Bye Bye Elvis

Caroline De Mulder · Chapitre 20 sur 41

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Bye Bye Elvis

Le havre

 

Traqué dehors, piégé dedans. Elvis fait de la route et de la route. Quitte Memphis par le sud, roule droit devant. Les choses vont se dégradant, car elles ne s’améliorent pas et il vieillit.

Il s’est présenté sur le plateau de tournage de Paradis hawaïen bouffi du visage, mou du bide, avec une semaine de retard pour cause de maladie. Il transpirait abondamment, portait les cheveux trop noirs trop bien mis en plis, on aurait dit la perruque d’un vieux beau de la pédale, et, cerise sur le gâteau, des lunettes à cadre doré. Il devait jouer le rôle d’un pilote d’hélicoptère jeune, mince et séduisant. À peine arrivé, un mouvement brusque lui avait fait fendre son pantalon. Jusque-là les amphétamines lui avaient permis de garder la ligne, mais les barbituriques ralentissaient maintenant son métabolisme. Dans Trois gars, deux filles et un trésor, il avait eu le plus grand mal à enfiler son costume d’homme-grenouille militaire, qui moulait ses formes indésirables.

Elvis est devenu un rôle – qui lui-même joue des rôles – et où est-il au fond de tout ça, et qui, personne ne sait exactement, mais une chose est sûre, pour Hollywood il reste un bouseux. Il y a un mec là-dedans, penses-y ! Avec des sentiments bordel ! Mais on le regarde comme une bête de foire fabuleuse. On l’examine sous tous les angles. Sans cesse on compare Elvis à Elvis. On maquille Elvis en Elvis. Et même déguisé en boxeur cheik arabe cow-boy joli cœur, il ne joue jamais qu’Elvis, dans des rôles sur mesure, on le reconnaît notamment à sa guitare et aux chansons absurdes qu’il miaule aux femmes, aux enfants, aux animaux ou même tout seul. Il ne s’anime plus que dans les scènes de bagarre, enfin des gesticulations qui mènent à quelque chose, elles le défoulent et le tirent de son ennui. Il faut le soir soigner ses plaies ses bosses, mais il est heureux de ne pas avoir perdu sa journée.

Il se vend moins bien. D’ailleurs, Hal Wallis ne veut pas renouveler son contrat car, n’est-ce pas, Elvis change et les temps changent aussi, il n’y a plus de marché pour ces musicals sans intrigue qui lui vont comme un gant. Mais à Rocca Place Los Angeles, la fête continue. Les Gars dont les épouses sont à Memphis recrutent toujours des tombereaux de femmes appâtées par Elvis, et ça cause boit fume se baigne et baise jusque pas d’heure, pendant qu’Elvis sermonne, philosophe, refait le monde, et essaie d’y trouver sa place. Il dort si peu, tire sur la corde tant et tant qu’à la moindre contrariété, il saigne du nez. Comme d’autres pleurent, il pisse le sang, même qu’il a horreur de ça. Les Gars se précipitent avec du linge, de la glace, et ça continue, il se vide malgré. Il a pris Parker en grippe. Le Colonel pèse maintenant près de cent cinquante kilos ; son poids et son mauvais dos l’obligent à utiliser une canne. Il continue à fanfaronner dans la belle société, mais ses manières de forain et ses anecdotes suspectes convainquent de moins en moins. Quand la colère devient trop forte, Elvis l’imite devant les Gars, il s’amuse à faire tenir la canne de Parker sur son pénis en érection, Elvis rit bien fort, et il se met à pisser le sang.

Il roule et roule. Rase campagne. La veille, il s’est réveillé à genoux dans la chambre de Gladys et, pendant qu’un Gars essayait de le relever, il sanglotait affreusement, Je l’ai vue, J’ai vu maman, Je suis entré et je l’ai vue là, debout. Il roule ralentit s’arrête ouvre la portière. Sur le côté de la route se dresse une croix de béton blanc éclairée, haute d’une quinzaine de mètres. Il tourne les yeux et au loin, il voit le ranch, c’est Twinkleton Farm. La croix est un signe. Il a justement acheté des chevaux, à Priscilla aux Gars à son père, trop de chevaux pour les stalles de Graceland, des noirs et des blancs des tachetés des chevaux si jolis au trot au galop et tant de selles et de costumes, beau comme un astre sur son pur-sang noir qui galope vite vite loin dans l’oxygène et la lumière. Il lui faut Twinkleton Farm. Il surpaie, comme toujours, et achète dans la foulée le bétail qui va avec. Il fait venir les Gars, Écoutez-moi ce silence, Fermez les yeux et entendez-moi ce calme, Cette paix tout l’argent du monde ne suffit pas à l’acheter, C’est le pays de Dieu ici, On le voit on le sent on le respire, Un endroit où retrouver le contact avec la Nature, Je vais me refaire une santé ici, je vais trouver le repos, Et c’est aussi ce qu’il nous faut, pour être tous ensemble et revenir à l’essence des choses, Ce sera notre communauté à nous.

Il n’y a qu’une chambre dans Twinkleton Farm qu’il rebaptise aussitôt Circle G, G comme Graceland. Qu’à cela ne tienne, il achète une demi-douzaine de mobile homes. La liste des achats semble sans fin : deux dizaines de véhicules, des vans pour les chevaux, des tracteurs, du matériel d’élevage varié, des fosses septiques, des dispositifs d’arrivée d’eau, quatre cents mètres de clôture provisoire, en attendant la barrière de bois de deux mètres et demi de haut, mais aussi toujours plus de costumes, de selles et de montures. Ce qu’il faut faire du mobile home surnuméraire ? Prière de ne pas ennuyer Elvis avec ce genre de détails, qu’on le donne donc à un des fans devant les grilles de Graceland – pas fâché de les laisser là-bas et de s’être tiré lui, ailleurs, loin, les cheveux au vent et le cœur inspiré. Elvis renaît, rayonne, gai comme un pinson, il s’amuse, il s’est trouvé une bonne raison de se lever le matin. On peut le voir en jeans et chapeau de cow-boy s’activer dans la nouvelle écurie, peindre au-dessus des boxes les noms de chacun : Priscilla Papa Moi… En quinze jours, il dépense plus de cent mille dollars et Vernon épouvanté prédit qu’ils finiront tous à l’hospice.

Circle G met trois ou quatre semaines à devenir une attraction touristique. Des cars entiers de badauds débarquent, de Memphis et de partout, et les voitures cul à cul bouchent dans les deux sens la route qui y mène. Les fans grimpent aux arbres et sur les toits des ranchs voisins, regardent avec des jumelles, ils escaladent la clôture provisoire, font de grands signes chaque fois qu’un des Gars apparaît et quand Elvis passe à cheval, des filles à seins nus se roulent devant les sabots. On commence aussi à vendre des snacks et des souvenirs, Elvis en badge en casquette en rouge à lèvres, de petits stands poussent un peu partout et il flotte maintenant aux alentours de Circle G comme une odeur de graillon et de fête foraine. Pendant que dehors ça convoite et ça attend, dedans ça en vient aux mains. Pour les Gars, tout à Circle G devient source de rivalité ; les mobile homes, les pick-up, qui aura ceci, qui cela et qui le premier sourire d’Elvis, menant à tout le reste.

Elvis se met à manger plus que d’habitude. Il augmente les barbituriques, qui l’aident à “descendre” et lui donnent des envies de femme grosse, étranges et incontrôlables. Sur la selle de son cheval, il attache maintenant de petits sacs plastique remplis de pains à hot-dog, il a rarement la main et la bouche vides. On l’attend à Los Angeles, pour tourner Clambake. Il doit y jouer le rôle d’un prince du pétrole qui lui-même se fait passer pour un moniteur de ski nautique. Il s’arrange pour atermoyer, reculer la date et ainsi mettre en retard tout le monde, en allant d’abord enregistrer la bande-son à Nashville. Il débarque au studio en tenue de cow-boy complète, jambières de cuir incluses, et l’œil mort. Les chansons du film ne l’intéressent pas le moins du monde. Il les ânonne péniblement. Se fait ensuite porter pâle, afin de repousser encore la date de tournage. Il n’est joignable d’aucune manière et pour personne. Le Colonel multiplie scènes et menaces, et Elvis finit par se montrer à Los Angeles avec une quinzaine de jours de retard. Il pèse cent kilos. Parker exige une entrevue immédiate avec son client et le somme de faire, pendant les répétitions, tout ce qui est en son pouvoir pour maigrir. Elvis augmente la Dexedrine. Or la Dexedrine sur les barbituriques, le Demerol, et à jeun, ça donne le tournis. Deux jours plus tard, il fait une chute dans la salle de bains et le lendemain au réveil, il titube. Il a une bosse énorme, ne se sent pas bien et retourne se coucher. On appelle le Colonel. Il arrive en trombe, suivi d’une nuée de docteurs et d’infirmières. La commotion cérébrale d’Elvis recule de deux semaines encore la date du tournage.

Trois jours plus tard, Parker fait réunir dans le hall de Rocca Place tous les Gars, ainsi que Priscilla et Vernon, pour l’occasion venus de Memphis. Dépourvu de menton et la boule lisse comme l’œuf, Parker s’appuie sur sa canne des deux mains, jette un regard sombre à la ronde : vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il faut quelqu’un avec Elvis. S’il va aux chiottes, que l’un d’eux y aille avec lui, il ne doit jamais rester seul. Jamais. Ni rester en tête à tête avec Larry Geller. À Larry Geller : ordre de jeter tous les livres ésotériques qui ont gâté l’esprit de son client, et cela sur-le-champ, il ne sera plus jamais question de religion. Enfin, Parker se tourne vers Elvis : à partir de maintenant il va falloir filer droit et suivre à la lettre toutes ses instructions. Il y aura des règles, et il ferait mieux de s’y tenir. Sans quoi il foutra en l’air sa carrière, perdra Graceland, perdra ses fans, il retournera à son camion à son usine à ses haillons à sa cabane pourrie à Tupelo, est-ce bien clair. Et comme tout ça va lui prendre du temps, le faire travailler dur, il va revoir les termes du contrat. Il prendra désormais cinquante pour cent en tout bien tout honneur. Par ailleurs, à cause de dépenses inhabituelles, il se voit forcé de réduire le salaire de tout un chacun, et de recommander aux uns et autres de chercher du travail ailleurs.

Pendant tout ce discours, Elvis abattu et docile, ou peut-être encore assommé, reste muet comme un sourd. Il laisse dire et faire. Quelques semaines plus tard, il se marie. Ou plutôt Parker, Vernon et Priscilla marient Elvis. Priscilla l’attend infiniment. Pour attirer son attention, elle vient de faire une tentative de suicide au Placydil, la drogue qui l’avait plongée dans le coma lors de son premier Noël à Graceland, à seize ans. Elle pense que la bague au doigt arrêtera la fuite en avant. Vernon, lui, imagine qu’elle calmera la frénésie de dépenses. Pour Parker, il s’agit de travailler l’image hollywoodienne d’Elvis, qui doit devenir grâce à ce mariage un chef de famille propre sur lui, de mœurs paisibles et véhiculant toutes sortes de valeurs. D’ailleurs, a-t-on vraiment le choix : le beau-père de Priscilla, après avoir laissé la petite rejoindre Elvis à dix-sept ans, crie maintenant au détournement de mineure et menace de faire un scandale. Quant à Elvis, il a depuis bien longtemps oublié Priscilla qui, de son côté, peut toujours rêver que le mariage le changera. Ce qui changera, c’est qu’elle tombera enceinte la nuit de noces et dès qu’Elvis l’apprendra, il la respectera. Son respect deviendra absolu après l’accouchement ; il ne la touchera plus du petit doigt.

Le Colonel achète les bagues, réserve une salle, envoie les invitations et se garde d’inviter la plupart des Gars, qui ne le pardonneront jamais à Elvis. Priscilla, toute jeune déjà grigoute à ne pas les lâcher avec un lance-pierre, s’est acheté une robe bon marché qu’elle a retouchée elle-même.

Pendant ce temps, Circle G coûte à l’entretien près de cinq cent mille dollars par mois. Au bout de six mois, la plupart des pick-up ont disparu, les Gars bradent leurs mobile homes, on met aux enchères le bétail destiné à faire de Vernon le gentleman-farmer qu’il rêvait d’être, après avoir rêvé aussi d’être un riche marchand de Cadillacs, mais Vernon ne sera jamais que le père d’Elvis. Tandis qu’Elvis, après avoir rêvé d’être Dean Brando Curtis, restera la proie de la foule, en devenant l’ombre de lui-même.

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