Bye Bye Elvis

Caroline De Mulder · Chapitre 22 sur 41

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Bye Bye Elvis

Retrouver Elvis

 

 

Cinq heures l’heure de pointe, un soir de juin 1968. Elvis se tient sur le Sunset Boulevard et à son grand étonnement, personne ne le reconnaît. Ou alors le reconnaissent-ils mais laisse-t-il indifférent. Ils ne l’aiment peut-être déjà plus, tout simplement. Des années pourtant qu’il n’ose plus mettre le pied dehors ; est-il donc si facile et si rapide de retourner à l’anonymat, de revenir à rien ? Après tant de gloire, tant d’amour fou, se perd-il maintenant dans la foule ? Elvis a-t-il déjà cessé d’être Elvis ? Ça dure des minutes entières et ça devient inconfortable, inquiétant. Un gamin distrait le bouscule, ne lève même pas les yeux. Elvis pris d’angoisse se met à faire des signes aux voitures et aux adolescents qui passent, mais personne ne le regarde.

Steve Binder, qui l’a incité à tenter l’expérience, se tient dans la rue avec lui, Tu vois, quelques années à peine et les temps changent, Tu vois l’amour des foules on souffle dessus et plus rien, La gloire c’est le soleil des morts, mais pour les vivants c’est à peine un éclair, ça déchire le ciel et plus rien de rien, le noir, la nuit, le silence, Voilà, Elvis est passé, parti, Elvis est déjà mort, Tout est à refaire, Il faut retourner en arrière, Quand on s’est perdu, retourner d’où on vient. Il faut retrouver Elvis.

Binder est chargé d’orchestrer l’Elvis Special, son retour à la musique. Un concert acoustique, alors qu’il s’accompagnait toujours d’instruments électriques. Le Colonel pense à un show spécial Noël de vingt chansons : Elvis ne dirait rien d’autre que Bonjour bonsoir ! Et Joyeuses Fêtes à tous ! et conclurait sur une chanson, Noël au Coin du Feu. Mais en 1968, les Beatles et les Doors sont passés par là, et Elvis désespérément ringard a enchaîné tant de navets à Hollywood que son seul nom prête à sourire. Il fait cependant encore les délices de la ménagère sentimentale, de l’ex-garce aux mollets épaissis, de l’ancienne voyoute au bec cloué traînant trois braillards dans des jupes au-dessous du genou. Le come-back enthousiasme follement Elvis. Il commence un régime choc et freine sur les barbituriques, susceptibles de ralentir sa perte de poids. Pour la première fois, il désobéit au Colonel et refuse de faire le guignol ; que le Vieux vienne chanter lui-même Petit Papa Noël, si le cœur lui en dit.

Séquence live. Elvis éjacule sur scène, dans son beau costume. Le cuir n’aime pas ça du tout, murmure Bill Belew, quand il apprend qu’il faudra faire nettoyer la combinaison par lui conçue. Surtout qu’il est fin, le cuir, un magnifique cuir de Cordoue qu’il réserve habituellement aux femmes, une seconde peau et qui ne pardonne rien, pas un bourrelet pas un pli pas une ride. Elvis redevenu sec sur l’os, le porte à merveille. Il tient à la fois du félin et du motard. Et il est prévu qu’une sueur virile achève de mouler le cuir sur son corps parfait. C’est en le pelant de son incroyable costume qu’on découvre son forfait. Binder se réjouit de l’incident, applaudit au débordement. Le petit a repris du poil de la bête, à qui il a dit et répété, si tu transpires c’est pas grave, si tu es décoiffé c’est pas grave, c’est mieux même, on n’en peut plus de l’Elvis poupée Elvis battant des cils Elvis coiffé habillé repassé verni, tu es une bête sauvage une terreur ! et tu brises les cœurs, tu as le regard qui tue, là regarde-moi, fais-moi mal.

Et Elvis improbable panthère sort de sa cage, parcourt la scène, les pattes tout en longueur. Il chante crie feule rugit et emporte tout. C’est le retour au bon vieux temps, quand sur scène le contact de son pantalon l’excitait, et de voir tous ces yeux et les femmes s’offrant, lui jetant dans les jambes leurs sous-vêtements. Le temps où il dansait en érection et le pantalon à même la peau, et ça se voyait. Ça se voyait terriblement, quand il dansait ainsi des jambes, et il en jouait. Gladys l’avait un jour tiré de côté, dans les coulisses, ne portait-il donc pas de caleçon : Non Satnin’, le seul que j’ai pris est sale et personne ne veut me le laver. Un de ses musiciens avait voulu lui faire une blague en lui apportant un slip de danseur en soie. Elvis avait adoré et depuis, ne portait plus que ça. Quand il en portait. Mais là, il ne porte rien que sa peau. Sous les spots brûlants, il ruisselle dans le cuir mouillé. Avec sa gueule de désamour et son air de défi, il arpente, virevolte, et haletant se campe dans des poses brutales. Il tient la bride courte à la foule, la serre de très près, la tient dans son poing, pendant que, l’œil crapule, il folâtre un peu, lui jette pour rire des mouchoirs trempés de sa sueur. Des vagues de bras et de mains avides se tendent, et c’est à qui l’attrapera, à qui le reniflera, s’y trempera et le boira. Elvis tout en eau et en sel. Pour lui enlever son cuir à la fin du concert, Belew devra y aller au couteau et taillader.

C’est si bon, l’amour de la foule, qu’Elvis décide de reprendre la scène. Il jure que plus jamais il ne chantera une chanson à laquelle il ne croit pas, et il a avalé assez de couleuvres et de navets. À partir de maintenant, il se réserve aux grandes choses. Mais c’est sans compter que dans quelques jours, il faut partir en Arizona, tourner Charro !, un western spaghetti. Il interprète le rôle d’un cynique assez fâcheux – et laisse entendre sur le plateau que c’est exactement ce qu’il commence à devenir. Mais les vrais cyniques ne se vantent pas de l’être et Elvis a toujours le cœur tendre. Et même, il retrouve sa bonne humeur, après le passage de l’Elvis Special sur NBC, de tous acclamé.

D’autant que le Colonel vient de lui décrocher un fabuleux contrat à Las Vegas : Avec Presley, vous les remplirez, les chambres, la salle de concert, la salle de jeux, Tout sera blindé, Plus une chaise où poser son cul, Plus un coin où se cacher, Je vous donne ma parole, Cent mille dollars et il est à vous ! L’International Hotel n’est pas encore construit, mais comptera mille cinq cents chambres et une salle de spectacle de deux mille places, où Elvis fera deux shows par soir, sept soirs par semaine pendant un mois. Il accepte donc de bonne grâce de se laisser pousser la barbe pour Charro ! et même Filles et showbusiness ne parvient pas à le déprimer – il souffle pourtant à sa partenaire qu’il aimerait tellement jouer ne fût-ce que dans un seul bon film. Un vœu qui ne sera pas exaucé : dans L’habit ne fait pas la femme, Elvis est un piètre docteur, amoureux d’une drôle de nonne. Ils forment le couple le moins crédible de l’histoire du cinéma ; on n’y croit pas un instant, ni ensemble ni séparément. C’est la fin de sa carrière d’acteur. Las Vegas l’attend, il attend Las Vegas.

Il fuit Graceland, et peut-être moins les morts qui y tombent, que ceux qui y vivent toujours. Son cousin Bobby Smith, réformé Section 8 pour avoir avalé des épingles à nourrice, vient de se tuer à vingt-sept ans avec de la mort-aux-rats. Quelques mois plus tôt, l’oncle Johnny Smith qui, fâcheusement, attaquait au couteau de combat les Gars et leurs compagnes, était mort d’alcoolisme à quarante-six ans. L’oncle Travis Smith continue, lui, de mourir à petit feu d’une cirrhose. Et Pat Bigs, après avoir roulé sa bosse dans tous les bars et casinos du pays, a l’an dernier laissé veuve la tante Delta Mae, sœur de Vernon, qu’Elvis recueille à Graceland : diabétique toujours alcoolisée et souffrant de haine universelle, elle effraie les fans les plus téméraires et, à la demande de l’un d’entre eux, a dernièrement mis le feu à sa perruque. Enfin, Elvis pleure encore Tracy Smith, le frère attardé de Gladys, son oncle préféré mort deux ans plus tôt. Tracy répétait sans arrêt J’ai les nerfs en purée, J’ai les nerfs en purée, et il faisait des bruits avec sa bouche comme s’il était sur le point d’exploser. Elvis craint que sa famille ne soit maudite.

Il fuit aussi Priscilla. Elle a accouché d’une petite fille au début de l’année. Priscilla après avoir perdu les eaux s’est maquillée avec soin, coiffée longuement. Il y a, avant toute chose, ces cheveux, des flots de cheveux noircis à remplumer, à monter, étage par étage, la seule limite étant le ciel et, évidemment, c’est un jour où rien ne va, rien ne tient, tout s’affaisse, le ciel vous tombe sur la tête, il faut recommencer et le temps passe et repasse. Quand Priscilla descend enfin, coiffée selon le goût d’Elvis, celui-ci, affreusement nerveux, refuse de partir : il veut d’abord retrouver la caisse de cigares, préparée d’avance pour l’événement. Après quoi il lui faut manger un morceau pour reprendre des forces, pas le moment de faiblir. Il rôde ensuite dans la cuisine et en mal de prétexte, décide de passer en revue le plan. Il fait le point, avec les Gars, sur les routes alternatives en cas de pépin, ils recalculent la durée de chaque possible trajet, car ils ont annoncé à la presse tel hôpital, mais l’accouchement doit se faire dans un autre, et il y en a un troisième sur le pied de guerre au cas où. Priscilla croise les jambes en attendant et finit par gueuler, Dépêche-toi Elvis. Ils embarquent dans la Lincoln, tandis qu’une première voiture, dans laquelle ils sont censés se trouver, vient d’être envoyée en pâture aux journalistes. Mais à leur tour pris en chasse, ils se trompent de route et d’hôpital. Les Gars transpirent affreusement, Elvis est livide et Priscilla se tord de douleur en hurlant. Naissance de Lisa Marie à l’hôpital baptiste. Depuis tant de temps, Elvis cherche un autre lui-même ; tout de suite il adore sa fille, qui lui ressemble ; en revanche, sa femme en est la mère, ce qui le terrifie.

Priscilla d’ailleurs jette rapidement l’éponge. Elvis lui présente Mike Stone, un sang-mêlé hawaïen à cuir sombre, ancien champion de karaté light contact, un mauvais garçon, un rebelle un vrai, un homme enfin. Lui suggère même de prendre des cours particuliers de karaté avec le bel animal – un type formidable ! – et Priscilla, qu’Elvis n’a plus touchée depuis la naissance de leur fille, décide de suivre son conseil, et aussi que le type formidable deviendra son amant.

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