu’à la porte. Elvis voit la romance d’un fort mauvais œil. Dee, mariée et mère de trois petits garçons, s’est rabattue sur son père après avoir échoué auprès de lui-même. Et elle fait bien du tapage dans la Goethestrasse, surtout quand son amant l’entreprend, elle se met à hurler, ça traverse les murs, les planchers, les plafonds, et c’en est trop, c’est à la fin une insulte à Gladys. Quand elle s’y met, Elvis fait les cent pas, ou il monte, mais ça vous suit où que vous alliez, combien de fois n’a-t-il pas dit à son père de la baiser dans sa bagnole de l’emmener ailleurs où il veut mais loin, là ça le rend dingue. Un jour qu’il a une quinzaine d’invités et que ça recommence, il se met à jouer du piano si fort que c’en est assourdissant, il tape sur le clavier avec des doigts comme des massues et des pouces d’étrangleur.
Pendant les permissions, il voit du pays. Munich Moulin Rouge il embrasse des danseuses des filles légères vêtues de rien en plaque une contre un mur une autre contre une rampe d’escalier embrasse sans compter et sans penser, l’œil vague et l’innocence au diable. Paris tour Eiffel hôtel Prince de Galles défilés de filles, et les nuits, le Bantu les Folies Bergère le Carrousel le Lido et ses Bluebell Girls. Les Bluebell Girls sont une trentaine et tout de go, elles sympathisent intensément avec Elvis et ses Gars. Un matin, le directeur scénographique du Lido appelle la suite et un des Gars décroche, Nous sommes prêts à commencer le premier show. Le Gars répond que c’est une bonne chose, qu’il y aille donc et que la fête commence. Il n’a pas le temps de se rendormir, le téléphone sonne encore, Il faut qu’on commence le show. Le Gars raccroche. Troisième appel, et cette fois le directeur gueule, Le show commence ! Le Gars gueule aussi, Mais commence-le donc, ton foutu show ! – Mais vous ne comprenez donc pas, monsieur, Vous avez toutes nos Bluebell Girls. Le Gars regarde autour de lui, des corps un peu partout, elles y sont au complet et toutes à poing fermé. Il secoue à droite à gauche, réserve quatre limousines, et c’est un tourbillon de plumes et de paillettes et de cheveux défaits, des bataillons de talons surélevés à cloche-pied, elles essaient dans le couloir de fermer leurs costumes et de se mettre un coup de rouge vite fait.
Même en Allemagne, Elvis vit la nuit mais pour rejoindre la base à temps, il se lève à quatre heures trente. Tout le monde se lève avec lui et, dès qu’il a franchi le seuil, se recouche. Elvis prend de la luzerne pour garder la ligne. Il prend de la Benzédrine pour rester vigilant pendant les manœuvres, puis de la Benzédrine pour rester frais jour et nuit. Tout le monde en prend avec lui : Il faut, leur explique-t-il, avaler ça avec du café bien chaud, ça accélère l’effet, et puis, il faut que vous restiez beaux jeunes minces, et pas d’inquiétude, ce sont de simples coupe-faim prescrits à des millions de personnes. Il achète par dizaines de paires ses bottes de combat qu’il demande aux Gars de briquer à l’huile et au crachat. Il achète une armée d’uniformes, au moins une centaine. Quant aux filles, elles viennent et vont, et toutes au fond sont pareilles interchangeables, Margit Buergin seize ans Elisabeth Stefaniak dix-neuf ans Vera Tschechowa dix-huit ans Heli “Jambes” Priemel quinze ans Angie Zehetbauer seize ans qui lui laisse au matin des paillettes plein les cheveux plein les sourcils, et des dizaines des centaines de filles qui passent par là qui n’ont pas d’importance pas de poids pas de consistance, qui le regardent avec les mêmes yeux lui disent les mêmes choses l’aiment tellement fort elles l’aiment tant l’aiment tout pareil du même amour – et Priscilla Beaulieu.
Priscilla a quatorze ans, le même âge que la scandaleuse épouse-enfant de Jerry Lee Lewis, qui en se mariant pour la troisième fois vient de briser sa carrière. Sa mère, après avoir longtemps rêvé de devenir elle-même danseuse ou actrice, lui a fait courir toutes sortes de concours. Priscilla sait sa beauté, et que c’est sa force sa chance sa lumière. Elle vit dans les rubans les dentelles, elle allume pour voir les garçons plus vieux, et quand ils jouent au football, vient se faire regarder en espérant les déconcentrer, car elle est si belle qu’on a du mal à détacher d’elle les yeux.
Elle est prête à tout pour rencontrer Elvis Presley. Currie Grant, vingt-sept ans, connaît Elvis et il est prêt à tout pour multiplier les aventures extraconjugales. Une première fois déjà, il a laissé s’échapper une petite fille dans les bras d’Elvis sans plus rien en obtenir après les présentations. Cette fois, il préfère être payé d’abord. Priscilla n’aime pas beaucoup ça et, malgré toute sa grâce, ce n’est finalement pas si drôle pour Grant. Elle ne saigne pas, mais à coup sûr, elle n’a pas beaucoup d’expérience et puis elle se raidit de dégoût sous ses doigts. Il tient parole et la présente.
Sa beauté enfantine, ses vêtements d’écolière, son innocence évidente touchent infiniment Elvis. Elle n’a que quatorze ans, entre ses mains deviendra-t-elle celle dont il rêve, vierge et sensuelle, pure et séduisante, fidèle et féminine, une fillette aux mains jointes et aux pieds ciselés. Le soir au bas du lit, ils s’agenouilleraient comme de parfaits jumeaux les cheveux noirs les yeux bleus, en pyjamas de soie trop grands ils prieraient tous les deux, Dieu les bénirait et Elvis s’endormirait enfin. Dix minutes après son arrivée, Elvis la plaque contre le mur, l’embrasse. Puis ils passent la soirée dans sa chambre, où il se vide le cœur, lui parle de sa mère, de Dee cette salope, de ses angoisses. Il l’a su dès qu’il l’a vue : elle est son âme sœur son petit frère perdu.
Elle se met à passer trois ou quatre soirées par semaine chez Elvis. Grant la conduit et la ramène, et exige un compte rendu de leurs intimités. Elle accepte, à condition que Grant lui dise ce qu’il sait sur ses rivales. Elle apprend ainsi qu’à son arrivée, il n’est pas rare que Jambes quitte la chambre d’Elvis et qu’à son départ, il cogne trois fois contre le mur séparant sa chambre de celle d’Elisabeth Stefaniak. Trop heureuse de le rejoindre au lit, pas nécessairement pour du sexe d’ailleurs, ajoute Grant réconfortant. Elle a aussi déjà jeté un œil à la dérobée aux lettres d’Anita Wood, la fiancée officielle qui attend aux États-Unis. Grant à son tour recueille les détails les plus émoustillants de sa soirée avec Elvis, et comment il lui enlève sa chemise et son soutien-gorge, et les mains d’Elvis et sa façon de la toucher sous sa robe. Grant est si excité qu’il quitte l’autoroute, il se met à lui peloter les seins, mais elle résiste et se dégage, de quel droit se permet-il.
La mère de Priscilla applaudit. Bien sûr, la petite tombe de sommeil et s’endort sur les bancs d’école. Mais quand Grant la ramène au petit matin, Mme Beaulieu toujours debout s’empresse de lui demander à quelle heure il faut que Priscilla se tienne prête la prochaine fois. Et la petite se tient prête, et se tient, et tient, grâce à la Benzédrine que lui donne Elvis. Pour l’assortir, il lui fait teindre les cheveux de la même couleur que lui et la confie à son dentiste. Avec Elvis, il faut être toujours vigilante, éveillée quand il l’est, rire quand il rit, écouter ce qu’il dit, suivre ce qu’il fait, savoir d’avance ce qu’il veut, rester tranquille quand il est maussade, garder le dos bien droit et la tête haute. Pour le reste, la petite a déjà compris que sa grande beauté l’autorise à prendre des airs lointains, on ne l’en aimera que mieux, et aussi qu’on peut cacher l’inexpérience sous un silence mystérieux.
Quand il monte dans l’avion qui le ramène aux États-Unis, Priscilla, un foulard entourant son beau visage, agite dans sa direction un mouchoir blanc. Elle ne pleure pas, elle ne sourit pas, elle garde cette réserve que certains interprètent comme celle d’un cœur froid.
Le rock’n’roll est mort. Morts Buddy Holly, Big Bopper, Ritchie Valens. Fini Jerry Lee, et Little Richard est au séminaire. Elvis, lui, revient triomphant. Il s’affiche sur la plateforme arrière du train pour Memphis et, selon les endroits, de quinze à vingt-cinq mille personnes l’acclament. Le poil toujours ras, il est très mince et mâle dans son uniforme bleu qui porte un chevron de trop.
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