Bye Bye Elvis
Dernier amour
Ni nuit ni jour, ici la lumière est toujours feutrée sombre écrasée, les fenêtres sont toutes condamnées, tapissées comme trois des murs de similicuir rouge. Les plafonds matelassés de vinyle jade. Sur fenêtres bouchées, tentures écarlates. Un mur tout en miroirs fumés. Ici la température est toujours de dix-huit degrés et que, loin d’ici, le soleil soit au zénith ou couché n’y change rien. La chaleur l’air le bruit n’entrent pas. C’est tout en parois rouges une grotte une cave une cellule capitonnée où tout est doux et doublé, où aucune lumière naturelle ne vient blesser les yeux. C’est un ventre froid et mou qui ne respire plus.
Il est habillé d’un pyjama de soie noire, ou bleu nuit, ou jaune doré. Adossé à de gros coussins dans un lit double king d’aspect immense, tête et accoudoirs en similicuir noir molletonné pour plus de réconfort. Il est quatre peut-être cinq heures du matin, n’importe, la nuit tire maintenant à sa fin, dehors tout va s’éveiller, tous vont se lever, travailler, courir et rire et pleurer, il peut dormir sans crainte. Le monde, qui l’aime passionnément, va le veiller, et lui va pouvoir se reposer. Fermer ses yeux explosés.
Ma première Attaque, s’il te plaît. Il demande ça à son garde du corps, qui lui apporte alors une grande enveloppe brune : dedans trois seringues jetables pleines de Demerol et onze pilules, mes exquises, mes petits bijoux, mes toutes belles, mes onze reines. Elles glissent dans la paume du Roi. Il les avale trois à trois avec de l’eau de source, il aime le chiffre trois, il monte aussi les escaliers par trois quand il peut, monte monte vite. Puis il se redresse, ôte sa veste de pyjama, pour que le garde trouve un endroit, son corps est piqué de partout, son corps devenu cuir et cuirasse. Là, sous l’omoplate, tout près de la colonne, reste un peu de tendresse. Demerol : tue la douleur, régénère le corps, rajeunit les cellules. Amytal Carbrital Nembutal Seconal : repose le corps. Placidyl Quaalude Valmid : vous berce, vous ferme les yeux. Valium : vous détend, vous caresse. Tue la douleur. Il pense à Gladys, à ses gros yeux marron et doux, Dodo Elvis ti chaton aux tits pessons ti ventre à l’air quenottes parfaites menottes fermées au dodo et vite, bébé poids plume boubouille d’amour gaminot plein de clème glacée allégée éclémée lait délayé blanc layette.
On lui apporte son dîner. Sur le bord de son lit de géant, il est assis dans sa soie noire, ou bleu nuit, ou jaune doré, il a devant lui une table amovible, trois double cheese, cinq ou six bananas splits, en mangeant il parle au garde, qui le surveille attentivement car les drogues vont bientôt agir, faudrait pas qu’il s’étouffe. Les paupières se ferment se rouvrent, la mastication ralentit, la tête décline, il mâche et parle toujours. Ça suffit Elvis, dit le garde. Suffit pas ! Encore encore ! mais Elvis tombe en avant, le garde parvient de justesse à retirer la table. Il vérifie avec les doigts que la bouche d’Elvis est vide – il a les dents parfaites et la langue enflée – pour ne pas qu’il s’étouffe pendant son sommeil, puis s’installe dans le fauteuil à côté du lit. Il monte le son de la télévision allumée jour et nuit, grand écran de lumière entre les deux fenêtres bouchées. Rien ne peut réveiller Elvis. Cela dure trois heures, peut-être quatre, puis il remue légèrement, il est incapable de parler. Le garde le hisse sur son dos comme s’il lui sauvait la vie, en lui serrant les poignets par-devant pour ne pas qu’il tombe. L’amène par un mince couloir à la salle de bains, où il tient toujours Elvis qui urine.
L’heure de la deuxième Attaque. Cette fois il faut introduire les pilules dans la bouche une à une et veiller à ce qu’il avale bien. Il faut ensuite le tourner sur le ventre, remonter sa veste, trouver un endroit dans le cuir, piquer, le tourner sur le dos, border Elvis. Au bout d’une heure ou deux, le garde sait déjà. L’odeur. Une odeur de merde. Mais il ne faut jamais le réveiller, il faut attendre, pas très longtemps, que son sommeil de plomb vole en plumes. Au bout de trois heures, peut-être quatre, il bouge les bras, ou la tête, tout est lourd mais son corps tremble comme une feuille. Il ne dort plus vraiment, n’est pas réveillé pour autant, il sort de l’inconscience, ses yeux pleurent, tout petits enfoncés battus. Le garde du corps enfile des gants de silicone. Il faut déshabiller Elvis encore assommé, un enfant échoué de cent vingt-cinq kilos, le nettoyer avec de grandes serviettes humides, l’urine et la merde coulent. Il faut quatre serviettes, à jeter souillées avec les draps qu’une des bonnes vient changer. Les gants de silicone, poubelle.
Troisième Attaque, Elvis lui mange dans la main, il faut le tenir de partout, lui tenir à la fois le verre et la tête, s’assurer que chaque pilule passe, que rien ne reste en travers. Border. Attendre. Lorsqu’au bout de quelques heures, Elvis émerge pour la troisième fois, lui prendre une robe de chambre émeraude à manches larges et le soutenir et le mener. Elvis titube, ne distingue pas la gauche de la droite ni parfois le haut du bas et parfois tombe sur les genoux. Dans la salle de bains, la lumière de l’après-midi entre, immense et désagréable, comme si la vie continuait malgré.
Il y a là posé sur l’épaisse moquette écarlate un coffret de maquillage, comme une petite mallette de cuir noir, composée de tiroirs. Il ouvre le premier et en tire une poignée de Dexedrine. Mes petits cœurs. Quand on aime on ne compte pas, on avale puis on ouvre le deuxième tiroir et on en sort une bouteille de cocaïne médicale liquide. Il en imbibe un carré de coton qu’il se fourre dans la narine droite. Un autre dans la gauche. Respire. Respire. Ouvre l’œil. Dexedrine : augmente la concentration, aide à garder la ligne, rajeunit. Cocaïne : anesthésie, tue la douleur.
Murs de carrelage noir et or, serviettes écarlates. Au-dessus de la tablette de marbre à lavabo pourpre, le grand miroir, entouré d’ampoules comme dans les loges d’artiste. Elvis est laid. Défiguré. Même son profil n’est pas épargné : le menton file dans sa poitrine grasse, les pattes autrefois triomphales, maintenant caricaturales, font des houppes de chaque côté. Il transpire dans le froid. Donne un demi-tour au coton de la narine gauche. Respire. Là-dessous il doit rester de la beauté, dans la forme des os, le dessin du cartilage, le fond des yeux, mais on ne la voit plus, noyée qu’elle est, dans la bouffissure l’affaissement. De plus en plus il ressemble à Gladys, Satnin’, maman à moi j’ai tes yeux tes cernes noirs tes orbites, tu m’habites de plus en plus, ton corps de mollesse, ton corps de vieille femme me remplit me gonfle, c’est moi qui te porte, maintenant. Je ressemble à tes dernières années, je marche dans tes pas et dans ta peau, fais-moi une petite place dans le ventre de ta tombe.
Verrai-je aujourd’hui, ne verrai-je pas Ginger Alden. Pain d’épices, petit pain au lait tendre, pain au sucre, sucre d’orgie, orgie de jelly, ma Petite Ginger regarde froidement son énorme diamant de fiançailles. Les soirs où elle vient, nous parlons, surtout moi, de la cérémonie, elle aura des pantoufles de vair, et une robe avec des boutons de rose brodés et pailletés d’or, et il y aura des perles, des diamants, et le monde en oubliera le Livre, les mensonges, la trahison, et le monde oubliera Cilla qui, la radine, s’était cousu elle-même sa robe de mariée, oubliera Cilla partie, Cilla dans les bras d’un autre, un autre tellement homme elle dit, me fait tellement sentir femme elle dit, oubliera.
Six mois maintenant qu’il aime Ginger, après tant de temps le cœur creux. Avant elle, il se faisait bien amener des filles, mais aucune ne trouvait vraiment grâce. D’ailleurs, il ne cherchait rien de plus qu’un peu de compagnie, des rires, de la jeunesse, une main douce. D’autant qu’il lui fallait s’économiser et conserver pour lui-même tous ses fluides vitaux, il en avait besoin pour guérir, rajeunir, se retrouver, et d’emblée annonçait la couleur à ses invitées. Ça leur paraissait dingue, mais rien que d’être là était tellement dingue, tellement fabuleux, qu’elles comprenaient approuvaient la fermaient et attendaient qu’il s’endorme. Toutes contentes d’être couchées là, dans leurs petits négligés de soie, à se taire et à lui tenir la main. Et parfois il était au lit avec l’une ou l’autre, et assis sur une chaise à côté, il y avait le cousin Billy Smith ou sa femme Jo Smith, pour plus de compagnie, moins de solitude. Et parfois il demandait à Billy ou à Jo, Vas-y raconte-lui les lampes que je vous ai achetées pour votre mobile home, Raconte-lui mon dernier voyage à Vegas, Vas-y raconte-lui pourquoi je prends des médicaments. Car Elvis sans dormir somnolait et il était fatigué, trop fatigué pour gaspiller ses fluides vitaux et trop fatigué pour parler.
Ginger avait paru à point nommé, quelques semaines après l’annonce du Livre de Red et Sonny West, juste à temps pour le sauver. Red et Sonny étaient ses plus anciens amis, deux de ses Gars les plus fidèles et d’impardonnables Judas. Il avait dû les renvoyer en juillet à cause des procès, de plus en plus nombreux, car ils n’y allaient pas avec le dos de la cuiller, vous ravageaient un fan en quelques baffes bien placées, et la chirurgie réparatrice, les implants dentaires ça coûte, même quand on aime. Et surtout, depuis des années, on ne s’amusait plus du tout. C’était Vernon, toujours heureux de réduire les frais, qui les avait congédiés, Elvis était ailleurs, Elvis était seul dans son grand lit sur mesure, tout replié dans ses murs rouge et noir. Quelques mois plus tard, ils annonceraient un livre. Tout y passerait : les crises, les femmes, les drogues, qui soi-disant l’avaient tant changé. Et de sa vie il n’avait rien pris qui ne lui ait été prescrit ! Comment osaient-ils, du battage du bourrage de mou tout ça, alors que simplement il se soignait, malade très malade, toujours plus malade. Bien gorgés pourtant les salauds, ils avaient vécu sur la bête, s’étaient fait des femmes des tunes des couilles en or sur le dos d’un pauvre gibier d’hôpital, qui souffrait du foie de la rate saignait de toutes ses tripes, et dont le seul crime était de se soigner !
Pour son bien, disaient Red et Sonny. Pour le réveiller, le remettre sur la voie, avant qu’il ne soit trop tard. Ils écrivaient ce livre parce qu’ils l’aimaient. Elvis avait crié, pleuré haut, sangloté fort, médité à mi-voix de les éliminer, et de mutiler affreusement leurs corps froids. Puis revenu au calme, il avait essayé de les soudoyer, leur avait fait offrir de l’argent, beaucoup d’argent – mais combien le Livre devait-il rapporter ? Pour le bien d’Elvis, ils n’avaient pas cédé : accepter les rabaisserait plus bas que les médecins empoisonneurs. Or ils étaient ses amis, les seuls et, malgré la manière dont il les avait traités, ils le sauveraient, coûte que coûte, le sauveraient de gré ou de force. Lui feraient prendre conscience de son ignominie, et alors il demanderait pardon et se rachèterait. Mais Elvis ne se rachetait pas, il en faisait une maladie de plus. En perdait ce qui lui restait de sommeil. Le Livre avait viré à l’obsession. Car qui l’aimerait encore après ça, Elvis au corps mou et au cœur brisé, déjà méconnaissable, on le ferait maintenant passer pour un drogué un piqué un tordu, et que penserait de lui sa fille Lisa Marie. Il en parlait encore et encore, à tous, y revenait sans cesse, et pour le rassurer, personne.
Il en était là, à l’automne 1976, et il se faisait un sang, quand il avait rencontré Ginger Alden, dix-neuf ans, ancienne Miss Sécurité routière, Miss Foire aux Bestiaux en titre, avec ses deux sœurs, elles aussi des miss. Le soir même, Elvis lui avait déclaré qu’elle le touchait infiniment. Ginger, restée seule avec lui, s’était sentie mal à l’aise, et jusqu’à l’aube avait écrasé sa timidité en écoutant attentivement. Il lui avait lu le Livre des Chiffres et La Vie impersonnelle et Le Prophète, Car qu’est-ce que mourir sinon se tenir nu dans le vent et se fondre au soleil ? Et qu’est-ce que cesser de respirer, sinon libérer le souffle de ses marées inquiètes, pour qu’il puisse s’élever et se dilater et rechercher Dieu sans entraves ? C’est seulement lorsque vous boirez à la rivière du silence que vous chanterez vraiment. Elvis avait lu et lu, en levant souvent les yeux pour regarder Ginger l’écouter. Elle était rentrée chez elle intacte et édifiée.
Le lendemain, il lui avait proposé les habituelles balades en Cadillac, l’avait promenée dans le plus beau de ses avions, le Lisa Marie, avec des robinets en or, un salon et un grand lit pourvu de ceintures de sécurité. Il voulait lui montrer Las Vegas mais une fois sur place, il l’avait directement emmenée dans sa suite au Hilton, pouvait-elle enfiler ce pyjama – un pyjama trop grand, identique au sien. Il ne la toucherait pas, avait-il déclaré, son attirance pour elle était purement spirituelle. Ginger épilée pomponnée et les cils battant à plein régime s’était étonnée, effrayée même, mais avait laissé dire. Au lit, il lui avait juste pris les mains entre les siennes, Je te vois dans une robe de mariée blanche, puis s’était endormi.
Plusieurs jours euphoriques : ce cher vieux frisson d’amour ! Il le sentait, le merveilleux frisson, jusqu’au fond des moelles. Des ailes lui poussaient, il ne touchait plus terre ! Ginger lui rappelait sa mère, ça l’avait frappé dès qu’il avait vu ses grands yeux. Réservée, peut-être, mais comme elle écoutait ! Elle l’aimait l’aimait l’aimait. Chchchcht baissons la voix, des fois que Linda pauvre chérie serait dans les parages. L’espace de quelques concerts, Elvis s’était démené : Ginger le rajeunissait, clamait-il. Mais à la fin de la tournée, elle avait voulu rentrer chez elle, car sa famille lui manquait.
Si drôle si exceptionnel d’accompagner Elvis à Vegas ! Mais plaisir d’amour ne dure qu’un instant quand votre famille est loin, et elle avait compté, et Elvis lui aussi avait compté les jours avant la fin de la série de concerts, et sur la scène compté les minutes, et il aurait compté les notes de chaque chanson, et plus que cinq, plus que trois, plus qu’un soir et c’est fini, mon Dieu je vais vomir, je déteste Las Vegas. Et bientôt Ginger lui avait fait savoir à nouveau qu’elle se sentait seule : elle voulait rentrer.
À qui voulait l’entendre que Ginger le rajeunissait, mais au bout de quelques semaines, son entourage craignait déjà une tentative de suicide. Une gamine, moitié moins que son âge, et tout en la bouclant, elle considérait avec un certain malaise cet homme bizarre qu’on lui vendait pour être Elvis, et dans les bras duquel la poussait sa mère. Maman Ginger, une fan de la première heure, avait autrefois rêvé de faire du show-biz, et s’était rabattue sur ses filles, à peine savaient-elles marcher qu’elles couraient déjà les scènes et les podiums, trois mini-miss, attifées et maquillées avant l’âge des souvenirs. Tant d’années qu’elles faisaient le siège de Graceland, attendaient de voir passer Elvis, ou un de ses Gars, ou une de ses voitures, ou une ombre aux fenêtres. Maman Ginger adorait les flashs et les caméras et elle frémissait de savoir la chair de sa chair entre les bras d’Elvis. Mais la petite, certes flattée, préférait être avec sa mère et ses sœurs, plutôt qu’avec ce gros homme si malade, entouré de tous ces autres hommes déjà vieux et assez vilains. Elle le regardait avec de grands yeux, et toujours pensait à partir. Elvis avait beau se mettre en quatre, se saigner aux veines, offrir voitures de luxe et bijoux et vêtements et à maman Ginger une maison, dans laquelle celle-ci avait fait installer une piscine aux frais de la princesse. En décembre, un employé du Hilton avait trouvé dans la corbeille de la suite une note déchirée : Me sens si seul parfois. Nuit tranquille. Content que tout le monde soit parti. J’aimerais tant pouvoir dormir. N’arriverai probablement pas à dormir. Pas besoin de tout ceci. Seigneur, aide-moi.
En janvier, Ginger avait refusé de l’accompagner ; sa famille lui manquait, et puis elle n’aimait pas Nashville, depuis toujours détestait Nashville. Elvis, n’ayant jamais eu besoin de comprendre les femmes, avait alors essayé de l’apitoyer. Prétendument son problème de gorge s’aggravait, et en conséquence, il ne se rendrait pas à Nashville sans elle. Peine perdue. Très déconcentré à Nashville, il avait voulu repartir le lendemain de son arrivée, prétextant une bronchite, une voix caverneuse et dans ces conditions comment chanter. On avait dû, au grand désarroi du Colonel, annuler les concerts. Retour à Graceland. Elvis, pour retenir Ginger, l’avait demandée en mariage. Comme dans les vieux films, à genoux, à tendre une bague avec le diamant de onze carats et demi qu’il portait jusque-là à son propre doigt. Ginger avait dit oui, histoire de ne pas dire non. C’était le 26 janvier 1977 : la conjoncture des étoiles était au mieux, car 2 et 6 font 8, et Elvis est un 8, et les 8 sont des gens très seuls.
La tournée suivante, en mars, les avait trouvés dans le même état d’esprit : Ginger ne voulait pas accompagner et Elvis ne voulait pas chanter. Il oubliait les paroles, perdait le rythme, se plaignait du son, du micro, cette merde en fer-blanc, s’arrêtait au beau milieu d’une chanson, sans crier gare en commençait une autre. Souvent ses concerts duraient moins d’une heure, heure rognée pendant laquelle il surveillait attentivement sa montre, et l’aiguille des minutes et parfois celle des secondes, cette petite salope qui se traînait pendant que lui souffrait. Le troisième soir, il avait jeté l’éponge. Il s’était fait emmener à l’hôpital, espérant toujours attendrir Ginger. La tournée avait été annulée.
Le printemps les avait brièvement séparés. Un soir de mai, les Gars se trouvaient assis dans le living de la suite, quand Elvis était sorti de sa chambre, flanqué du Dr Nick : Ginger et lui avaient décidé de prendre un peu de distance. Il l’avait renvoyée chez elle quelques jours. Elle ferait mieux de bien réfléchir, et de choisir entre sa foutue famille et lui. Elle était encore jeune, mais si elle ne grandissait pas un peu plus vite, il n’y aurait pas de mariage.
Quelques heures plus tard, il souffrait affreusement. Il venait de recevoir sa première Attaque des mains du Dr Nick et il parlait trop vite, Je suis content vraiment content que Ginger soit rentrée à Memphis, Mieux comme ça pour le moment, Mais merde, Peux pas dormir tout seul, Besoin d’un peu de compagnie, Tu peux m’appeler Joe ? Doué, Joe, pour ce genre de trucs, Il va pouvoir m’aider. Quelques minutes plus tard, Joe avait débarqué dans la chambre, en peignoir et ivre de fatigue, Quoi donc, boss ? – Joe, j’ai besoin de quelqu’un ici, J’arrive pas à dormir seul, Est-ce que tu pourrais me trouver quelqu’un ? – Non mais El t’as vu l’heure qu’il est ? Comment veux-tu que je te trouve quelqu’un maintenant ? – Tu connais des tas de filles, On pourrait peut-être appeler la côte ouest ? Y envoyer un avion. – Elvis ! il est presque trois heures du matin, Tu peux pas me demander ça. – D’accord d’accord, la seule chose, c’est que j’ai besoin de quelqu’un. – Demain, tu auras quelqu’un, je te promets, Je m’en occupe dès que je me lève. Et Joe était sorti de la chambre. Regard de souffrance d’Elvis au Gars, Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire ? Le Gars avait alors eu une idée : Kathy Westmorland. Le visage d’Elvis s’était éclairé, Tu as raison ! Tout à fait raison ! Kathy ! Mais bien sûr ! Le Gars avait prévenu les deux flics qui montaient la garde dans le couloir : quelqu’un du show était “autorisé”. Clin d’œil bizarre d’un des deux, puis le Gars avait appelé Kathy, l’une des choristes, la petite fille à la belle voix haute, comme disait toujours Elvis. À Kathy en robe de chambre et mal réveillée : Ça n’a rien de sexuel, Il faut juste le veiller, lui tenir la main, dormir près de lui, Personne n’en saura jamais rien.
Elle était restée à ses côtés jusqu’à la fin de la tournée. Ils passaient le temps à lire ensemble des livres pieux et à discuter. Il lui avait montré un costume de scène bleu accroché au mur : non, sérieux, le voyait-elle là-dedans, boudiné dans ce petit costume de pédé tout mince, il était si gros maintenant, il le savait bien, et il aurait l’air tout à fait effrayant pendant le tournage que le Colonel lui avait signé pour juin. L’aimeraient-ils encore, laid gros malade. Il fallait pourtant se résigner, il n’y a que dans son cercueil qu’il serait à nouveau beau et libre.
Depuis, il s’est remis avec Ginger, mais il a comme perdu la flamme. L’amour cette fois encore lui échappe. Toujours Ginger file, lui à peine endormi, elle file comme la jeunesse et la beauté d’Elvis filent chaque jour un peu plus, elle est un reflet de son passé disparu. Et Elvis a beau faire cadenasser les grilles de Graceland, dégonfler les pneus de la voiture de Ginger par lui offerte, rien ne peut la retenir. Les Gars se partagent en deux camps : ceux qui voient en elle une mangeuse dont la mère a les griffes plongées dans la poche d’Elvis, et ceux qui trouvent qu’il la prend en otage et la retient contre son gré. Ginger ne dit jamais non, mais décampe quand même. Elle aime Elvis, et comment ! mais elle fuit cet homme malade, bouffi, la vie monotone de Vegas et de ses concerts, deux par soir sept jours sur sept, les enregistrements, cette foule de hyènes qui hurlent un amour féroce, prêtes à exploser les vitres blindées de la limousine, et qu’il faut traverser et qui se jettent sur le capot et leur courent après, et puis l’attente l’attente interminable l’ennui de cette vie toute cette vie réglée cloîtrée entourée de toujours les mêmes Gars vieillissants de gardes du corps de flics de murs de suites d’hôtel qui se ressemblent toutes, aux fenêtres bouchées d’aluminium climatiseur à fond, pas d’air pas de lumière. Entre deux shows et deux apparitions, l’enlisement dans un monde de somnolence où on ne tient debout qu’à coups de Benzédrine Dexamyl Biphétamine.
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