Bye Bye Elvis

Caroline De Mulder · Chapitre 8 sur 41

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Bye Bye Elvis

L’écureuil

 

Ces petites filles toutes douces, en fait c’est des putains d’animaux. Avec leurs cheveux longs et leurs os maigres et leurs yeux à franges, elles vous renversent dix hommes, elles vous passent sur le corps, vous piétinent, si vous êtes sur leur chemin, gare ! et vos pauvres tympans monsieur, j’en réponds pas, et numérotez vos abattis et comptez vos dents. Et si vous ne courez pas assez vite, plus un bouton sur la chemise, plus un poil sur le caillou. Elles vous arrachent tout ce qui dépasse, et après ça sera les yeux de la tête et le cœur du ventre, et elles vous boiront le sang des veines. Il dit ça, le Colonel Parker, et il a le sourire triomphant. Il a vécu d’autres vies, à travailler dans les cirques et les foires ambulantes. Il avait un numéro de poules dansantes sur des plaques brûlantes cachées sous la paille. Exhibait l’âne le plus petit du monde, en réalité enterré jusqu’aux rotules. Il peignait en jaune des moineaux pour vendre des canaris. Un temps employé de fourrière, il avait créé un lucratif cimetière pour animaux de compagnie, tout en capturant des chiens errants et des chats sauvages. Son nouveau protégé est doux et beau comme une proie.

Le 13 mai 1955, fin du concert. Il dit à ses chéries avec ses yeux maquillés et son sourire canaille un peu tordu, On se retrouve dans les coulisses, et à peine il quitte la scène qu’il les entend derrière, grand galop de grands talons, elles ont renversé les gardes de sécurité, elles sont partout, elles ont pris toutes les directions et aussi la sienne. Le voilà ! Le voilà ! et elles le rejoignent tandis qu’il se précipite dans sa loge, et là elles se mettent à le toucher, puis à l’arracher, leurs mains sont partout. Alors d’un geste large, il jette sa veste en pâture, et elles se battent. Pendant ce temps à grand-peine, il monte sur la table de maquillage, et celles qui ne se battent pas le tirent vers le bas, de tous leurs doigts. Il se hisse malgré sur la cabine de douche. Sa chemise est déchirée, il l’enlève comme si elle brûlait, ça va vite elles ont déjà arraché les boutons, il la leur jette, elles hurlent les hyènes. Il essaie de leur parler mais elles hurlent, vite vite il enlève sa ceinture, et au loin la jette, elles se précipitent dessus. À deux filles qui sont debout sur la table pour le suivre, il tend ses chaussures, ça leur occupe les mains. Il est à moitié nu, elles se battent toujours, mais elles sont deux cents et il est seul, et c’est à ce moment-là que les gardes arrivent enfin, il respire. Les vêtements sont déjà partis en lambeaux et digérés par les filles qui se bousculent encore, mais un des policiers récupère les chaussures ; une gamine les a cachées sous sa robe, ça lui fait comme une bosse dans le dos, le flic donne un petit coup et elles tombent par terre.

Il y a les poursuivants et les poursuivis. Ceux qui sont en chasse, ceux qui sont en fuite. Les Presley appartiennent sans aucun doute possible à la seconde espèce. Vernon Presley n’aimait pas travailler. Les propriétaires n’aimaient pas ne pas être payés. L’équation était simple. D’une bicoque à une autre, on décampait chaque fois qu’il fallait régler le loyer, et Vernon allait de petit boulot en petit boulot, dans le bâtiment, chauffeur, laitier, métayer, homme à tout faire, tout ça sans grande conviction, sans une idée à lui et sans rien vouloir vraiment, sauf se poser le cul sur une chaise. La petite famille vivotait, et ce n’était pas la vie de palais.

Mulberry Alley, on avait eu une baraque insalubre près des rails et de la décharge publique, limitrophe de Shake Rags, le quartier noir le plus pauvre de Tupelo, un quartier surpeuplé qui dégueulait de partout. Du blues et du gospel montaient des porches. On avait habité aussi North Green Street, voisinage déjà plus respectable, à condition d’être Noir. Le R’nB, le jump blues, le swing passaient les murs de cabanes qu’on aurait pu crever d’un coup de poing. Les Presley étaient des Blancs cassés, déclassés, des Blancs blacks. Certains jours, ils se nourrissaient de maïs et d’eau. Au rythme où ils déménageaient, le tour de Tupelo avait rapidement été bouclé. Les débiteurs se multipliaient, il devenait difficile de sortir de chez soi ou même de se cacher. Elvis avait treize ans et son père des dettes à faire un trou dans la lune : il était temps de gagner le taillis. Aussi les Presley avaient-ils serré leurs guenilles dans quelques caisses ligotées sur le toit de la vieille Plymouth. Une fois de plus, ils fuyaient la misère.

À Memphis, ils avaient pu tranquillement continuer à déménager, de-ci de-là, ils devaient à Dieu et au diable. En attendant de changer de perchoir, on se bouchait les chaussures avec du carton et on mangeait des navets. Billy Smith, cousin âgé de cinq ans, cherchait avidement des fruits tapés et des légumes moisis dans la poubelle de l’épicerie voisine. Un jour, Elvis avait dû sortir le petit de la benne à ordures où il était tombé.

Quand ils finissent par obtenir un logement social aux Lauderdale Courts, bâtiments de brique rouge bien rangés sur pelouse verte bien tondue, coquettes allées de béton, la situation matérielle s’améliore sensiblement. Elvis a seize ans. Il parle avec les mots et l’accent des bouseux du Sud. Il est calme, doux, un peu trouillard même.

À seize ans, l’âge cruel, celui où on apprend que l’amour est conditionnel et la meute féroce, la coiffure dite en queue de canard dont s’affuble Elvis ne passe pas inaperçue. Sans arrêt, il se regarde dans le miroir, cherche à se rassurer. Ses cheveux le préoccupent intensément. Badigeonnés de tonique à l’huile de rose, de vaseline et de pommade Royale Crown, celle des Noirs, ils semblent plus sombres, moins mous, mieux tenus. De temps à autre, il sort un peigne de sa poche arrière et d’un coup sec et étudié, se remet la mèche. Il porte des pantalons de costume mal coupés et des foulards qu’il noue en cravate, comme un acteur. Il passe souvent devant la boutique des frères Lansky, lèche la vitrine, c’est un pauvre diable avec des chaussures dessemelées, des vêtements troués, des cheveux divinement arrangés et une sorte d’allure. Pour se vieillir, il se laisse pousser des pattes à la façon des camionneurs, types redoutables et couverts de cicatrices. Il s’est composé une démarche virile, semble toujours sur le point de dégainer et pour se tourner, pivote comme un cow-boy. On le surnomme l’Écureuil.

L’Écureuil, dès qu’il descend de son arbre, est une bête traquée, et il ne court jamais assez vite, jamais assez loin. On lui donne la chasse et derrière lui, ce sont tous les gamins de Humes College qui s’en donnent. De petits durs à gros rires et, contrairement à l’Écureuil, ils ont le cœur rien moins que tendre. Les humiliations ne le décident pas à changer de coiffure. Tel est l’entêtement des enfants de seize ans. Et puis se trahir ne changerait rien, c’est l’âge où tout est joué, où ceux qui sont seuls savent déjà qu’ils le resteront, et il sent bien qu’il pourrait se laisser tondre, changer de chemise et même se laver plus souvent, on ne voudrait pas de lui pour autant, les filles ne l’en aimeraient pas mieux, alors il garde ses cheveux et sa vêture étrange. Pauvre, un gamin même pas beau, blondinet à grandes quilles et à tignasse graisseuse, Elvis n’a pour l’aimer que sa mère.

Il n’est pas vieux, pourtant sa solitude ne date pas d’hier. Enfant, c’était un drôle de garçon avec des salopettes de travail, qui restait toujours dans son coin. Il avait beau distribuer ses rares jouets. Il ne faisait partie ni du groupe des riches, ni de celui des pauvres, auquel pourtant il appartenait de droit. C’est avec les filles surtout que ça se passait très mal. L’idée que ce toqué, ce balourd puisse s’enticher de vous était juste intolérable. Les petites quittaient la maison plus tôt pour éviter de le croiser dans la rue et de se faire aborder. Pour l’empêcher de nuire, elles adressaient au professeur des pétitions. Car Elvis enfant avait déjà un faible pour les filles et essayait de flirter avec toutes alors qu’aucune ne voulait de lui. Ce qui n’arrangeait rien, il traînait partout une guitare, dont il jouait fort mal. Un cadeau de sa mère. Pour ses onze ans, il espérait une bicyclette mais Gladys avait peur : des voitures, des trous dans la route, et puis il était tellement distrait. Elle lui avait donc dégoté une guitare dans une quincaillerie. Il l’emportait à l’école, s’en accompagnait pour chanter Vieux Shep, tant et tant, que ses camarades suppliaient que ça s’arrête, Oh non pas Vieux Shep de nouveau, Faites-le taire, épuisés ils avaient fini par couper les cordes de l’instrument. Mais peine perdue, Elvis jouait quand même, aussi tenace que médiocre, il ne démordait pas.

Elvis aimait les filles, d’un amour non réciproque. En grandissant, il avait eu pourtant quelques petites amies qui l’une après l’autre l’avaient quitté. Betty Ann Mac Mahane quatorze ans lui préférait un garçon de l’Arkansas, provoquant chez Elvis des crises de somnambulisme. Il avait voulu épouser Billie Warlaw quatorze ans. Remarquée un jour qu’elle discutait avec quelques gars des Courts en se pendant à la fenêtre d’un troisième étage. Pour ne pas descendre, elle prétextait n’avoir rien à se mettre sur le dos. Elvis charmé lui avait offert des jeans. Mais Billie s’était mise à traîner avec d’autres fiancés, tandis que la mère d’Elvis, terrorisée par les crises de somnambulisme toujours plus fréquentes de son enfant, fermait à clef la porte de la chambre. Quant à Regis Vaughan quatorze ans, elle était partie pour la Floride sans prévenir. Un jour, tout simplement, il ne l’avait pas trouvée chez elle. Disparue. La nuit, veiller à bien fermer la porte et les fenêtres, pour ne pas qu’il file sans savoir, lui prendre le bras, doucement, murmurer, tout doux Elvis retourne au lit maintenant, tout va bien, maman est là tout le monde est là et tout le monde dort et toi aussi au dodo, CHCHCHCHTT …

Pour séduire Dixie Locke quatorze ans, Elvis se rend au Rainbow Rollerdrome. Permanente à la Tony Curtis, boléro et chemise chiffonnée, pantalon de costume noir à rayure blanche sur les côtés, il a des allures de torero endimanché et se tient des deux mains à la rampe, incapable de faire jouer convenablement ses grandes pinces, que ça soit pour la danse, le football ou, à plus forte raison, le patin. Il avance précautionneusement. Dixie a pitié. Ils causent. Elvis propose de la raccompagner en voiture et la mène à une Lincoln hors d’âge – ferraille qu’avec son père ils astiquent tous les dimanches comme une Cadillac. Il ment qu’elle n’est pas à lui, qu’on la lui a prêtée. Elvis veut savoir si Dixie acceptera de sortir avec lui même sans sa voiture. Il n’a pas encore un clou pour se gratter, et que sa mère pour l’aimer, et déjà il pense qu’on l’aime pour autre chose que lui-même.

C’est un garçon poli et sage, un fils excellent, il a le cœur bon. Il a aussi des bizarreries : il bégaie parfois, il ne tient pas en place, agité de partout et surtout de la jambe, cette jambe qui, où qu’il se tienne, voudrait foutre le camp et tressaute incessamment. On le regarde avec un peu de gêne, certains se demandent s’il n’aurait pas un “problème”.

Il conduit un camion, à un dollar de l’heure. Il traîne toujours sa guitare.

Au Hi-Hat Club, il passe une audition pour chanter dans le Eddie Bond Band. Eddie Bond le prévient sans ménagement qu’il ferait mieux de retourner à ses poids lourds. Ce fisdepute lui brise le cœur ! Mais Elvis habitué à avoir le cœur brisé ne désarme pas. Après le travail, il rôde autour du studio de Sam Phillips. Il y a récemment chanté d’une voix assez suppliante et, sans déplaire, il n’a pas convaincu. On l’a remercié, après avoir jugé poliment qu’il était un chanteur intéressant. Peut-être le rappellerait-on un de ces quatre jeudis. Mais ça ne l’empêche pas de repasser souvent au studio, le cheveu briqué et vérifié, et les mains soi-disant dans les poches et censément très à l’aise. De guerre lasse, on finit par le faire jouer à l’essai, avec un guitariste et un bassiste locaux, l’un fait dans les pneus, l’autre dans la blanchisserie. Entre les deux, Elvis en chemise rose est mort de peur, maigrelet à grandes cannes serrant à cœur le micro. C’est mauvais de bout en bout. Ils arrêtent les frais, le temps d’une pause. Elvis, dont les nerfs lâchent, pour se détendre fait le singe avec sa guitare et se met à chanter Tout Va Bien (Maman), et il fait le tour du studio en bondissant de-ci de-là, et Bill prend sa basse et bat le rythme, et Scotty empoigne sa gratte et suit le mouvement. Ils font un boucan d’enfer, et se défoulent, et se vengent d’être mauvais, de ne savoir ni chanter ni jouer, il ne leur reste plus qu’à faire les guignols, puisqu’ils ne sont bons qu’à ça. Ils font des bonds absurdes en levant des yeux possédés, quand Sam Phillips déboule, Minute minute ! On peut savoir ce que vous foutez ? Ça sonne plutôt pas mal à travers les murs. Ils répondent qu’ils ne savent pas. Qu’ils se débrouillent alors pour le savoir vite ! et pour ne pas l’oublier ! Qu’ils reprennent et voyons voir ce que ça donne !

C’est l’été 1954, le disque marche d’enfer. Personne ne veut croire que le chanteur est blanc, pas avec un son pareil, non c’est une blague. Les DJs des campagnes refusent de le passer sur les ondes : pas possible, on dirait trop un nègre. Le drôle de Blanc est pourtant invité en première partie de Slim Whitman. Dans les coulisses, il est blême, il a la nausée le mal de mer le cheveu qui refuse de se mettre comme il faut. Sur la scène, il se tait. Toute cette foule qui ne l’aime pas le regarde. Silence gênant. Il entonne Tout Va Bien (Maman), et détraqué des nerfs, il se met soudain à trembler, et ses jambes s’entrechoquent presque, battent la chamade, lui échappent : il a une patte folle et l’autre part comme celle d’un faon fuyard, qui ne pense qu’à se tirer de là au plus vite. Elle se met à mener une vie propre. Parfois Elvis est obligé de s’arrêter un peu pour la reposer, mais spontanément, elle se met à s’agiter comme ça, toute seule comme une grande. Le public est frappé par la foudre et hurle.

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