Bye Bye Elvis

Caroline De Mulder · Chapitre 35 sur 41

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Bye Bye Elvis

L’ange

 

 

Le paradis ! L’éternité ! Je flottais. J’avais mal. Elle venait toujours, avec ses talons et sa voix. Elle n’était pas seule. Parfois elles riaient, elles parlaient, ça me déchirait. Elles m’enfonçaient un pieu dans la bouche me vidaient du dedans. Une fois, il y avait un homme. Il n’est pas resté. Avec une voix qui grondait, il a juste dit, attendre encore quelques jours, on verra. On verrait quoi ? Si on me laisserait vivre ? Si on me laisserait entrer ? Si on me laisserait sortir ?

Ni nuit ni jour ! Attaché de partout ! Je ne bougeais plus les bras, plus les jambes, rien ne bougeait plus, au-dessus de moi une ombre dans la grande lumière. Une chaîne ? qui se terminait en S, sur un croc de boucher ? J’avais un pieu enfoncé dans la bouche, ça me faisait tellement mal. J’ouvrais les yeux rien ne rentrait, que la lumière, elle me bouchait les orbites. J’ouvrais la bouche rien ne sortait, que le pieu. J’entendais des bruits de gouttes, des bruits d’eau, de tuyaux ? étais-je sous l’eau ? des bruits de machine CH… CH… CH…, une chaudière ? parfois des bruits de talons, on venait, c’était une femme, pour me tuer, pour me sauver, j’ouvrais la bouche, elle bougeait le pieu dedans, l’enfonçait, quelque chose sortait, c’était un râle, un gargouillis, elle disait Ne bougez surtout pas, elle me faisait mal mal mal, elle voulait me vider m’aspirer, mes poumons mon estomac mon cœur allaient sortir, j’essayais de bouger, pour enlever ses mains et le pieu, mais rien ne bougeait. Elle repartait. Talons. CH… CH… CH …

…

Je vivais dans un courant d’air. Il me transperçait, me traversait la gorge et jusqu’à la garde, me déchirait le ventre, c’était un souffle glacé. Je vivais dans le froid, attaché aux bras aux jambes et je n’ouvrais pas les yeux. Au travers des paupières, que la grande lumière, elle ne diminuait jamais. Il ne fallait pas les ouvrir, car là-haut, ce seraient des crochets, ce seraient des haches, des chaînes, garder les yeux serrés, garder les paupières, ne pas voir ça. J’avais tellement soif, soif ! avec ce froid dans la gorge. On devait m’avoir oublié. Abandonné. CH… CH… CH…

…

Mais l’Ange était bonne avec moi, elle me lavait, c’était tiède, le contact de l’éponge et de l’eau sur mon visage, sur mes lèvres. J’ouvrais la bouche pour parler, mais rien ne venait. J’ouvrais la bouche pour boire l’eau de l’éponge, mais le pieu empêchait, et je ne pouvais pas avoir l’eau, seulement un goût, était-ce du poison ? un piège ? Non non n’y touchez pas, fermez la bouche elle me disait. Si je voulais vivre, il fallait donc me taire. Elle repartait, avec ses talons, très fort, autour tout sonnait creux. CH… CH … CH…

…

Une autre fois, avec la femme il y avait un homme, il m’a dit, Serrez-moi la main, j’ai serré aussi fort que je pouvais. Il m’a dit C’est bien, et j’ai su alors que c’était bien et qu’il était bon et que je vivrais. Il m’a serré la main. J’allais vivre et c’était Dieu ! Dieu lui-même qui m’autorisait et m’ordonnait. Et il ne faut pas l’oublier jamais, et c’est pourquoi je raconte aujourd’hui toute l’histoire, pour me souvenir jusqu’à la fin de ma vie.

Murs blancs ! jour de néon ! Quel est votre nom ? J’ai ouvert la bouche, rien n’est sorti. Elle a dit, dites quelque chose, ce que vous voulez. Ça ne voulait pas, ça ne sortait pas, ça ne disait rien. J’avais la bouche ouverte et tout restait dedans. Elle m’a appris que j’avais failli mourir. J’étais en service de réanimation. Trois semaines de coma. Les infirmières défilaient, douces, grasses, indifférentes. Me regardaient à peine, Dieu merci. Merci, mon Dieu !

Quand j’ai pu me lever, je me suis regardé dans la glace. Je ne connaissais pas cet homme. Et les infirmières ne connaissaient pas ce gros tas, ce vieux barbu qui se taisait, même si je me cachais du bras chaque fois que l’une d’elles laissait traîner ses yeux de mon côté. Un visage bouffi, enfoui, masqué, un regard enterré dans une chair informe, des touffes de cheveux, une barbe grise. On ne voyait plus la ligne de la bouche ni celle du menton. Il n’y avait que les cernes creux qui me rappelaient quelque chose.

Des mots me revenaient. J’ouvrais la bouche, mais rien ne sortait. Puis quand c’est sorti, c’était tout petit, un murmure, même pas un filet de voix, ma voix d’où revenait-elle.

L’Ange, c’était une femme, mais plus belle que les autres, et très douce. Je lui ai demandé avec ma voix toute cassée, Mes gestes, ça va rester comme ça ? Elle m’a répondu, Vous savez que vous revenez de loin, L’avez échappé de peu, Il faut voir. J’ai dit, Ma voix, Elle va rester comme ça ? Elle m’a répondu, On ne peut pas savoir. Il faut faire confiance à Dieu, c’est Lui qui vous a sauvé, c’est Lui qui décidera.

Elle m’a demandé d’ouvrir, fermer, ouvrir les mains. Elle était contente. Elle m’a donné du papier et un stylo, qu’elle m’a aidé à pincer entre le pouce et les doigts. M’a dit de faire un trait, puis un cercle. Très bien. Puis elle m’a demandé : écrivez votre nom sur ce papier. J’ai pris le stylo, je me suis concentré, j’ai pensé à un nom, n’importe lequel. J’écrivais écrivais écrivais, mes doigts tenaient mal. Alors, elle a pris le papier et elle a lu tout haut : MAMAN. Elle m’a montré le papier. C’était écrit : MAMAN, en grosses lettres d’enfant tremblées.

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