Bye Bye Elvis

Caroline De Mulder · Chapitre 17 sur 41

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Bye Bye Elvis

Le délaissé

 

Un pince-oreille surgit, je lâche la pêche en hurlant. Alors il en sort d’autres, qui courent partout sur le fruit. Je reste glacée, je serre les paupières. Toute la pêche est colonisée, pourrie de l’intérieur, chair blette, morte, rongée par l’air et la lumière et la vermine, en train de se décomposer et je l’ai touchée, quasiment goûtée. John inquiet m’appelle, vient voir ce qui se passe du plus vite qu’il peut, avec canne et tout, et toc et toc. Il craignait que je sois tombée, de l’escabeau par exemple, ou ébouillantée. Mais ce n’est que cela, deux ou trois malheureuses bestioles, John rit gentiment, ramasse le fruit entre le pouce et l’index, le laisse tomber dans l’évier. Il plaisante, des pêches en cette saison, d’où peuvent-elles bien venir en plein mois de décembre, et des insectes par ce froid, comment peuvent-ils survivre dans cet appartement glacé ?

C’était déjà la veille de mon départ pour Deauville. John allait mieux. Il passait toujours autant de temps dans la salle de bains, mais sa barbe repoussait, avec pudeur jetait un voile sur le désastre, à tout péché miséricorde. La terre brûlée se repeuplait et je n’y pensais pour ainsi dire déjà plus. Nous remontions la pente. Ses étranges accès de coquetterie me troublaient, bien sûr, mais je lui trouvais toutes sortes d’excuses. Son rapport aux femmes, surtout. Chez lui pas de photos, sauf de sa mère, dans un grand cadre. Il tenait d’elle, les yeux peut-être, ensommeillés, et la forme embourbée du visage. Au début, comme il restait souvent dehors très tard, j’imaginais qu’il voyait des marcheuses et des mangeuses, par exemple dans le Penthouse Club juste en face du Freedom. Quelle horreur, ça dépassait les bornes ! Je n’en pouvais plus de vivre avec ce monsieur ! alors qu’en toute honnêteté je n’ai jamais eu aucune preuve de ses débordements, dans ma jeunesse je vous avais une de ces imaginations. Le plus probable était qu’il restait tout simplement au Freedom, où je le conduisais puis le reprenais. Et quand bien même, pourquoi ne se serait-il pas pris de tendresse pour ces pauvres créatures, qui n’étaient pas regardantes sur le physique du moment qu’on les payait sans les battre trop. J’avais, plus jeune, ce côté moralisateur. Ça m’est passé, comme le reste.

Quelque chose de si triste chez lui, dès qu’il s’agissait de femmes. Elles lui avaient mangé les yeux de la tête, souvent il disait ça. Mais sur son ex-femme pas un mot, et rien sur sa vie d’homme, à se demander parfois s’il avait eu des histoires sérieuses, si son ex ça n’était pas un racontar, une invention pour cacher le vide. Toujours il revenait à des amourettes de gosse, aux filles qu’il connaissait à quinze, seize ans, il les aimait tant, les aimait toujours, les décrivait longuement, elles l’avaient quitté, ne voulaient pas de lui, et lui pourtant à l’époque un cœur d’artichaut, mais il ne savait pas y faire, elles ne pardonnent pas les femmes, et c’est vrai que ça peut être cruel ces animaux-là. Il lui arrivait de parler de l’amour, de ce qui le faisait naître et mourir, De mauvaises raisons Yvonne, toujours mauvaises. John White se regardait souvent dans le miroir, comme une voyante dans une boule de cristal, il semblait chercher dans son pauvre visage des réponses. Il disait parfois, Je sais bien que je suis repoussant. Je m’étonnais qu’à son âge ça continue à le chagriner autant, alors qu’il avait pourtant eu largement le temps de s’habituer, certains hommes s’en font même une force. D’ailleurs la laideur s’atténue avec l’âge, attire moins les yeux et tout le monde sait que ça devient au fond de moins en moins important, et ça se perd, comme la beauté, dans l’informe magma de la chair mollissante. Je n’osais pas le consoler, je devinais qu’il avait dû beaucoup souffrir de son physique si ingrat, et que ça le laissait tout blessé. Il me faisait pitié. Aucune femme, donc, sauf sa mère, n’avait pu l’aimer malgré sa tête de ravage ? Je me posais parfois la question, parce que quand même, il avait du bien, un rentier, et des côtés attendrissants quand on le connaissait un peu. Ou alors c’est qu’il avait rêvé des femmes trop belles pour lui. Ah s’il suffisait d’avoir bon cœur pour se faire aimer. Mon pauvre John, si j’avais été moins jolie, si tu avais été moins vieux.

Financièrement, les choses semblaient s’arranger avec grâce. J’avais trouvé quelques heures de ménage et surtout le mois à Deauville nous permettrait de voir venir. Quelques petites appréhensions, bien sûr, rapport à John. Mais j’avais stocké pour lui d’amples réserves de conserves. Préparé en trois tas trente chemises finement repassées. Cinq piluliers, pour les quatre semaines et demie, impossible de se tromper. Une infirmière viendrait deux fois par jour lui faire ses piqûres d’insuline et jeter un œil. Tout était prêt. Sauf John, à qui il restait à expliquer tous ces détails. Je ne lui avais à vrai dire plus jamais reparlé de mon départ. Je repoussais de jour en jour, sous prétexte que ça ne servait à rien de se mettre John à dos, car je le connaissais, tous les moyens seraient bons pour empêcher l’inévitable, il était du genre à vous faire la guerre. À vous crier que vous étiez virée et l’instant d’après il vous réengageait, avec un beau bijou en prime, et il allait même parfois jusqu’à s’excuser. Il virait très souvent, c’était chez lui signe de contrariété. Quand j’essayais de réduire sa consommation de médicaments par exemple. On voyait très bien la colère monter, à ce petit mouvement de la mâchoire inférieure, comme s’il grinçait des dents.

C’est donc avec toutes les précautions que j’ai lâché le morceau. Mais pendant qu’il restait sagement assis ça montait ça montait, sa mâchoire remuait de gauche à droite et retour, et sa main se crispait sur son assiette de Harry’s grillés. Les toasts ont glissé par terre, ça a fait un bruit léger, puis l’assiette a suivi, mais sans se casser. La peau de léopard, quoique pelée, avait amorti. John White s’est levé, a pris sa canne, la tête baissée. Il semblait danser à tout petits pas, mais c’était pour trouver son équilibre. Il ne disait rien, grand silence. Puis d’un coup, il a levé la canne très haut et l’a abattue sur la table du salon. La plaque de verre ne s’est pas brisée, mais John est tombé en arrière, dans le canapé. Je me suis précipitée. Il m’a barré la route avec sa canne : de ne pas l’approcher ! de partir, et vite ! D’autant que j’étais virée ! Le cœur dans les talons, je suis allée dans ma chambre faire ma valise. Je savais qu’il viendrait me retrouver au bout de dix ou vingt minutes pour m’augmenter puis, sans attendre ma réponse, il retournerait s’asseoir avec un sourire satisfait. Pauvre John. Je lui avais préparé une lettre. Elle donnait toutes les indications pratiques : piluliers, infirmière, provisions, instructions diverses, et elle disait aussi, John, je reviendrai le 15 janvier au soir. J’enverrai de l’argent dans les jours prochains. Tout s’arrangera, attendez mon retour et surtout reposez-vous, restez chez vous, pensez à aérer, pas de folies John ! pas de folies je vous en prie.

Le lendemain matin, comme John ne se levait pas de si bonne heure, j’ai frappé à la porte de sa chambre, pour lui dire au revoir. Il ne répondait pas. J’ai frappé plus fort, je l’ai appelé. Rien. J’ai fini par ouvrir et m’approcher, il faisait noir, mais la télévision diffusait sans un son sa lumière bleue. Il était tout habillé sous la couette et il dormait profondément, avec un léger ronronnement, et j’ai eu beau le secouer. Ça me serrait, de savoir qu’il se réveillerait seul, qu’il se rendrait dans le salon, personne, qu’il vérifierait dans ma chambre, partie. J’ai pris mes valises, en faisant le moins de bruit possible, comme si je filais avec l’argenterie, la conscience pas nette. Ou que je quittais le domicile conjugal, que je rejoignais un amant.

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