Bye Bye Elvis
Amour, gloire et beauté
Tout petit matin et le monde dormait encore, que déjà j’étais debout, bon pied bon œil. Les bennes se trouvaient derrière le coin, dans une ruelle longeant le bâtiment et sentant fort l’urine. C’était mal éclairé mais pas menaçant. Toujours les mêmes qui venaient se tenir là, vers six heures, l’heure à laquelle entraient les magasiniers et sortaient les conteneurs, quelques dizaines de minutes avant le passage des camions de ramassage. Tous on baissait les yeux : quelques vieux avec de grands cabas, une femme avec une poussette, un Arabe habillé de marques, un jeune qui se frottait les yeux en tapotant sur son iPhone. D’aspect convenable, pas l’air plus pauvres que ça, passe-partout je dirais, nous ressemblions très exactement aux clients qui bientôt seraient du bon côté du mur. Et ce que nous ramenions chez nous n’était pas fondamentalement différent. Pour un peu, on pouvait se croire en train d’attendre l’ouverture. La différence, c’était ce petit moment de bousculade, assez désagréable, parce que nous étions tous venus pour la même chose et il n’y en avait pas pour tout le monde. Pas là pour rigoler et faire des manières. Tendres comme la vie et polis comme des affamés.
L’endroit était giboyeux, mais on n’y trouvait pas toujours ce qu’on voulait. Souvent c’étaient de grandes quantités d’un seul produit. Comme ça qu’avec John on a pu continuer nos régimes monodiètes : yaourt par exemple, car il fallait manger tout ça rapidement, pour les produits laitiers j’appliquais la règle des trois jours, pas plus de trois jours après la date. Les fruits et légumes étaient parfois tout à fait récupérables, pour peu qu’on se donne la peine de trier. Il y avait aussi les viennoiseries de la veille, du pain, des biscuits. Avec les conserves, on pouvait se risquer à la règle des trois ans. Pas rose pourtant, non, il y avait des odeurs, les viandes surtout, c’était à peine perceptible mais suffisant pour vous gâcher le plaisir de remplir votre sac. Et il fallait se lever à la lune, en bonne ménagère battre le pavé dès potron-minet, pas la porte d’à côté, mais au moins ici on ne gâchait pas la marchandise en l’aspergeant de javel. Et tout plutôt que le Secours catholique et la fréquentation des clochards ! J’y avais eu droit, lors de mon unique visite, à des regards sympathiques et commiséreux qui m’avaient mortifiée, et un alcoolique dérangé m’avait poursuivie de sa conversation, et je détournais le regard, et j’essayais de fuir, mais il continuait de me souffler son haleine avinée ! Je préférais encore le péché d’orgueil et les “opérations commandos”, comme aurait dit Maurice, dans les surplus du Monoprix, nécessité fait loi, et dans la famille nous n’avons jamais vécu de la charité.
Je préparais à John des menus incroyables, je me vois encore mélanger le contenu d’un sachet de myrtilles décongelées avec du sirop caramel et des céréales pour bébé au miel. Et ça se laissait manger, John en avait même repris. Quand il me demandait du bacon et des œufs – Et bien bien cuits s’il te plaît Yvonne, car il fallait que ça soit carbonisé – je lui disais de penser à son pauvre cœur, et il n’insistait pas. Peut-être savait-il, même si je préférais lui cacher l’affreuse vérité. À moins qu’il ne pense que j’en étais toujours à dépenser l’argent des bagues. Un mois plus tôt, j’avais profité qu’il dorme dans le canapé pour aller jeter un œil à la boîte à bijoux, et c’était la mort du petit cheval ! Vide ! De voir ça, j’en avais les mains qui tremblaient.
Nous survivions tranquillement, le ventre et le frigo pleins, même si, à cause de l’électricité coupée, le frigo ne fonctionnait plus. Pas bien grave en soi puisque tout l’appartement était glacial. Et là encore, nous avions le malheur chanceux : John White aimait vivre à quinze degrés été comme hiver et, d’aussi loin que je me souvienne, il avait toujours fait un froid de loup chez lui. Les ampoules et, surtout, la télévision marchaient encore, car on nous laissait mille watts. Et le gaz n’avait pas été coupé, ce qui m’arrangeait, pour la cuisine. La vie continuait donc son petit bonhomme de chemin. Elle gardait en tout cas un semblant de normalité. Sur les menues anomalies qui allaient se multipliant, John White ne disait rien. Nous n’en parlions pas, tout simplement.
Plus que jamais, nous regardions la télévision. Toujours allumée, avec ou sans le son, et du soir au petit matin, ça faisait une sorte de veilleuse, elle baignait d’une lumière réconfortante et bleutée le salon et le couloir. C’était John qui m’avait initiée aux plaisirs de la télévision, une sorte de débauche sur le tard. Mon père, qui s’était battu en Algérie, avait toujours refusé de faire entrer le mensonge dans son foyer. Et Maurice de ce point de vue-là, tout pareil. Après tant de droiture, qu’il était doux le goût de l’interdit !
Nous passions donc des heures et des heures à regarder la télévision. Les choses paisibles. Quand c’était violent, je tournais les yeux, je ne voyais pas pourquoi m’infliger ça. Ça faisait rire John, mais la vue du sang je ne pouvais pas, surtout depuis la mort de Maurice. À la moindre goutte me revenait tout ce sang que Maurice crachait le dernier jour. Presque rien, disait le docteur quand je lui en avais parlé dans le couloir, mais à moi il me semblait qu’il se vidait tout entier. Que du sang lui sorte par la bouche me semblait horrible, l’idée que ses organes saignaient, l’intérieur de son corps devenu une plaie qui s’ouvrait chaque fois que s’ouvrait sa bouche. Il disait lui, Désagréable ce goût, Comme lécher du fer, sucer du métal et du sel, Ça vous flanque de ces nausées, Ah comme il attendait son cigare ! et son whisky ! pour se rincer le bec. Mais il était mort comme ça, sans whisky sans cigare, à s’avaler lui-même et la bouche pleine de sang. Non, pas de violence, jamais. Moi ce que j’aimais, c’était la douceur et le sentiment.
Du fond du canapé blanc, nous voyions au dehors le vent dans les feuilles et la pluie tomber, et nous ne manquions jamais Les Feux de l’amour, jamais Amour, gloire et beauté, et les films, beaucoup de films, des classiques, et John White sanglotait parfois, discrètement, dans ses doigts. On vivait comme ça loin du monde, au milieu des drames de famille et des grandes émotions sur petit écran. Nous regardions Sharon se jeter dans les bras de Jack, nous regardions Jana mourir, nous pleurions des fontaines, et parfois ça continuait même après que John White avait coupé le son. Des fois, quand l’émotion était à son comble, il me prenait la main et me la pinçait légèrement, nous étions ridicules mais heureux. C’était chacun pour soi et côte à côte une lune de miel qui n’en finissait pas, dans le bel appartement avec les beaux plafonds, les beaux couverts et toute cette passion.
Parfois à pleurer ainsi devant la télévision, nous ne savions pas très bien d’où nous venaient toutes ces larmes, de quelles profondeurs et de quelles vies oubliées. Nous étions si abîmés. Nous étions à un âge où les larmes coulaient de tant de sources, qu’elles semblaient intarissables. On se soulageait de toutes celles qu’on avait pensé retenir, car on n’a jamais pleuré assez, on n’est jamais assez vidé de son mauvais sang, et les vieux pleurent à la fois leurs chagrins de vieux, d’adulte, d’adolescent et d’enfant. Moi-même je ne savais pas, en voyant mourir Jana, si je pleurais la mort de Maurice, celle de l’enfant que je n’avais pas eu, celle de l’enfant que j’avais été ou si je pleurais la mienne, prochaine. Car la grande maigre me mangeait déjà, du dedans et du dehors, me rouillait les articulations, me séchait la peau et la cornée. Nous étions à un âge où la solitude est irrémédiable, et nous étions seuls côte à côte, seuls à deux, c’était si beau, à pleurer pour les mêmes chagrins d’amour, en regardant les mêmes embrassades et les mêmes adieux. Et savoir qu’à la disparition de John White, je serais toujours aussi seule, mais cette fois seule sans lui me laissait perplexe – une perspective insupportable. Tant qu’à être seul, autant l’être à deux, c’est moins effrayant et moins triste, c’est ce que je me suis toujours dit. Et je n’en démordais pas, malgré les circonstances. Seulement voilà, sentiment et pauvreté font mauvais ménage. Nous avions les eaux bien basses.
Et plus une goutte d’eau chaude. Tout avait viré à l’épreuve, douche, soins, lessive, vaisselle. Mes mains accusaient le coup, naguère si jolies et en un rien de temps de vieilles palettes difformes. Souvent je laissais ouverte la porte d’entrée de l’appartement pour profiter du couloir, chauffé. Alors, John White me criait de fermer ça, il sentait dans la nuque comme un courant d’air.
Du vison on m’avait proposé un prix si ridicule que je l’ai gardé, c’est se moquer des gens que de profiter ainsi de leur détresse, aux chevaux maigres va la mouche ! La belle Jaguar, on nous l’a pour ainsi dire volée, si peu cher j’ai dû la vendre. Ça, John n’en savait rien, je lui disais qu’elle était en réparation. J’avais vendu jusqu’à mes propres bijoux comme des petits pains et crève-cœur ! au même prix. Plumés ! Tondus ! J’ai commencé à consulter les annonces, avec l’idée de combiner deux emplois. Et voilà, des particuliers cherchaient une femme de charge pour les accompagner pendant un mois à Deauville, du 15 décembre au 15 janvier. La Normandie en hiver ! Tableau ! Je suis allée à l’entretien, leur appartement n’était pas aussi beau que celui de John White et ils ne m’ont même pas proposé un café, un verre d’eau, rien de rien, ils m’ont interrogée avec hauteur, ils s’en croyaient, à se monter le col jusqu’au ciel. Mais le lendemain, ils m’ont rappelée.
Faire comprendre à John que je ne l’abandonnais pas. À peine avais-je ouvert la bouche, qu’il m’a arrêtée net : il augmentait ma paie, m’offrait une nouvelle voiture, Qu’est-ce qui te ferait plaisir Yvonne. Il oubliait, tout simplement. J’ai baissé la tête, j’ai fait mes excuses. Il fallait voir ce petit mois comme les vacances que je n’avais pas prises depuis presque vingt ans. John White est resté en silence, et moi toute dévisagée je me suis tue. Il s’est levé en s’appuyant péniblement sur sa canne et il est sorti de la pièce en essayant de claquer la porte, mais son bras a manqué de force et la porte ne s’est même pas fermée. Il m’a crié son murmure tout cassé, que je parte donc, et vite, et qu’il n’entende plus jamais parler de moi.
Mais le soir du même jour, il s’est montré d’excellente humeur et m’a offert une bague de diamant. L’avait-il pêchée dans sa boîte à bijoux, qui pourtant m’avait semblé à sec. Ou s’était-il affreusement endetté alors même que je ne touchais plus mes gages depuis cinq mois et que nous attaquions un énième dîner de lentilles. Il m’a dit, joyeux, que ça lui rappelait son enfance, pendant des semaines entières ils se remplissaient la panse de fayots matin midi et soir, et il a mangé de grand appétit les lentilles, en me félicitant pour ma cuisine, avec rien je faisais des merveilles. Nous n’avons pas reparlé de mon départ prochain, à un mois de là. Une seule fois, qu’il s’endormait enfin, que j’étais assise sur une chaise à côté de son lit, John White m’a pincé la main, Ne me laisse pas il y aura des bijoux de l’argent tu seras une princesse rien ne te manquera ne pars pas ne pars pas ne pars pas ne pars pas, il avait déjà les yeux fermés qu’il me suppliait encore, sa voix écorchée de plus en plus lente, de ne pas partir.
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