Bye Bye Elvis
Le papillon
Nous ne parlions pas de mon départ prochain et John White me traitait, au contraire, comme si j’étais de retour après une longue absence. Je me démenais pour que notre vie reste ce qu’elle avait toujours été. Mais John continuait à changer.
Déjà ce côté extatique. Souvent maintenant, il interrompait toute activité pour une prière et à genoux Yvonne ! Pourtant je suis croyante, pratiquante même, mais là, ça passait la mesure, c’était malsain à la fin, deux grenouilles de bénitier en chiens de faïence ! Et à ça se rajoutait la méditation, Asseyons-nous, fermons les yeux et méditons, Je ne bougerai pas de ce canapé avant d’être guidé par cette douce petite voix intérieure. Ça durait une demi-heure ou plus, et alors il se levait, Je l’entends Yvonne, Il me semble que je l’entends – Et que dit-elle ? demandais-je avec angoisse. Mais John White regardait au loin. Sans doute entendait-il mieux la douce petite voix que ma question claire et franche. Aux moments où il souffrait le plus, il baissait la tête, Jésus aussi était triste, Connais-tu un seul passage de la Bible où il sourit ? Pas deux, pas un, aucun, Et c’est parce qu’il avait de la compassion pour les autres, Il savait où en était l’humanité, Connaissait les souffrances des hommes, Et moi aussi je les connais, Et c’est pour ça que je suis qui je suis, Pour ça que Dieu m’a mis sur terre, Ça fait partie de ma mission.
Était-ce sur ordre de la petite voix ? Toujours est-il qu’il a attaqué un régime d’une sévérité effrayante. La diète hydrique, ça s’appelle, mais ça fonctionne sur le même principe qu’une grève de la faim, avec juste de l’eau et un peu de citron. John m’assurait que ça n’était pas dangereux, le tout était de rester tranquille dans le canapé, vu que ça faisait fondre les muscles et notamment ceux du cœur, avec de la tachycardie, donc mieux valait rester assis et éviter d’en faire trop. Ça a duré une semaine. Pour calmer les crampes, il prenait des antidouleurs.
Il avait mal de partout, la faute aux toxines, il disait, quand on jeûne elles s’évacuent. Était-ce possible, au vu de tout ce qu’il prenait, que la douleur passe quand même. Et puis il cherchait le sommeil, mais suis-moi je te fuis, rien ne venait. Il avait aussi commencé à souffrir du dos et à prendre du Valium. Quoi du Valium contre le mal de dos, j’ai fait. Il m’a expliqué que c’est un relaxant musculaire, Ça aide à se détendre, tu devrais essayer, À ton âge Yvonne, et avec ton métier, je suis sûr que tu as mal au dos, Ça se voit d’ailleurs, tu es toute voûtée, Allez sers-toi, en plus tu feras une bonne nuit et toujours ça de pris. J’ai fait une si bonne nuit que je me suis réveillée le lendemain à dix-neuf heures. À côté de mon lit, troublé, John White lisait un livre sur les énergies. Aux taches sur mon oreiller et mes draps, j’ai compris qu’il avait essayé de me faire avaler son redoutable café. Mais pas un mot sur l’inquiétude manifeste que mon état lui avait inspirée, il m’a juste demandé triomphalement comment allait mon dos ce soir. Mon dos allait tellement bien qu’aussi sec je me suis rendormie jusqu’au lendemain.
Au bout d’une semaine à ce régime, il s’est redressé sur son séant, tenu bien droit et a voulu savoir si je voyais la différence. Il souriait, à bout de force et toujours aussi gros. Oh John comme vous voilà minci, Ça ne vous va pas mal mais moi les hommes, je les préfère un peu mieux en chair, C’est plus viril. Tout était bon pour le convaincre de s’alimenter de nouveau. Enfin, il a recommencé à manger, c’était le principal, d’ailleurs toute l’eau citronnée du monde ne lui ferait pas perdre un gramme.
S’imaginant avoir retrouvé la ligne, il est passé à une autre lubie. Il s’enfermait des heures dans la salle de bains. Je croyais d’abord qu’il s’agissait de ses problèmes digestifs, et loin de moi l’idée de le troubler ou de faire mine de m’inquiéter. Bien sûr, je m’occupais de tous ses soins, et je connaissais chacune de ses misères physiques, mais ça n’empêchait pas la pudeur. Puis il y a eu des bizarreries. Les écailles me sont tombées des yeux quand il est sorti de la salle de bains la joue lisse et pendante. Rasé pour la première fois depuis vingt ans que je le connaissais. Il m’a dit, Alors ? C’était affreux. La barbe au moins cachait un peu, atténuait, on voyait moins à quel point il était bouffi et ravagé de la peau. J’ai rusé avec légèreté, que ça le changeait, mais que la barbe le rajeunissait, oui décidément je le préférais barbu.
À la même époque, il y a eu cette impression qu’il touchait à mes produits de beauté, voire les utilisait, vu les baisses de niveau et les déplacements, je dirais même les disparitions. Sans doute John White voulait-il camoufler l’atroce nudité de son visage glabre. Avoir meilleure mine, par cet hiver sans lumière. D’autant qu’il manifestait l’envie de faire du banc solaire. Je me suis mise à l’accompagner tous les jours au solarium, rue de Washington. Ils facturaient à la minute et proposaient plusieurs sortes de lampes, John a choisi les UV Eden puis les Lagoon, plus fortes car ça n’allait pas assez vite à son goût. Au bout de dix jours sa peau était d’un jaune qui tirait sur le caramel. Comme il avait l’air étrange, énorme, rasé, les cheveux ondulés sur le dessus de la tête, avec ses lunettes de soleil démesurées en plein mois de décembre. Quand je l’accompagnais au solarium ou au Freedom, tout le monde se retournait sur nous. John White était ravi. Et ça me faisait mal, car il aimait les regards mais ne se rendait pas compte qu’on le regardait comme une bête de foire. Un monstre, presque, mon pauvre John.
Un jour, je l’ai surpris avec des bigoudis sur la tête. J’ai blêmi, il a souri. Qu’essayait-il de faire mon Dieu. Il regardait souvent le vide, distrait, ou suivait de l’œil une mouche imaginaire, parfois pendant des heures. Il lui arrivait de ranger son livre dans le frigo, ses chemises sales dans le couloir de l’immeuble. Le matin, il se réveillait et ne me reconnaissait pas toujours, il avait dû rêver trop profondément. Il continuait à aller au Freedom. Il fallait l’y mener bras dessus bras dessous, nous mettions près d’une demi-heure à faire les six cent cinquante mètres, avenue Georges-V puis rue de Berri, et il marchait aveuglément, marchait les yeux mi-clos derrière ses lunettes noires, et plus bronzé chaque jour. Bien calé entre moi et sa canne, il osait de tout petits pas. À l’entrée du bar, je le laissais. Il m’appelait le soir très tard, alors que je m’endormais déjà sous une pile de couvertures dans le canapé. Si fatiguée que je ne savais pas quelle émission je regardais et il fallait se sortir de là et aller le chercher. Il revenait généralement très content de sa soirée, répétant que ses efforts payaient et que ma vie, chère Yvonne, allait changer. Il me réservait une surprise, et je pensais déjà, que Dieu nous garde de sa surprise, je préférais de loin ne pas savoir.
Avec tous nos malheurs, John ne perdait pas le moral. Il prétendait que tout s’arrangerait, qu’il gardait dans la manche un joker et lequel. Confiant et pourtant agité. Pour avoir en pleine dérive ces airs de conspirateur, j’imaginais qu’il empruntait à des taux d’usure. J’avais beau maintenir la barque à flot, transformer les ordures en petits plats, et les chauffages éteints en appareils de climatisation, j’avais beau me préparer à partir pour que John puisse rester, il se dispersait, partait dans tous les sens. Je le perdais, il se perdait, ressemblait de moins en moins à John White, se vidait de sa substance, pour devenir quoi ou qui.
Un soir, une semaine avant mon départ, il est sorti de la salle de bains assombri, marmonnant – et maquillé. Ma parole, maquillé, des yeux noircis, du fond de teint, du rouge à lèvres. Maquillé comme une vieille femme avec des yeux de punk, à son âge. Quand il m’a vue, il m’a souri, semblait attendre de moi un commentaire, un compliment peut-être. A prolongé son sourire, un peu timide, attendu encore, il se tenait bien droit, avec quelque chose de fier, me regardait étrangement faisait l’irrésistible, le joli cœur, qu’attendait-il de moi mon Dieu. Je suis rentrée dans ma chambre, et je me suis mise à pleurer.
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