Bye Bye Elvis
Blanc
Tout était vide. Tout balayé. Plus une trace. Rien.
John White avait disparu avec la société White, disparu corps et biens, aussi vite qu’un inconnu aimable croisé dans la rue disparaît dans la foule, et vous pouvez toujours courir et espérer. Le peintre s’est approché, très grand soudain, Vous allez bien, madame ? Vous voulez vous asseoir ? De l’eau ? J’avais le vertige. Le cœur battant. Les tempes. Je murmurais John John John, et ce qui m’entourait était comme ailleurs. Je ne sais pas combien de temps je suis restée assise dans le canapé plastifié, les yeux droit dans le mur. J’entendais la radio des ouvriers, leurs voix, et je voyais leurs gestes, mais ils n’étaient pas là. Pas plus que je n’y étais pour eux, ils me laissaient me remettre tranquillement, après tout je ne dérangeais pas, ou beaucoup moins que la concierge qui, la dernière fois, leur avait si longtemps tenu la jambe. Le travail avançait, tous les murs avaient reçu une première couche, deux d’entre eux la deuxième, et la grisaille – fumée pollution lumière – était entièrement recouverte. L’odeur de la peinture tuait toutes les autres. Dans quelques jours, on viendrait aussi poncer le parquet et la trace des talons, des pas de vingt ans.
Aidée par un des peintres, je me suis retrouvée dehors en manteau de vison, avec quatre valises que je ne parvenais pas à déplacer toute seule, sans compter les sacs. Mon vison, quatre valises, trois mille euros moins des poussières, et j’étais dehors. Ni famille ni amis proches. Seule.
Tout entassée avec mon barda dans une chambre d’hôtel bon marché, j’ai cherché à me placer. Restaient trois ans avant la retraite. Le matin, je consultais les annonces, je passais des coups de fil. Régulièrement, je rencontrais des particuliers, certains demandaient des références que je ne pouvais pas fournir et s’étonnaient de la “disparition” de mon patron, d’autres posaient tant de questions et d’exigences, que je me sentais découragée d’avance. Généralement oppressée dès que je mettais le pied chez eux, dans leurs grands appartements, leurs vastes maisons, devinant dans leurs armoires normandes tant de vaisselle, tant de linge, entendant piailler des marmailles innombrables, agacée déjà par la petite note perçante dans la voix douce de madame. Tout ça semblait exiger une armée de domestiques dont j’allais faire office à moi seule. Aux trois premiers qui m’ont rappelée, j’ai fait le même mensonge pour refuser, plus fort que moi : mon ancien patron était revenu. Mais John White ne revenait pas. Et il n’avait nulle part où revenir.
Je me suis procuré un vieil enregistreur pour écouter les cassettes trouvées dans l’armoire. Sur les huit, sept étaient des enregistrements d’exercices, des vocalises, des sons produits avec la gorge. Parfois, une deuxième personne, une femme à voix claire qui parlait français, indiquait quoi faire à John White, et qu’il devait poser la main sur sa gorge et sa poitrine pour sentir mieux les vibrations, et qu’il devait respirer, la base de tout, retrouver sa respiration, se remplir d’oxygène et, oui, fermer les yeux si ça l’aidait et, oui, on pouvait aussi éteindre si c’était plus facile pour lui. Voilà, et maintenant on allait écouter ensemble ce que ça donnait, et comparer avec un enregistrement de la semaine dernière pour voir si on avait progressé. Comme pour lui apprendre à parler de nouveau, à faire des sons, avec souvent des moments de silence : sa voix ne sortait pas bien, tout égratignée, c’était un souffle parfois, c’était du vent. Sur d’autres cassettes, il était seul, il s’appliquait, répétait le même son des dizaines de fois, des MMMMMMMMMMM … des VVVVVVVVVVVV… MAAA MAAA MAAA MAAA c’était un peu effrayant, devenait-il fou, puis ça s’arrêtait. Sur une des cassettes, il chantait Comme d’habitude de Claude François mais en anglais. Enfin, chanter c’est beaucoup dire, il chantait si on veut, dans un chuchotement, en forçant sa voix qui semblait ne vouloir ni monter ni descendre, tirant dessus et ayant beau tirer, elle ne venait pas, ça faisait un peu mal à entendre. À la fin, il ne chantait plus du tout, il murmurait sur un ton égal avant de se taire tout à fait. Puis on n’entendait plus que sa respiration, légèrement sifflante.
Sur la cassette qui restait, il chuchotait, c’était difficile à comprendre, à la fois parce que les sons se perdaient dans le chuintement de cette voix si faible et parce que je ne maîtrisais pas tout à fait l’anglais. Il était question de douleurs insupportables, d’épreuves, de Dieu et des anges. Le début, étonnant mais très clair. Mon nom est John White, j’ai quarante-deux ans, Je suis un homme d’affaires à la retraite, Je suis libre maintenant, John White, Je m’appelle White White White. Il répétait sans cesse ces mêmes choses, son nom son âge, comme s’il avait peur d’oublier. Après, ça devenait plus étrange encore, comme des cauchemars, des délires, qui se précisaient à mesure, c’était peut-être bien le fameux accident qui l’avait obligé à prendre sa retraite, ça remontait donc à fort longtemps. J’ai dû écouter à plusieurs reprises. Que disait-il exactement, je comprenais des mots des bribes, une langue simple pourtant, et des phrases courtes. Mais d’une bizarrerie qui donnait le frisson. Parfois John White hurlait son murmure, et alors sa voix semblait dérailler. Parfois il faisait des bruits, et c’étaient comme des cris d’animal, un chat qui crachait.
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