Bye Bye Elvis
La cage aux singes
Des angelots, il y en avait des centaines, toute une collection. À nettoyer, une calamité. Petites choses crasseuses ! De la poussière dans la moindre aspérité, la moindre fossette, les boucles des cheveux, l’interstice des orteils, et les ailes en particulier demandaient un nettoyage méticuleux. Une vieille tante morte peut-être leur avait laissé ces petites saletés. Et il fallait faire très attention ! Certaines pièces valaient cher ! D’avance on me remerciait de les remettre en place exactement comme je les avais trouvées. Je lisais dans les yeux de madame la crainte que je m’empare de l’une ou l’autre de ses abominations potelées. Le mois à Deauville m’a pesé dès le premier jour. J’étais corvéable à merci et madame tout le temps après moi, à vérifier, tellement à me courir après, sur le haricot, à contrôler chaque bibelot, soulever chaque coin de tapis, inspecter chaque fond de casserole, qu’elle se serait moins fatiguée en faisant les choses elle-même. Et surtout, je n’avais pas ma conscience pour moi. Tous les soirs, j’essayais d’appeler John, et il ne répondait pas. Je m’y attendais, c’était son fichu caractère que je connaissais bien, et j’aurais été furieuse si je n’avais pas été aussi inquiète. Chaque soir pareil, le téléphone sonnait dans le vide. Et s’il s’était trompé dans ses prises malgré les piluliers ? Qui le trouverait ? L’aiderait ? D’autant qu’il ne laissait pas entrer l’infirmière. Le premier jour – le jour de mon départ – elle avait entendu derrière la porte le bruit d’une canne qu’on déplace, mais il ne lui avait pas ouvert. Je l’imaginais coller son œil au judas, voir l’infirmière par moi envoyée et retourner dans le canapé côté droit. Au bout de trois jours, elle avait renoncé.
Je me demandais s’il ne fallait pas appeler la police, mais John n’aurait pas du tout aimé ça. La concierge, autre fausse bonne idée, avec son bec venimeux et ses yeux de nuisance, elle colportait des menteries, toujours à sa loge, à vérifier les allées venues, à poser des questions sur les voisins et à insinuer, certaine depuis toujours qu’avec John nous vivions à la colle. Dernièrement, elle avait dénoncé un sous-locataire, et s’en vantait à tous. Elle ne m’avait jamais mise à l’aise, et pourtant j’aimais l’ordre moi aussi. Tellement nerveuse à la fin que j’ai appelé mon amie Pauline, en lui demandant d’aller y voir. Pauline était une compagne de pension, retrouvée quelques années plus tôt. On se voyait chez elle deux jeudis par mois pour jouer à la belote. Elle s’est rendue chez John White, ça faisait dix jours que j’étais à Deauville. Elle a sonné une première fois, il a fait le mort. Elle a insisté, appuyé au moins trois longues minutes d’affilée, elle commençait m’a-t-elle dit à en avoir l’index qui battait. Enfin, il a ouvert.
Elle a eu la peur de sa vie, elle a risqué sa tête, je travaillais, m’a-t-elle informée, pour un dangereux malfaiteur, dans quel guêpier l’avais-je fourrée. Elle s’est tue un peu au bout du fil, pour faire du suspense. Un spectacle affligeant. John White rasé et maquillé en vieille poule, surtout les yeux mais qui avaient coulé dans les cernes et sur les joues. La peau bronzée comme s’il passait ses journées à se dorer la pilule. Les cheveux teints en aile de corbeau, visiblement une teinture maison, d’où les taches sur sa chemise. Des vêtements fripés, avec lesquels vraisemblablement il dormait depuis des jours. Et puis il titubait, il se retenait à la poignée de la porte et aux murs. Ma parole cet homme était ivre ! m’a fait Pauline avec reproche comme si j’étais sa compagne de beuverie. Et après un silence scandalisé, Ou drogué ! insinuant que c’était moi la narcotrafiquante. John White avait du mal à ouvrir les yeux, la bouche un peu bée, avec de la bave en coin.
Quand elle a essayé d’entrer, il a protesté en anglais, la vieille Pauline n’y entendait goutte, elle lui a expliqué, en français, qu’elle venait de ma part, bref un dialogue de sourds. Elle a profité qu’il ne tenait pas bien droit pour entrer et faire un petit tour d’horizon à l’intérieur, Pour que tu sois bien au courant de tout, Et tu ne pourras pas dire que je ne t’ai pas prévenue ! L’appartement était dans un état inqualifiable : Ma pauvre, tu auras bien du travail à ton retour, mais conseil d’amie, es-tu bien sûre d’y retourner car ce monsieur me semble avoir des araignées, et dans tous les sens du terme, car il doit y avoir des vermines. Déjà il y avait des canettes de Coca vides par terre et des papiers gras, et ça ressemblait exactement à ce qu’elle avait vu un jour dans un reportage chez les “junquilles” en Allemagne. Quelle cage aux singes, et si c’était pas une pitié un si bel appartement, avec des tas de moulures, du parquet point de Hongrie, du marbre, tout ça saccagé par la saleté et le manque de soins et d’égards, ça n’avait pas vu un balai de près depuis très longtemps. Et j’ai commencé à perdre mon calme, quelle commère à la fin cette Pauline, c’était bon hein, j’avais laissé l’appartement propre comme un sou, briqué et tout, et il n’y avait pas deux semaines, ça brillait comme un miroir. Je n’y pouvais rien, moi, monsieur faisait une crise et j’étais loin. Mais plus moyen de l’arrêter, la Pauline, elle a continué, Je regardais tout, comme ça bien gentiment pour te rendre service Yvonne, et j’étais justement en train de remarquer des plaquettes de médicaments et même des seringues, exactement comme chez les “junquilles”, que ton patron, de plus en plus énervé avec toujours son baragouinage de sauvage d’Anglais, a titubé jusqu’à sa chambre, et il est ressorti à chanceler avec une arme au poing, pire qu’un film, en me regardant très méchamment, je ne pouvais plus bouger tellement j’avais peur, et il a tiré dans le plafond, et pas à blanc, vraiment tiré, dans les jolies moulures, un bruit qu’on était comme sourd après, et il y avait du dégât, et c’était passé à ça d’elle, elle avait entendu siffler la balle. Elle était repartie, je pouvais la croire, sans traîner la patte, et le cœur bien mal, et bien triste aussi ma pauvre Yvonne, de savoir que tu travailles pour ce dangereux personnage, et si ça n’avait pas été toi, ni une ni deux, tout de suite j’aurais appelé la police, mais je ne voulais pas que tu aies des ennuis, Seulement ne me demande plus jamais de remettre les pieds dans ce coupe-gorge, on veut faire plaisir aux gens et crac, on finit par se prendre une balle.
J’ai immédiatement demandé à voir madame : un problème personnel m’obligeait à rentrer chez moi sur l’heure. Elle m’a dit qu’une rupture de contrat de ma part n’était pas envisageable, à moins d’un dédommagement – l’équivalent du salaire que je ne toucherais pas et, pire, dont je ne disposais pas. Mais elle m’autorisait le dimanche à faire l’aller-retour, madame est trop bonne. J’ai dû attendre trois jours, à me ronger les sangs, à imaginer des horreurs, à dépoussiérer inutilement ces affreux angelots maintenant si propres qu’ils paraissaient tout de blanc vernis, que je vous les aurais balancés par la fenêtre cul par-dessus tête, je rêvais de faire place nette, de vider les lieux ! À servir madame sans plus décrocher un sourire. Le dimanche, j’ai pris le premier train avec des pressentiments de la pire espèce.
Le cœur bien remonté, en arrivant. Pour gagner du temps, j’ai commencé par sortir le courrier de la boîte à lettres, un bon paquet, c’était toujours moi qui m’en chargeais et moi partie, le courrier pour John n’existait plus. Parmi, il y avait l’enveloppe avec l’argent envoyé de Deauville. Je suis montée, j’ai sonné et sans attendre ouvert la porte, j’en tremblais des doigts. J’ai appelé et, voyant ce que je voyais, j’ai immédiatement fermé la porte sur moi. Fait le tour, personne, juste la fin du monde, jamais vu ça, effrayant, ça ressemblait moins à une scène de cambriolage qu’aux reliefs d’un campement de gitans, qui auraient déguerpi en laissant tout derrière, ordures et frusques malpropres, à un pique-nique monstrueux qui aurait viré à l’orgie puis à un champ de bataille de chiffonniers malfaisants. La télévision allumée sans le son. J’avais le tournis en imaginant la mine de carnage ravie qu’aurait faite la concierge devant ce triste spectacle, un vautour sur un tas de carcasses, elle aurait tout de suite appelé les forces de l’ordre, nous étions passés à ça de la catastrophe, déjà que la situation n’était pas riante. J’ai dû m’asseoir quelques instants.
Où donc était John White de si bonne heure. Lui qui tenait tant à ses petites habitudes, toujours à dormir à des heures impossibles, à faire des nuits blanches et des matinées grasses. John White, sédentaire jusque dans ses déplacements. Il allait toujours aux mêmes endroits, ce qui était encore une manière de ne pas bouger. Il y avait l’appartement, le Freedom, le buraliste où il achetait des cigares, il y avait eu, du temps de Vieux Garçon, le tour du bloc et les mêmes arrêts aux mêmes arbres. Quand il voulait s’aventurer, au spectacle par exemple, c’était moi qui devais le conduire, le mener, et me régaler avec lui d’une attraction pour touristes avec plumes et paillettes. John White se serait égaré dans sa propre rue et il aimait emporter avec lui tout ce qu’il pouvait, moi y compris, ça le rassurait. Quand nous sortions, il me demandait toujours si c’était une impression ou s’il faisait vraiment très chaud, Pas de saisons dans ce pays ! Comment s’habiller ! C’est qu’aussi il se couvrait jusqu’à la glotte, de couches de vêtements nombreuses, il s’ensevelissait là-dessous, voulait se protéger du froid, de la lumière, de tous les regards, et toujours un chapeau et des lunettes de soleil. Ses yeux étaient si fragiles disait-il, ils ne supportaient plus que la nuit et même la lune l’aurait ébloui – et à la vérité, il avait les yeux meurtris, mais en quoi des lunettes de soleil pouvaient-elles réparer leur misère, tout ça c’était évidemment dans la tête. S’il sortait ainsi couvert, c’était pour rester chez lui, même dehors. À la maison, sa sédentarité prenait une autre forme : il ne quittait pas son canapé, et plus précisément le coin droit de celui-ci, qui même en son absence gardait l’empreinte de ses fesses et plusieurs taches de café indélébiles. Souvent c’était là qu’il s’endormait, dans un nid de couvertures polaires, habillé de vêtements de nuit qu’il gardait parfois jusqu’au soir. John White n’aimait pas les fenêtres ouvertes, n’aimait pas les courants d’air, ni les insectes qui entrent, ni la lumière du jour indisciplinée, qui vous empêchait de dormir aux heures les plus réparatrices. Il se sentait soulagé après avoir fermé les volets le soir, avait-il peur d’avoir trop chaud ou trop froid, de se faire cambrioler ou épier, de sauter ou de s’envoler.
Alors, depuis vingt ans, je traquais les courants d’air, j’essayais d’aérer sans qu’il s’en rende compte, je lui remettais sa couverture quand il regardait la télévision. Et je ramassais derrière lui, car sur la modeste distance qui séparait du frigo le canapé, la salle de bains du lit, John White se perdait et se dispersait sous forme de déchets, de traces et d’objets divers : cendres, allumettes usagées, pots de yaourt, emballages, vêtements, serviettes, produits d’hygiène, plaquettes vides ou non, mouchoirs, miettes, effluves, et quand il marchait pieds nus, il laissait des marques moites sur le carrelage de la cuisine. Tout lui tombait des mains. Lorsque ses articulations le faisaient trop souffrir, je le nourrissais à la cuiller, pour éviter qu’il en mette partout. Parfois il tremblait tellement qu’il ne parvenait pas à allumer son cigare, parfois le cigare lui tombait du bec. Je lui demandais si ça allait, il me disait alors qu’il s’était endormi quelques instants. C’est qu’il aurait fini par nous mettre le feu, avec ses moments d’absence ! Je le grondais doucement, et je ramassais. Il fallait ramasser et éponger John White où qu’il passe et faire de l’air après lui.
À l’heure présente, plus que jamais John White s’était égaré dans l’appartement, traînait dans tous les coins, sous toutes les formes, comestibles ou non, tout ce qu’il avait touché se trouvait éparpillé. La vérité s’est imposée, un trait de lumière ! Jamais je n’aurais dû laisser seul John White, quelle idée, quelle erreur ! Maintenant il fallait d’évidence ramasser et attendre. J’ai sorti du placard l’aspirateur, mais je l’ai posé aussitôt, à quoi bon mettre la charrue avant les bœufs : d’abord faire le tour avec un sac-poubelle et un sac à linge, pauvre John comment s’était-il nourri, se laisser aller comme ça, à croire que je l’avais abandonné pour toujours. Des canettes, des traînées de soda séchées sur le parquet, des rogatons de pizza gisants, des traces de sauce sur le cuir, des vêtements tachés, des chatons de poussière – après deux semaines et demie, était-ce possible ! J’ai levé les yeux au ciel : la Pauline n’avait pas menti, là-haut un impact de balle trouait vilainement les moulures. Remettre un peu d’ordre m’a pris la matinée et nettoyer l’après-midi. J’ai brossé, récuré, frotté, j’espérais tellement voir surgir John, chaque bruit sur le palier me faisait sursauter comme on dit toujours dans ces cas-là. Je le suppliais mentalement de revenir. Il ne revenait pas. J’ai fini le nettoyage à fond, et toujours personne. Je me suis assise dans le fauteuil, les bras cassés et le cœur brisé.
Où était passé John White ?
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