Bye Bye Elvis

Caroline De Mulder · Chapitre 28 sur 41

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Bye Bye Elvis

Où va l’amour ?

 

 

Plus aucun journal n’entre à Graceland, aucun magazine et, évidemment, aucun journaliste. À Vegas, on ratisse la suite, et les instructions du Gars en chef sont claires : où passe le boss, pas un papelard ne traîne. La trahison de Priscilla fait les gros titres et s’étale dans la moindre feuille de chou : le couple Presley brisé en deux par une ceinture noire de karaté. Elvis est très humilié. Les conditions financières du divorce sont dictées par Priscilla. Noblement modestes encore ; il s’agit pour l’heure de montrer à Elvis qu’elle se moque bien de tout ce qu’il lui a offert et peut lui offrir encore, elle se contente de la fortune médiocre de Mike Stone. L’amour l’air pur l’eau fraîche et point.

Ceux qui partent ont raison. Si longtemps négligée, Priscilla est maintenant une pensée obsessive. Elle est devenue toutes celles qui n’ont pas voulu de lui, les premières filles convoitées, celles qui se moquaient, ne l’aimaient pas. Celles, précisément, dont il faudrait se faire aimer, pour se sentir aimable. Priscilla est devenue son grand amour.

Quelques mois plus tard, il rencontre Linda Thompson vingt-deux ans, ex-Miss Trophée de la liberté et Miss Tennessee en titre. Elvis a toujours eu un faible pour les reines de beauté. Heureux-Tellement-heureux-de-t’avoir-rencontrée-ce-soir-C’est-mon-jour-de-chance-Où-donc-étais-tu-pendant-que-moi-j’étais-là-à-t’attendre-Comment-ai-je-fait-pour-vivre-sans-toi-Et-je-t’épouse-quand. Dans la voix, quelque chose de traînant, aurait-il bu par hasard ? Le deuxième soir, Linda vient chez lui, ils s’embrassent, se caressent et lisent la Bible. En l’accompagnant à Las Vegas quelques semaines plus tard, elle s’aperçoit vite que ce fond d’ivresse dans la voix, ces mots empâtés, englués, cette lenteur, sont là et bien là, là pour rester, elle voit aussi sur la table de chevet tous ces flacons de pilules, est-il donc malade ? Non, pas malade, de santé un peu fragile tout au plus, un léger rhume à peine. C’est donc pour dormir qu’il doit prendre quelque chose ? Oui un petit quelque chose, il a toujours eu du mal, depuis tout enfant, à dormir. Et dormir est si bon. Linda aime la compagnie d’Elvis. Aussi comme les autres accepte-t-elle d’intervertir le jour et la nuit, s’adapte-t-elle à ses humeurs, parle-t-elle bébé avec lui, le fait-elle rire. Elle devient l’un des Gars et, selon l’expression des Gars pour eux-mêmes, condamnée à perpète.

Elvis l’appelle maman et elle est parfois sa mère et parfois il est son père et parfois ils sont deux enfants le frère et la sœur, ou des jumeaux, ou des amants, elle est parfois son infirmière sa garde-malade celle qui lui tient la main. Bébé bobo, bo ti gars tou dou, ti gars tou dou faut plein plein de lè lolo clême glacée, et glou et glou, nanan, Toutou mor les pessons si dis core clême glacée, wah ! wah ! core un peu de poupe pour loli coco, et glou et glou. C’est avec Linda qu’Elvis se met à regarder en arrière, de plus en plus souvent et de plus en plus loin, parce que derrière lui, la vie était moins dure, il y faisait moins froid, et on l’y attendait avec amour. Avec Linda commence le long voyage qui le ramènera auprès de Gladys.

À Las Vegas, les docteurs défilent. Là où la saison dernière, trois traitements suffisaient, un avant chaque show et un avant d’aller dormir, baiser enfantin de bonne nuit, il en faut maintenant cinq par jour. Sur scène, Elvis flirte moins avec son public, n’a pas le cœur à plaisanter. Il chante des mélopées douloureuses en transpirant trop. On le trouve changé, plus calme, moins excessif. Il écoute en boucle Where Does Love Go ? de Charles Boyer, Où va l’amour quand il meurt, et les Gars, d’entendre ça encore et encore, ça les rend absolument dingues, au cul l’amour, qu’il crève et qu’on n’en parle plus. Pour Elvis, l’amour est parti pour de bon, loin très loin, et il faut s’y résigner, une fois parti, où qu’il se soit tiré il ne revient pas.

Also Sprach Zarathustra pour commencer. Et l’apparition, en combinaison Adonis Conquistador Étoile aztèque Oiseau-Tonnerre Pyramide blanche ou Papillon noir. Satins et cuirs incrustés de pierres précieuses, trop de bagues aux doigts, ceintures métalliques ultralarges, aigles d’or brodés et yeux de verres cousus, chaînettes, l’attirail, la grande artillerie. En fin de concert, il déploie sa cape brodée de brillants comme s’il allait s’envoler. Il devient Elvis plus grand qu’Elvis, Elvis à la puissance Elvis, et Elvis singeant Elvis, Elvis étouffe son ennui, c’est un enfant qui se met debout sur une chaise pour avoir l’air plus grand.

Toujours plus d’emphase, de lumières et de compagnie. Il s’entoure. Sur scène comme en studio, les musiciens et les choristes se multiplient et il les veut avec lui et à même hauteur, ils lui tiennent chauds, l’épaulent, le réconfortent. Il les fait se tenir si près qu’il pourrait quasiment les toucher en étendant les bras, des présences amies, des voix enveloppantes qui le consolent. Hors scène, il ne sort ne rentre ne vit jamais sans ses Gars qui vont partout où il va et montent la garde.

Une encombrante escorte. Pendant les enregistrements, l’un apporte à Elvis de l’eau, l’autre lui essuie la transpiration du visage, un troisième lui présente des vêtements de rechange. Ils se déploient devant les toilettes toutes les fois qu’Elvis va pisser. Ils poussent des cris d’admiration dès qu’il ouvre la bouche, ils veulent ce qu’il veut et pensent comme lui. Ils se battent les flancs, à chaque plaisanterie du boss aboient, crient, couinent. Ils rient comme des baleines, mais les musiciens se démotivent, et tous s’entassent dans le Winnebago du guitariste, où les uns et les autres trouvent leur bonheur, drogue alcool et femmes. Quant à Elvis, il choisit à la va-vite les chansons qu’on fait et celles qu’on ne fait pas, bâcle, s’en lave les mains, et finissons-en. Il s’amuse à jeter contre le mur les disques de démo, tant ils sont mauvais. Ils lui viennent de la compagnie Hill & Range, où le Colonel a des actions et des amis, et sur chaque titre, le Colonel se gorge tant, que les meilleurs chansonniers ont depuis longtemps passé leur chemin. Elvis pousse mollement la romance, chante sans aimer, sans croire et sans lumière, tout ça ne lui parle plus, rien à voir avec ce qu’il vit maintenant. Les pauses sont de plus en plus longues : il préfère de loin raconter sa vie, exhiber ses badges, ses armes à feu et faire des démonstrations de karaté. Il désarme un Gars en envoyant le revolver dans la coûteuse guitare d’un de ses musiciens.

Les Gars gèrent le quotidien dans le moindre détail et prennent des décisions qu’Elvis parfois ignore, qui rentre qui non, ce qui est permis ou pas, et quand, et ce soir passez votre chemin, même pas la peine d’y penser, Vous ne verrez pas Elvis. L’atmosphère de prédation sexuelle n’a rien perdu en force, même si les Gars vieillissent. Ils ont maintenant trente-cinq ans des épouses des enfants qu’ils laissent derrière, mais ce sont toujours des adolescents affamés, des gamins en goguette. Les femmes font le siège d’Elvis, et les Gars font le siège des femmes. Ils attendent que le boss ait fait son choix pour la soirée, puis se précipitent sur les restes, et les femmes se laissent faire, dans l’espoir d’accéder à Elvis.

Pour ceux qui vivent dehors, le changement est encore imperceptible, et ceux qui sont dedans mettent un point d’honneur à toujours porter beau. Les Gars se lancent force œillades, Incroyable qu’on réussisse à si bien sauver les apparences, Faut avoir l’œil partout, et on l’a l’œil et le bon : avant de quitter les hôtels, vérifier les draps et si nécessaire, les enlever en vitesse et les balancer dans le panier à linge d’un autre étage, vérifier si aucune seringue ne traîne, acheter et transbahuter discrètement les télévisions explosées, et pour ne rien laisser au hasard, embarquer dans l’avion les poubelles de la suite. Et cette overdose qu’il vient de se faire avec une petite de dix-sept ans, c’était le genre d’innocentes auquel il ne résiste jamais, Ils se sont saoulés d’antidouleurs liquides, de pleins verres à champagne, ça non plus il ne résiste pas, et lui on l’a ranimé mais elle, elle a failli y passer, même qu’on discutait déjà pour savoir lequel d’entre nous allait endosser, La petite est restée plusieurs jours dans le coma, bonne petite qui aime tellement Elvis, elle ne se plaint pas, elle ne dit rien, elle s’en est tirée, et à bon compte.

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