Bye Bye Elvis

Caroline De Mulder · Chapitre 26 sur 41

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Bye Bye Elvis

Jon Burrows

 

Le cri déchire, ELVIS ! et Elvis se baisse pour saisir le Derringer glissé dans sa botte droite. ELVIS ! NE SOIS PAS CRUEL ! Elvis se redresse. Il ne se passe rien. Rien. Toujours rien. C’était le cri d’un fan. Elvis finit par reprendre. Peu après s’arrête net, pour regarder au-dessus de lui les lampes, à l’intensité inhabituelle. En plein spectacle, il crie, Arrêtez tout. Se tourne vers un Gars, C’est quoi cet éclairage pourri, ça casse l’ambiance. Le Gars n’ose pas répondre ce qu’Elvis sait déjà, qu’il est menacé de mort, que le FBI demande de la lumière. Mais Elvis ne recommence à chanter qu’après extinction des feux. À la fin du concert, de retour dans les coulisses, il semble presque déçu que personne ne lui ait tiré dessus, ne se soit même donné la peine de l’enlever. Quant au kidnappeur, on n’en entendra plus jamais parler.

On recommence donc à s’ennuyer, comme des rats morts au fond d’un placard. Puisqu’on ne l’enlève pas, il ne reste plus à Elvis qu’à faire une fugue. Les prétextes ne manquent pas. Vernon par exemple, qui lui rebat les oreilles sur la manière dont il dépense leur argent. Fin décembre 1970, flanqué de Priscilla, il répète une fois de trop qu’ils courent à la faillite, mûrs pour retourner se dorer la pilule sur la paille, et aussi que l’amitié ne s’achète pas, les Gars autour de lui sont de sales grignoteurs les mains tendues la gueule ouverte, et tous ils attendent sans rien faire qu’y tombent les pigeons rôtis. Il faut dire que Vernon, qui tient les cordons de la bourse, n’ose pas cracher de peur d’avoir soif. Voir son fils jeter l’argent par les fenêtres est l’enfer du vieux tondeur et sur ce point il forme avec sa bru, que pourtant il déteste, un tandem redoutable. Si serrée du portemonnaie qu’elle coucherait dessus, Priscilla emprunte aux femmes des Gars des robes qu’elle ne rend pas, fait griller leur carte de crédit et laisse derrière elle des pourboires de quelques cents. Chaque sou qui quitte la poche d’Elvis est la prunelle de leurs yeux. Elvis incrédule et furieux regarde son père, qui a arrêté de travailler dès qu’il a reçu sa première Cadillac, et Priscilla qui a avalé sa langue depuis qu’il l’a couverte de bijoux et de chiffons coûteux.

Il décide de disparaître corps et biens, sous le nom de Jon Burrows. Pour parer à toute éventualité, le fugueur acquiert chemin faisant une petite mallette de carton. À l’intérieur : un savon, un gant de toilette, un peigne, du dentifrice, une brosse à dents. Il ne tient pas la route, son visage est bouffi, mais il a l’œil malicieux. Accompagné d’un Gars appelé en renfort sous le sceau du secret, il embarque pour Washington. Dans l’avion, il écrit une lettre au président Nixon. Il s’inquiète du problème de la drogue aux États-Unis et de la manière dont lui, Presley, pourrait le résoudre. Mange du chocolat pour reprendre des forces et une crise d’urticaire fait enfler plus encore son visage. À l’arrivée, il distribue tout son argent liquide à des soldats qui rentrent du Vietnam.

Précédé de l’étrange missive, il se présente à la Maison Blanche. Tunique de velours mauve à col en V, ceinture d’or massif, veste édouardienne à gros boutons de cuivre. Il cache ses yeux injectés derrière des lunettes fumées incrustées de pierreries. Une éruption cutanée lui fait se gratter le cou avec insistance. Il entre dans le Bureau Ovale et serre la pince de Nixon, muni de photos dédicacées ainsi que de sa collection de badges de police, qu’il étale pour plus de commodité sur le bureau. Il exhibe au président ses boutons de manchette et, détachant son extraordinaire ceinture, le laisse la soupeser, pendant que le photographe de la Maison Blanche prend quelques clichés. Nixon vaguement mal à l’aise, essaie de faire la conversation, évoque par exemple les difficultés de se produire à Las Vegas. En substance, il convient qu’en sa qualité de chanteur, Presley est en mesure de toucher un public jeune ; Elvis, très ému, lui offre son soutien inconditionnel. Il veut être à l’avant-garde de la lutte contre la drogue – les drogués étant, comme chacun sait, du même bord que les contestataires antiaméricains. Or le communisme, la culture de la drogue, les hippies et autres Beatles n’ont pas de secret pour Elvis ; modèle et symbole, il saura se faire entendre de ce douteux public. Enfin, il jure de restaurer dans sa splendeur le drapeau.

Ce qui cependant le conforterait dans sa mission serait un gage de légitimité – comme par exemple le badge du Bureau des Narcotiques et des Drogues dangereuses. Pris au dépourvu, le président accepte sans trop comprendre et Elvis, sincèrement reconnaissant, passe son bras gauche autour de lui, avant de l’étreindre longuement, Merci merci monsieur le président, du fond du cœur, C’est tellement important pour moi, Vous n’imaginez pas. Avant de partir, il insiste encore pour lui présenter les deux Gars qui font antichambre. Lorsqu’on les introduit, le président, dans une nouvelle tentative de meubler le silence, déclare les deux gaillards “superbes” ; il laisse donc Elvis entre de bonnes mains ! Après remise de boutons de manchette et d’une épingle à cravate aux nouveaux venus, Elvis rappelle au président, avec un clin d’œil, que ceux-ci ont chacun une femme et, en conséquence, il l’aide à fouiller les tiroirs du bureau présidentiel à la recherche d’un souvenir convenable pour les dames.

Son retour à Graceland est triomphal. Tous s’inquiétaient et, avec ce badge de la main de Nixon lui-même, il rapporte un trophée prestigieux, le fleuron de sa couronne. Car cela fait un certain temps que Elvis collectionne les armes, les amis policiers et surtout les badges de police. Une passion qu’a intensifiée la récente menace d’enlèvement. Et depuis que le Shérif de Shelby County l’a nommé Shérif Adjoint, il ne sort jamais sans l’attirail complet du flic : au moins deux armes à feu, une matraque et une lampe torche. Il s’entraîne régulièrement avec ses Gars aux stands de tir de la police de Beverly Hills. La Mercedes bleu ciel qu’il étrenne pour son trente-sixième anniversaire dispose d’une sirène, d’une radio professionnelle, d’armes chimiques et dans la boîte à gants se trouve l’indispensable paire de menottes. Il s’agit bien sûr de se défendre, les fans étant une race particulièrement agitée et plus d’une fois on a vu l’amour enragé virer à la haine, mais il aime aussi l’idée de secourir la veuve et l’orphelin, voire de jouer les père Noël. À Kerr’s Sporting Good, quatre vendeurs s’occupent de lui en même temps et, en trois soirées, il dépense pour vingt mille dollars d’armes à feu qu’au réveillon il distribue à tous, et même à quelques inconnus qui passent par-là.

Les Gars sont unanimes : Elvis souffre du complexe du Superflic. Et ils se méfient comme de la peste de ses dangereux accès d’héroïsme. Se plaignent haut et fort de la manie qu’il a de dégainer à la moindre contrariété, de vouloir rétablir l’ordre et la justice, c’est à la fin crispant, Elvis toujours à se mettre en position de karaté dès que quelqu’un hausse le ton, à marcher comme un cow-boy, avec des flingues plein sa ceinture, et l’œil du tueur quand on a le malheur de lui tenir tête. Et puis bien gentil de tuer le temps à coups de feu dans les télévisions et dans les murs, de tirer à gauche à droite pour animer un peu les soirées. Mais tout ça n’est qu’un pis-aller. La saison à Las Vegas n’en est pas meilleure pour autant et, à vrai dire, c’en est fini des bonnes saisons. Elvis donne des concerts négligés, mal sonorisés, mal goupillés, il n’enchaîne pas. Il a grossi et surtout, il s’ennuie. Revêtu d’une de ses innombrables combinaisons, qu’on appelle maintenant par leur petit nom, Feu d’artifice noir, Flocon blanc, Toile d’araignée azur, Elvis termine ses chansons sur des points d’orgue convenus et prend la pose, Elvis en Roi-Soleil, en Gladiateur mourant.

Entre deux morceaux, il est souvent question d’un écureuil. Cet écureuil, quand les gamins le voyaient arriver, ils se précipitaient dessus, ça faisait comme une meute qui rappliquait de loin, et l’écureuil courait courait, mais moins vite que la meute, Le v’là, V’là l’écureuil, V’là l’écureuil, Attrapez-le, Il est tombé de sa branche ! Elvis passe du rire aux larmes, d’une plaisanterie salace à une chanson pathétique qui le met dans tous ses états, de la passion à la bouffonnerie. Il vous maintient par exemple que, non, il n’a pas mis en cloque cette petite la énième qui lui intente un procès pour paternité, parce que mesdames et messieurs, pas si con, il prend la pilule, qu’on se le dise !… et il mène son public en bateau et en galère, et ça vogue, ça trinque, pour ne pas dire que ça prend l’eau. Le public s’en fiche, l’adore toujours et les femmes continuent à vouloir sa peau.

Elvis est suivi de près : tous les jours des injections multiples, de vitamines notamment, et en continu un traitement musclé pour la gorge – la fameuse “angine de Las Vegas” dont souffrent la plupart des artistes, à cause de l’air du désert si sec, si poussiéreux. Il traite sa gorge à en perdre la tête. Il déteste Vegas. La seule chose que, plus jeune, il y avait aimée, c’était qu’on n’y distinguait pas la nuit du jour. Mais, en y réfléchissant, son tout premier concert dans cette foutue ville avait déjà été cuisant : alors que dans le reste du pays, on ne l’entendait plus chanter tant on hurlait d’amour, la salle de spectacle de Vegas se composait de places assises, occupées par des gens d’un certain âge et, là, on aurait entendu tomber une aiguille, on entendait Elvis respirer expirer dans son micro. On l’entendait quasiment transpirer. Un invité était sorti : Quoi ces beuglements, Allez Retournons aux tables de jeu. Et le voilà maintenant piégé à Las Vegas pour deux longues saisons par an.

Pendant ce temps-là, Priscilla couche avec Mike Stone.

Pendant ce temps-là, le Colonel, de plus en plus joueur, perd des sommes effarantes. Considéré comme l’un des meilleurs clients de l’International Hotel récemment racheté par les Hilton, il pèse – et perd – au bas mot un million de dollars par an, claque de l’argent jusque dans les jeux comme la roulette, où gagner est impossible. Il se moque bien, fanfaronne-t-il, de se retrouver dans son cercueil aussi nu qu’au jour de sa naissance, et il ne tolère aucun commentaire sur ses yeux cernés et l’argent perdu. Pour le reste, il ne dépense pas un sou, fait payer par l’agence William Morris sa maison de Palm Springs et facture aux uns et aux autres les dépenses liées à ses employés. Il se ravitaille aux cuisines du Hilton, d’où il emporte de colossaux quartiers de viande, force réserves de pain, des jerricanes de lait et des victuailles en tous genres, de quoi tenir un siège, de quoi nourrir une armée de chancres, des hordes de parasites, il tasse ça dans le coffre de sa voiture, puis à l’arrière, et enfin sur le siège passager, et il ne voit plus rien par-derrière, plus rien sur les côtés, il roule tout doucement avec sa précieuse cargaison qui à chaque coup de frein menace de l’ensevelir. Rapace jusqu’au bout des ongles, ladre à tondre les œufs et à ne pas donner les coquilles, négociateur féroce, et tout ça pour le bien d’Elvis qu’avant lui tant de salauds avaient baisé ! – il ne précise jamais lesquels. Et qu’on se garde bien de la lui faire à l’envers ! Il connaît son affaire dans les coins et à ce propos vous envoie à la tête les habituelles anecdotes foraines et édifiantes, et prenez-en de la graine mon jeune ami.

Mais un peu plus toutes les nuits, il s’endette. Las Vegas rapporte au Colonel des millions que Las Vegas engloutit à nouveau. Le Hilton tient le Colonel. Le Colonel tient Elvis. Elvis perd les pédales, à l’idée des dettes du Colonel et que, pour les rembourser il leur faudra passer le restant de leurs jours ici, à Las Vegas. On est cuits, répète-t-il aux Gars, Cuits et recuits, faits comme des rats, On ne va plus quitter cette saloperie de Hilton, On va crever à Las Vegas, C’est fini, Le vieux salaud est coincé ici et nous avec. Les contrats et les saisons se suivent et se ressemblent. Le Colonel perd gagne perd et Elvis signe. Le piège se referme. Il faut penser à courir vite plus vite, mais pour aller où ? Les amphétamines sont depuis toujours le meilleur moyen qu’a trouvé Elvis de courir plus vite, tout en n’allant nulle part.

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