Bye Bye Elvis
L’ombre de John White
J’ai dû retourner à Deauville sans avoir vu John, dix-huit jours avant la fin de mon contrat. Vécus la tête ailleurs, en me demandant ce que j’allais devenir, et ce qu’il adviendrait de mon pauvre John. Je continuais à appeler tous les soirs ; sans surprise, personne ne décrochait. C’est dire le réveillon que j’ai passé, les nerfs serrés, à servir des huîtres, du foie gras, des poissons, qu’ils s’en éclataient la panse monsieur, madame et leurs amis, à ne pas toucher terre, à se finir raides comme des saillies ! et moi à ne pas savoir où était John White.
Le soir du 15 janvier, avenue Pierre-Ier-de-Serbie, il n’y avait personne. Je m’y attendais. Mais c’était une autre surprise, et mauvaise. Tous les meubles se trouvaient au milieu des pièces, couverts de bâches en plastique. Le parquet bâché lui aussi. Le long des murs du salon, des seaux de peinture blanche, des pinceaux, deux échelles. Pas une chaise où s’asseoir, et j’avais les jambes comme fauchées. Dans le canapé couvert de plastique, j’ai mis du temps à reprendre mes esprits, puis j’ai levé la tête. Un des murs avait déjà reçu une première couche blanche. C’est là que je me suis aperçue que le reste ne l’était plus, blanc – terni par la poussière, le soleil, la pollution. Et puis, il faisait bon, dans l’appartement enfin chauffé.
L’armoire à pharmacie de la salle de bains était ouverte, des boîtes traînaient par terre, de l’Aspirine, du Primperan, apparemment tout raflé dans l’urgence. Dans la cuisine, le frigo béant et vidé. J’ai inspiré, je me suis tout de suite demandé s’il fallait ou non aller trouver la Da Silva, cette langue de gale de concierge, qui au moindre imprévu vous rameutait la police. Mauvaise très mauvaise idée. Attendre et aviser. De toute façon trop tard aujourd’hui, on verrait demain. Je me suis rassise dans le canapé emmailloté de gros plastique, côté gauche, à ne pas mener large. Mon cœur battait la générale, comme si je m’étais introduite par effraction. J’ai éteint la lumière pour me faire moins remarquer, des fois que la clarté passerait sous la porte, qu’on la verrait depuis le couloir, qu’on viendrait vérifier et crac, me déloger.
J’ai alors pris un couteau à viande dans le tiroir de la cuisine. Je me suis rendue dans ma chambre, elle aussi emballée et regroupée au centre de la pièce. J’ai tailladé de bas en haut le plastique qui recouvrait l’armoire, mais ça coinçait. Pour ouvrir tout à fait, j’ai dû prendre une échelle dans le salon. Voilà, il fallait plier bagage, se faire la malle, bref prendre ses cliques et ses claques. Et réfléchir vite. Après avoir quitté l’appartement où nous avions vécu avec Maurice, il m’était devenu très facile de jeter. Ce qui comptait le plus se trouvait déjà derrière moi. Dans la valise, j’ai déposé en premier le cadre de mes noces et le briquet de Maurice.
L’irréalité avait maintenant tout gagné et couvrait de son voile chaque pan de ma vie. Autant que je me souvienne, je ne voyais plus qu’une multitude d’images mises bout à bout, et souvent le lien entre elles m’échappait, des tas de petites vies vécues les unes après les autres. Ce que je m’en rappelais, ce n’étaient pas plus que des défilés de photographies vidées de leur sang, autour desquelles on pouvait toujours essayer d’imaginer. Mon mariage avec Maurice me paraissait relever d’une espèce de fantasme, aussi lointain que mes souvenirs d’enfance, c’étaient : une femme en robe de noce qui prenait la pose, un homme qui lui souriait. Quand on creusait, des sensations revenaient, toutes minces, les mains de Maurice un peu moites le matin, ses regards de côté. Tout ça comme si on me l’avait raconté, que c’était arrivé à une autre. Seule la douleur de sa mort ne bougeait pas, la blessure restait bien réelle, et je continuais de me répéter, quand le ciel était bleu, il ne verra plus le ciel, quand des oiseaux battaient des ailes, il ne les entendra plus voler, quand je pleurais, qu’il avait les yeux secs, les yeux partis, que sont devenus les yeux de Maurice, que restait-il de lui, et j’imaginais – une obsession horrible, toujours ça me revenait – ce qu’était Maurice maintenant, était-il glacé, était-il humide et la couleur et le poids, combien pesait-il, ça me hantait.
J’ai bouclé ma valise sans savoir ce que j’allais faire de moi-même. J’ai ouvert mon lit au couteau. C’est qu’ils m’en avaient mis, des épaisseurs. J’avais l’impression d’éventrer mon matelas, voire mon propre corps allongé. Je me suis assise et relevée, non ça clochait, impossible de dormir dans ces conditions.
Emballer les affaires de John. Je rangeais habituellement ses vêtements dans son dressing, des placards que rien ne recouvrait. J’ai donc commencé par là, faisant le tri, ne gardant que ce qu’il avait de plus beau, deux ou trois costumes, quelques chemises de soie et de percale. Puis j’ai ouvert l’armoire d’acajou de sa chambre. Pour ce que j’en savais, il y entassait des revues, des livres, toutes sortes de bricoles, il avait toujours eu du mal à jeter. Mais peut-être y conservait-il des choses plus précieuses, puisque c’est là qu’il gardait sa boîte à bijoux. Et de nouveau, tout ce plastique contre lequel batailler, et je me débrouillais fort mal avec ce couteau, fallait s’y reprendre, ouvrir ce plastique était encore plus difficile que de tuer un homme tant ça résistait. J’ai pu accéder à l’armoire. Ça sentait un peu le renfermé, et il y avait de la poussière.
J’y ai trouvé la fameuse boîte, il n’y restait évidemment que du toc. Des bagues à pierres énormes, mais qui pesaient du vent, ça ne ressemblait pas vraiment à des bijoux d’homme, ça venait-il de son ex, de sa mère ? En même temps, bien grands pour des mains de femme, moi qui ne suis pas une brindille ça me glissait de tous les doigts. Et aussi des pendentifs et des pendeloques montées sur des chaînes, le genre de cailloux qu’on trouve dans les boutiques ésotériques, dont s’affublent en pagaille les toqués, les naïfs et, pour mieux vous rouler, les voyantes, et ça vous guérit, ça vous protège, ça vous apporte richesse et bonheur, ça vous rend l’être aimé docile et repentant et de manière définitive jusqu’à ce que vous le jetiez dehors vous-même. J’ai donc choisi une chaîne avec une grosse bille verte et je l’ai mise autour du cou, savait-on jamais, ça ne mange pas de pain et encore heureux, de mettre toutes les chances de son côté. J’ai sorti les piles de revues, c’étaient des magazines de musique, de cinéma, et un classeur dans lequel il rangeait des articles sur les acteurs de sa jeunesse, je n’ai pas retenu les noms, sauf Marlon Brando.
Sur la planche du haut, il gardait ses armes. John aimait que je les sorte de temps en temps, que je lui pose les malettes sur la table du salon et alors il les ouvrait et les admirait. L’Amérique ! Ils vendent même des mitraillettes pour bébés, les pauvres mignons. John White répétait qu’il nous protégerait jusqu’aux dents, et ce n’est pas moi qui le blâmerai, il faut bien se défendre quand on est honnête, et quand on veut apporter un peu de douceur dans ce monde de brutes, la douceur elle se défend bec et ongles. Il m’avait même offert un petit revolver avec une jolie poignée de nacre pour faire mes courses le soir, mieux vaut prévenir que guérir comme on dit. Mais quand même ça ne me semblait pas bien légal, surtout que le quartier n’était pas trop mal fréquenté, on pouvait en faire l’économie, donc jusqu’à ce soir je l’avais laissé dans mon tiroir. Et une question se posait de manière pressante : ne valait-il pas mieux se débarrasser de cet arsenal qui, découvert, pouvait rendre John White suspect, lui qui était l’innocence même.
Pour le reste, pas un papier, pas une lettre ; John ne recevait à ma connaissance aucun courrier personnel. Son administration partait directement chez ce notaire, qui si mal à propos avait cru bon de mourir. J’ai en revanche trouvé dans une boîte à chaussures de vieilles cassettes audio, de la musique sans doute, ça remontait à loin, aux années 1970, d’après les étiquettes écrites à la main, une grosse écriture d’enfant toute tremblée. Il y en avait huit. Quand même curieux, cette petite collection d’audiocassettes miteuses, cachées derrière ces tas de papiers ; elles ne pesaient rien, j’ai décidé de les prendre. J’ai hésité à refermer l’armoire. Le bout de mes doigts grisonnait, pas fière non, l’envie de nettoyer tout ça à grande eau me démangeait, mais j’ai fini par me raisonner, il y avait un temps pour tout.
J’ai dégagé enfin, de dessous la table du salon, la boîte à cigares, une Davidoff en bois de cèdre, Maurice en avait une bien moins jolie à laquelle il tenait comme à la prunelle. Dans le cendrier de marbre de Carrare, John gardait des cartes de visite. Alors qu’elles me semblaient là depuis toujours et que je les enlevais et remettais systématiquement à chaque dépoussiérage, j’ai eu l’idée de les regarder de plus près : quelques restaurants, des bijoutiers et la carte du Freedom, que j’ai tenue un certain temps entre le pouce et l’index. J’ai déposé les cartes et le cendrier, j’ai éteint, ouvert doucement, refermé la porte d’entrée.
Le Freedom, John y était tous les jours de dix-sept à deux heures sauf le samedi jusqu’à quatre heures, mais moi je n’y restais jamais plus de quelques minutes, ça faisait pub anglais, la décoration et le bar en un genre d’acajou, un billard tout en fond de salle, un grand écran. Mais ce soir-là ni foot ni rugby et à cette heure tardive, pas beaucoup de monde. Je me suis commandé un muscadet au comptoir, et j’ai regardé la serveuse, qui avait l’air d’une gentille fille, une brunette jeans chemise noire, elle profitait du calme pour briquer le bar. J’ai hésité un peu et j’ai demandé si dernièrement elle avait vu un nommé John White, c’était un habitué américain, d’un grand âge, il ne buvait pas d’alcool et aimait jouer au billard. Elle s’est arrêtée de nettoyer et m’a dévisagée, à voir son air moins attendri qu’amusé, elle pensait deviner un drame conjugal du troisième âge, une intrigue romantique de la sénilité, Vous savez tant de monde passe ici, des vieux, des jeunes, on voit sans voir, même les habitués, puis on oublie.
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