Bye Bye Elvis
Échappé
Le soir même, il avait profité d’un appel que passait son kidnappeur pour filer en douce, et c’était un miracle, vu la corpulence de John, que l’autre ne l’ait pas rattrapé, et qu’un taxi soit passé par là pile au bon moment. Direction le Freedom, où il espérait trouver Paul, tout en redoutant que Bertrand Chevalier ne l’y poursuive. D’où son insistance à entraîner Paul chez lui. Mais une fois chez lui, il tremblait d’avoir, dans un moment d’abandon, révélé son adresse, il ne se rappelait plus, le genre de détails qui ces derniers temps lui échappaient. Une chose était sûre, lui ne connaissait pas l’adresse du bonhomme, qu’il avait suivi aveuglément, ça semblait assez loin, un sixième étage, un quartier plutôt pourri, avec un parc dans les parages, et il en était là, dans sa description vaporeuse, quand il avait triomphalement sorti de sa poche une carte de visite, pêchée alors qu’il cherchait un mouchoir : Bertrand Chevalier, boulevard Voltaire 96. Paul lui avait aussitôt demandé la carte, en lui disant qu’il veillerait au grain, ça le connaissait ce genre de zinzin, il saurait bien, s’il le fallait, le remettre sur le droit chemin.
Voilà ce que Paul avait en gros retenu de l’explication, un imbroglio d’autant plus confus, qu’à mesure que le temps passait, le pauvre John, comme pris d’ivresse, se mettait à bégayer, avec toujours aux mains son drôle de tremblement. Et ce qui n’arrangeait rien, à assaisonner son récit de toutes sortes de détails décousus, sur l’appartement de ce Bertrand, ses regards étranges et ses sourires abominables. Il papillonnait de ses cils absents, et ses yeux inquiets revenaient sans arrêt sur la porte, comme si son poursuivant allait apparaître dans l’encadrement. Le pauvre vieux avait supplié Paul de rester près de lui cette nuit-là, avant de s’endormir d’un coup dans le canapé. Paul l’avait allongé, couvert, était resté une demi-heure encore, pour s’assurer que l’autre ne rapplique pas. Toute cette histoire le laissait pensif.
Il avait remarqué sur la table du salon un tas de piluliers ouverts et à moitié vides, pas bon le mélange avec l’alcool, pour ça peut-être que John réagissait si violemment. L’appartement lui avait paru fort beau, mais dans quel état ! John n’était manifestement plus capable de vivre seul, pas rare chez les hommes de cet âge-là, avec en plus le choc d’une rupture, quel âge d’ailleurs, il lui donnait quatre-vingt-cinq, par là, un peu plus peut-être. La faute à son poids aussi, les gros font plus vieux, et les kilos ralentissent les gestes, John White haletait et transpirait dès qu’il faisait trois pas, il semblait ces derniers temps toujours un peu au bord de clamser, de vous rendre l’âme dans vos bras, entre deux coups de billard. Et puis il paraissait n’avoir personne, pas de famille, pas de proches. En même temps, la maison de retraite, voudrait-il, lui si vif encore quelques mois plus tôt, avec des accès de joyeuseté quand il gagnait une partie, et un rire qui vous remplissait tout le bar. Enfin, passer d’un si bel appartement, tant de luxe, à une maison de vieux, pour Paul c’était tout simple, John n’y avait encore jamais pensé. Paul avait donc laissé sur la table son numéro de téléphone en grand. Introduit les clefs dans la serrure et claqué derrière lui. Dans la rue, attendu un peu pour voir si rien de suspect. Les hublots grands ouverts, mais rien à signaler. Après cette nuit-là, il n’avait plus revu John. Il était bien lui-même repassé chez le camarade, mais personne pour lui ouvrir. Le parasite en revanche se pointait au Freedom tous les jours. Il venait, prenait une bière et repartait aussitôt. Paul ni une ni deux, l’avait coincé en lui mettant sous le nez sa propre carte de visite. Il le tenait à l’œil ! et qu’il reste loin de John, ou ça allait saigner.
J’ai pris l’adresse de Bertrand Chevalier. Plutôt que de l’attendre au Freedom ou de lui fixer un rendez-vous en ville, comme l’aurait voulu la prudence, j’ai préféré me rendre chez lui le lendemain matin pour en avoir le cœur net, des fois qu’il retiendrait John.
Bertrand Chevalier vivait dans un grand bâtiment en pierre de taille, pas vraiment chic, mais pas non plus le coupe-gorge qu’on pouvait craindre. C’était en somme assez quelconque. Ce qui m’a fait tiquer pourtant, cette musique assourdissante qui passait sur son palier, de la vraie musique de sauvage à vous en défoncer les tympans. Au moins le parasite ne pouvait-il feindre l’absence. J’ai sonné, la musique a baissé d’un coup, et il a paru à la porte, c’était lui à n’en pas douter.
Habillé comme un jeune à cheveux longs sauf qu’il était chauve et vieux. Il portait un pantalon de cuir et une chemise bleu électrique, mais paraissait à peu près lavé à l’exception des quelques cheveux justement, ramenés vers l’arrière. Je lui ai dit que je cherchais un homme qu’il avait hébergé. Il a eu l’air sous le choc, Vous savez où il est ?, et il m’a fait entrer. L’appartement était propre, mais encombré : plusieurs guitares, une collection de vinyles sur deux murs du living pas très grand, des fauteuils club en toc, des affiches et des photos de concert mais joliment encadrées, avec des chanteurs, un je crois était Claude François, les autres ne me disaient rien. L’ensemble bien éclairé, pas du tout le trou à rats, la grotte mal famée que j’avais imaginée. Les portes des deux chambres étaient grandes ouvertes et, de toute évidence, John ne s’y trouvait pas.
Vous tombez du ciel, madame, Vous allez m’aider, Pouvez-vous m’aider. À peine entrée chez lui, c’était déjà le monde à l’envers. Il faut que vous m’aidiez, répétait-il, Est-ce que vous le connaissez bien ? Pour autant que je sache, j’étais la personne qui le connaissait le mieux. Chevalier a pris alors des airs de complot, je me suis dit méfiance et il m’a soufflé, Je sais tout, J’ai compris au premier regard, Vous êtes sa nouvelle, alors ? J’ai soupiré, Son employée depuis vingt ans, et je m’inquiétais beaucoup pour lui, et pour moi-même aussi accessoirement, mais c’était une autre histoire – Ah dommage, Sa femme ç’aurait été plus fort, Je vous aurais torché un de ces articles, Enfin, ne vous en faites pas, je sais tout, Il n’a même pas eu besoin de me dire, Et puis-je vous demander qui d’autre est au courant ? (J’ai pensé alors que Paul voyait juste, l’homme avait un cafard dans le chou.) – Je ne sais pas, monsieur, de quoi vous parlez, mais il faut retrouver John White au plus vite, il est très vulnérable, Avec l’âge pire qu’un enfant, Il a des problèmes d’orientation, Et puis en mauvaise santé, et il a besoin d’être suivi. À ce stade, je perdais déjà espoir. Un peu plus découragée à chaque question de Chevalier : l’homme ne savait rien, cela devenait évident, et il m’assommait avec ses sous-entendus, ses regards en biais, ses clins d’œil ou était-ce un tic, allez savoir. Je me suis levée, mais il a voulu me retenir, Non non restez encore un peu. Ah ça, allait-il moi aussi essayer de me kidnapper ?
Alors, prudent ou pas, j’ai attaqué franc jeu, que John s’était montré très perturbé après avoir été retenu chez lui de force. Il s’est tu un instant, comme étonné, m’a regardée bien droit : jamais il n’aurait fait une chose pareille ! Tout au plus verrouillait-il systématiquement la porte d’entrée, on était à Paris après tout et ce quartier un vrai nid à clodos, on trébuchait sur les corps en faisant son footing le matin. Il avait juste dû sortir faire quelques courses et, Regardez, si on ne ferme pas à clef, n’importe qui peut entrer, Pas un vieillard qui l’en empêchera, et surtout c’était son devoir de protéger une personnalité de cette importance. Aussi quelle déception quand il avait filé sans crier gare se jeter dans le guêpier de la rue alors même qu’il peinait à se déplacer. Sur ce, Chevalier, qui visiblement espérait me mettre à l’aise, a essayé de m’inviter : si je préférais peut-être qu’il m’emmène déjeuner à l’extérieur, il connaissait une excellente petite cantine thaïe. Puis sans me laisser le temps de refuser, m’a proposé, comme si sa vie en dépendait, du thé, du café, de l’alcool, que sais-je encore. Rien, je ne voulais rien, j’ai prétendu être attendue. Il m’a arrêtée net, Unissons nos forces, pouvait-il se présenter. Et il m’a fait asseoir dans un fauteuil rongé.
Ce monsieur était un genre de journaliste, en chômage technique pour le moment, et dans le temps, producteur de disques, d’où la collection, la dégaine et le parler. Car à peine ouvrait-il le bec qu’il menaçait de basculer dans la grossièreté et l’ordure, mais parfois il se retenait in estremice dans l’espoir évident de me rallier à sa cause, et c’étaient des phrases qu’il reprenait, avec des mots tout jolis pour compenser : Ma carrière ne va pas fort en ce moment, J’ai aux fesses un procès en diffamation, À peine pourtant si j’ai exagéré un peu. Il s’est tu. Moi je voulais de l’information, j’ai donc fait semblant d’abonder en son sens, comme quoi l’exagération ce n’est jamais que le mensonge des honnêtes gens, mais je n’en pensais pas moins. Et lui de reprendre, Un mot déplacé peut-être, mais pas de quoi en faire un caca nerveux, On ne peut plus rien dire, Mais comptez pas sur moi pour fermer ma gueule, La tyrannie du politiquement correct moi je m’en tamponne, Et le pompon quand même, c’est que le prétendu diffamé est un collègue, Pauvre poussin va, Et une vraie vipère avec ça, Et un pisseur de copie de la pire espèce, Qui s’est chopé la grosse tête parce qu’il y a dix ans, vingt peut-être, il faisait sa cour dans le jet privé de Jagger, Un toquard affreusement susceptible, et toujours prêt à frapper un homme à terre, Bonjour la collégialité ! Et il y a cet autre procès pour soi-disant plagiat, Vous savez comment sont les écrivains ratés, Ils pensent toujours qu’il y a quelqu’un pour leur voler leurs idées débiles et leurs manuscrits minables, et leurs bouquins à compte d’auteur, tout juste bons à faire du papier cul, et un de ceux-là donc, m’a mis le grappin dessus, alors qu’entre sa merde et mon livre aucun rapport sauf peut-être une coïncidence, Même pas lue en entier la merde, pas souvent que je perdrai mon temps à ça, Il n’est plus permis d’avoir la même idée que quelqu’un d’autre, S’il faut passer au peigne fin chaque livre à compte d’auteur pour être sûr qu’aucun crétin jamais n’a pensé la même chose que vous avant vous mais moins bien que vous, on n’a pas fini de se taper la tête contre les murs.
Je ne voyais pas en quoi les méfaits et les problèmes de ce monsieur me regardaient, c’était une interminable chronique du vice et de ses châtiments ; que justice soit faite ! mais j’ai joué la compatissante. Ce grossier merle était aigri au dernier degré, ce qui expliquait sans doute son langage. Ou alors les journalistes de rock se donnaient-ils des airs crapuleux pour mieux s’intégrer dans le milieu. Il a continué sur ce ton, à faire le malheureux et l’important, disant que voilà, ce serait sa revanche, il retrouverait l’homme le plus recherché de la planète, lui Chevalier ! il frapperait un grand coup, il avait jusque-là manqué de chance mais cette fois, son flair et son talent seraient reconnus à leur juste valeur. Et dégagées les petites vipères, les petites enflures, bye-bye ! Fini les procès à la con ! Voilà qui allait le remettre sur les rails. Mais pour cela, nous devions faire équipe, Chère madame qu’en pensez-vous ? Main dans la main ! Ça va faire un boucan ! Et en voituuure ! Tout ça en m’adressant son plus beau sourire maniaque. Que voulait donc à John White ce déséquilibré.
OceanofPDF.com