Bye Bye Elvis
La biche
Il apprend bientôt à courir plus vite encore et à disperser avec élégance l’émeute débutante. Il tire nonchalamment un peigne de sa poche, le passe dans ses cheveux, et d’un geste gracieux le jette au loin et pendant que les filles se précipitent pour le ramasser, il détale dans le sens opposé et rejoint sa Cadillac sa Harley ou sa Triumph.
Elvis est aimé des foules. Avec ses ronds de crasse dans le cou, il a tout bon dès le premier regard. Il meurt de peur, puis ça commence, il a les yeux, l’attitude, le mouvement, et ça passe, tout passe. Il devient un petit voyou irrésistible et un peu cruel, un marlou qui se la joue rossignol. Commence en montant sur scène par cracher son chewing-gum, sans cérémonie, et parfois se l’enlève de la bouche et le jette dans la foule hurlante, et il parle, frêle camionneur joli comme une biche, avec une prononciation terriblement vulgaire, raconte de mauvaises blagues, scabreuses, débiles, pas drôles, et emporte tout sur son passage. La foule, il sait par où la prendre. Parfois elle est sous le choc, à voir cette garçonne ses jambes ses hanches, mais elle lui pardonne tout d’avance et elle le bénit. Elvis est tout en tendons, et les secousses de ses membres inférieurs, qui à son public paraissent si coquines, si provocantes, sont surtout de la nervosité ; les plus perspicaces se demandent s’il va tomber. Parfois aussi il tremble des mots, bégaie un peu. Whoa baby baby baby baby baby, hoquette Elvis. Il bégaie au naturel ; du hoquet il fait sa marque de fabrique.
Un geste, un regard, un mot fait-il mouche, il en rajoute, et ça marche mieux encore. Il en a des frissons dans le dos, des élancements dans la moelle, de se découvrir si beau si parfait si mauvais garçon. L’amour bruyant des foules le porte l’emporte l’enlève léger, il les aime les aime, soulevé par leurs voix, grandi par leurs regards, les aime du fond du ventre et d’un amour de tête vidée. Devenu immense comme elle, il ne pense à rien d’autre qu’à cette foule, au cœur de laquelle il bat fort, il vit vite et oublie sa mère et oublie Jesse Garon. Tout le monde respire en même temps, et on entendrait tomber une épingle, si la voix d’Elvis ne couvrait pas tout.
Quand ça se termine, tout retombe et Elvis n’en revient pas de tant d’effet. Il redevient poli, tellement poli, à tout le temps remercier s’excuser s’écraser avec son mauvais accent du Sud, à chercher comment se tenir. Il ne boit pas, ne fume pas, ne jure pas. Les yeux faits, il a au bec une clope qu’il se garde d’allumer, juste histoire de jouer avec et d’avoir une allure. Elvis le nègre blanc, le gamin blanc aux hanches noires.
Avec Scotty et Bill, ils sont désormais sans cesse sur la route. Ils font le concert, dorment à l’arrière de la Cadillac toute neuve, repartent pour la prochaine ville. Elvis est un compagnon de route qui n’a rien de reposant. Tandis que son pied bat de l’aile, toujours prêt à s’envoler, son débit de parole est affolant, pendant des heures il jacasse sans respirer, change à chaque instant de station radio, écoute tout, tous les styles, country, spirituals, gospel, il fixe ses cheveux avec trois gominas différentes, une pour l’avant, une pour le sommet, la troisième pour l’arrière, ça laisse des traces huileuses sur ses chemises ses vestes sa peau le cuir de la Cad, et des mèches rebiquent quand même, c’est un cauchemar, ces cheveux que rien ne fait se tenir tranquilles, qui refusent de se mettre comme on veut, qu’il faut sans cesse vérifier. Il ne fatigue jamais. Il s’habille comme personne, couleurs venimeuses matériaux suspects daim, python, alligator. Il se ronge les ongles jusqu’au sang.
Faire une cour polie aux filles n’est plus d’actualité. Où qu’il chante, de longues files d’adolescentes se forment devant la chambre de motel qu’il partage avec ses musiciens, il y en a parfois des centaines, elles veulent le voir de près ou le toucher. Elles entrent par groupes de trois ou quatre. Ils causent, flirtent, et les plus dégourdies lui proposent toutes sortes de caresses. Parfois Elvis en embrasse l’une ou l’autre, ce sont quelques baisers entre deux portes, entre deux villes, quelques mots doux. À toutes, il jette de longs regards langoureux par-dessous ses paupières légèrement tombantes. Et toutes l’intéressent, pourvu qu’elles aient un visage des jambes un cul passables. Il s’amourache bien sûr, mais se méfie un peu. De l’amour à cœur joie, de l’amour en veux-tu, tant d’amour, oui, mais à quoi tient-il ? L’amour lui est tombé dessus comme la foudre. Et il n’est pas venu tout seul, il est venu en foule et en force et accompagné. C’est l’amour en grande pompe, en grande fanfare, sans effort et sans séduction. Voilà que désormais on l’aime sans le connaître, après l’avoir écarté sans lui donner sa chance. Y pense-t-il beaucoup, sous lui la petite le regarde avec des yeux de brûlure et lui les yeux ailleurs se sent tout proche, et quand il vient dans les cheveux longs et noirs, il l’a déjà oubliée. Pour Elvis coucher avec elle, c’est coucher avec personne, tout au plus avec lui-même. Mais pour elle, coucher avec Elvis, c’est coucher avec toute la foule, c’est une orgie intime, une partouze entre quatre yeux.
Les hommes eux continuent à le tenir loin et ça l’attriste, lui qui a toujours voulu faire partie du clan des mecs, qui aurait tant aimé être enfin des leurs. Il se met à rassembler autour de lui les Gars, notamment Red West qui le sauvait parfois du temps où il était écureuil. Ce sont des garçons sans éducation, un peu brutaux, qui boivent qui fument qui rotent qui parlent mal et font rempart autour d’Elvis, car ses chéries un peu plus chaque jour deviennent féroces. Ils ont l’humour des camionneurs et des pauvres et des forts en gueule.
Bientôt, il chante sans guitare et en quelque sorte sans défense. Il a son faux air de nonchalance et soudain, la bouche tremblante, il part tout en haussements d’épaule et en bégaiements, les poignets écartés, en un jeu de doigts à la fois électrique et étudié. On adore Elvis, on le déteste, à miauler et à donner du coffre en enchaînant des mouvements jugés primitifs, des tortillements de stripteaseuse, tout juste passables si on est une blonde à formes. Homme et femme, humain et animal, Blanc et Noir, pieux et obscène, ange et singe, Elvis est un monstre, et on lui met sur le dos tout ce qu’on peut : l’effondrement des valeurs, la débauche des filles, l’adultère, les émeutes, le mélange des races. Elvis le Pelvis, on l’appelle, et ça le met hors de lui. Qu’on l’accuse de vulgarité le blesse affreusement : non il n’est pas vulgaire, clame-t-il à tout propos, c’est la musique, c’est le rythme qui veut ça, ces mouvements-là précisément s’emparent de son corps. Et d’ailleurs les Noirs jouent et chantent comme lui depuis toujours, et tout le monde s’en fout pas mal. Quand il chante du rock’n’roll, il ne parvient pas à garder les yeux ouverts et ses jambes ne tiennent pas en place, c’est comme ça, où donc est le mal.
Gladys habite maintenant une petite maison de rêve sur Audubon Drive, dans un quartier à la mode plein de médecins et d’avocats. C’est un bungalow vert amande avec une pelouse soigneusement épilée, un double garage et bientôt pas mal de grosses voitures. Sur Audubon Drive, on voit d’un très mauvais œil les nouveaux venus, qui pendent leur linge dans le jardin comme des pauvres, et les vierges folles qui piétinent les gazons alentour, arrachent les touffes d’herbes qu’Elvis a peut-être foulées, et dans toute la rue bientôt l’herbe n’est plus qu’un souvenir. Il y a aussi les problèmes de circulation, les petites se jettent sous vos roues et les files de voitures sont tellement longues que les voisins appellent la police. À cela s’ajoute que depuis l’ascension sociale des Presley, la moitié de la famille s’est quasiment installée à domicile et c’est gratiné, ça boit, ça gueule et dégueule, ça traverse les murs. Car la pauvreté, ça vous reste toujours, dans la peur de manquer, et ça vous poursuit sous forme de parents faméliques, de parasites, de pique-assiettes qui portent votre nom. Ils occupent donc en quantité les quatre pièces d’Audubon Drive, ce sont des cousins cousines oncles tantes aïeuls à n’en plus finir, traînant des maladies d’affamés et des bouteilles de gnôle, raclant des jurons entre les dents, ils ont le foie déglingué et le cerveau fusillé, ils finissent par faire peur à tout le monde et, en sortant leurs flingues pour un oui pour un non, donnent le frisson non seulement aux voisins, mais aussi aux fans les plus intrépides. Derrière lui Elvis traîne tout un peuple de Blancs cassés.
C’est à Gladys qu’on vient se plaindre. Même si elle a fait de sa maison un musée à la gloire de son fils, avec des affiches, des photos d’enfant, des guitares et des coupures de presse sur le frigo, elle ne se sent pas vraiment chez elle. Chez elle, c’est là où est Elvis, or Elvis passe le plus clair de son temps sur les routes. Elle rêve que ça s’arrête, qu’il devienne chanteur de gospel comme il le désirait autrefois, et qu’il reste à la maison. Gladys longtemps joyeuse et emportée est devenue triste. Elle prend des pilules pour retrouver la ligne. Elle boit. Elle boit proprement, sans ennuyer personne et se camoufle l’haleine, mais incontestablement elle boit. Triste, et rien n’y fait, ni Vernon qui ne pense qu’au garage et au lot de voitures promis par Elvis, ni Mimosa, son nouveau petit chien de compagnie. Elvis, de son côté, enrage qu’elle ne se laisse pas couvrir de fourrures et de bijoux. Imperméable à sa gloire et à son argent, elle continue à porter des vêtements de bonne ménagère, de femme pauvre mais dure au mal et méritante.
Gladys recoud à tour de bras. Les boutons de chemise, c’est ce qui part le plus vite, dès qu’elles se bousculent autour de lui. Puis elles lui arrachent la chemise qui s’enlève d’autant mieux. Quand Elvis rentre, Gladys demande parfois aux Gars leurs boutons de chemise pour dépanner. Bientôt, ils sont toute une horde de jeunes hommes à chair de poule, dépoitraillés et les manches battant le vent. Quant à la fille de passage qu’Elvis ramène à la maison, Gladys l’embrasse, la trouve belle, lui caresse le visage. Elle la prend à part. Elle la supplie de veiller sur lui, de ne pas le lâcher d’un pas, avec toutes les mauvaises habitudes qu’il a, de vérifier ses vêtements avant de les envoyer à laver, toujours il laisse de l’argent dans les poches, et puis c’est un grand nerveux, et il est somnambule : quand il se lève la nuit en dormant, lui parler tout bas, et quand il te répond, lui dire d’aller se recoucher, C’est l’heure Elvis, Il faut te reposer. Depuis qu’Elvis est sur les routes, Gladys a commencé à mourir à petit feu. Elle est seule et mangée par la peur que quelque chose n’arrive à son petit. Que les femmes le déchirent de leurs ongles, que les hommes le battent et le défigurent, que la foule le tue.
Car où qu’il aille, se forme aussitôt un attroupement de petites filles avec des yeux de voyous amoureux. Elles ont des joues de bébé, des yeux de prédatrices, le pas rapide et la jambe longue. Elles le veulent maintenant et maintenant, tant et tant qu’elles l’étoufferaient des doigts et des bras. Cela commence par quelques voix, C’est lui ! Non, ce n’est pas lui ! Si, c’est lui ! Une émeute d’enfants femelles gronde déjà, elles sortent de partout. Et suivies de frères et de petits amis jaloux, elles le reluquent avec des yeux d’oisillon de proie. Plus à distance, certaines jettent leurs talons au loin pour courir vers lui plus vite. Foire de Memphis, Elvis, flanqué d’une amie, continue à marcher. Autour d’eux la foule enfle, et plusieurs gamines s’accrochent à ses vêtements, l’une d’elles répète sans arrêt, Promets-moi que tu le feras, Promets-le-moi, sans qu’on sache exactement ce qu’elle veut. À mesure qu’Elvis avance, la foule augmente, lui fait cortège. Il s’arrête à un stand où il faut jeter des balles dans un cerceau, il veut offrir un ours en peluche à sa compagne. Il gagne du premier coup, la tenancière lui tend l’ours, il se volatilise. Sûrement, la drôle de petite fille l’a pris. Ou une autre. Elvis gagne et perd successivement trois ours, qui s’envolent en fumée avant même qu’il y touche. Pendant ce temps, la foule toujours plus nombreuse se presse contre eux, et cela devient douloureux, cette rambarde du stand qui leur scie les chairs juste au-dessus des hanches, et tout contre les planches les os leur font bien mal. Finalement, les forains les aident à passer par-dessus le comptoir et tous deux se mettent à courir à toutes jambes jusqu’à l’entrée, où une voiture de police les ramène à la Cadillac.
Même sur scène, l’amour qu’on lui porte vire à la rage. On ne s’entend plus jouer, désormais, tellement la foule hurle, démente, dès qu’Elvis apparaît, ruisselante et aveugle, les visages sont déformés par la fureur. Scotty et Bill ont beau monter le son, et Elvis époumoné brailler à s’en déchirer les cordes, à peine si on distingue de loin en loin le batteur, pourtant particulièrement énergique. Les fausses notes passent inaperçues, seuls comptent maintenant la présence d’Elvis et ses déhanchements. Elvis devant improvise, les autres derrière suivent, et les musiciens assourdis se vantent d’être le premier groupe au monde dirigé par un cul.
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