Bye Bye Elvis
Le poulain
C’est une perruque d’un blond jamais vu sur la tête de personne, au crin coquettement lissé en arrière. Blé et paillasson, et juste improbable, est-il Dieu possible que cette bande de rats ait économisé même là-dessus. Elle sent la laque. Posée, elle s’affaisse un peu en son centre. Elvis la regarde sur la tablette devant lui puis, dans la glace, dévisage le type aux cheveux noirs – teints – et à la lèvre boudeuse. Ça tambourine à la porte de la loge, dûment bouclée. C’est le défilé, la maquilleuse, les Gars, Faut y aller Elvis, À toi. Gene Nelson le metteur en scène s’en mêle, avec une voix doucereuse, vient flûter, Elvis sors de là mon grand, tout le monde t’attend. À tous Elvis répond, Oui oui j’arrive. Mais il se regarde d’un peu plus près dans le miroir, se touche les joues. C’est pourtant vrai, même le visage a pris. Hal Wallis est allé se lamenter auprès du Colonel : Elvis lui a paru grasseyant et mou dans L’Amour en quatrième vitesse, sa taille s’arrondit, ses traits se perdent, le poulain prodige vire au veau gras ! Le Colonel le laissera donc s’empâter s’empiffrer mener la belle vie ! Le produit se gâte ! Faut le remettre au pas le poulain, et que ça saute, et sans parler de ses cheveux trop noirs, une sorte de perruque de vieux beau, Il ne faut plus, entendez-vous, le laisser venir sur le plateau avec son propre coiffeur, le styliste de la prod s’occupera très bien de lui.
Elvis ôte de ses joues ses doigts graisseux de grimage. Elvis ripoliné trimé laqué, pas un poil plus long que l’autre, lavé à blanc, propre sur lui, plus rien ne dépasse. Elvis en carton-pâte en papier mâché et remâché. Aseptisé émasculé. L’inspection dure depuis une bonne demi-heure, et à sa porte ils se mettent à insister grossièrement, à faire du tapage. Il faut dire que Gene Nelson dispose de quinze jours montre en main pour boucler le film et qu’à ce titre, chaque minute est comptée. Aussi les accès de gêne, de mélancolie et de bouderie de Presley sont-ils malvenus.
Elvis laisse finalement entrer le styliste, qui fait son office en lui infligeant l’odieuse perruque. Il se regarde, grimace. L’intrigue est embarrassante. Il s’agit pour le lieutenant Josh Morgan d’aller convaincre de lointains cousins de vendre leurs terres à l’armée pour y construire un missile. Il rencontre à cette occasion le cousin Tatum – son double à cheveux blonds – et deux cousines qui aussitôt se disputent ses faveurs. Mais c’est sans compter treize montagnardes folles de leurs corps qui viennent leur mettre des bâtons dans les roues. Voilà, et tout ce monde-là s’embrasse dans des bottes de foin, sur fond de chansons ineptes chantées par un lieutenant d’opérette, dûment pourvu d’une guitare. Elvis joue à la fois les rôles du lieutenant et du plouc blond. Les procédés par lesquels on les fait apparaître à l’écran en même temps sont d’un amateurisme révoltant. Il grogne qu’il ne sait pas ce qu’il fout là. Il ferait mieux de rentrer à la maison et de reprendre le volant d’un camion, comme le lui suggère régulièrement le Colonel qui, pour mieux le tenir, agite devant lui l’épouvantail de la misère passée.
Hors de la loge, branle-bas, ça court et ça gueule, tout le monde en place s’il vous plaît ! les techniciens, les acteurs, tout un tas de starlettes de seconde zone et de jeunes premiers usés par le soleil et les drogues, la lie d’Hollywood, des rêveurs et des désespérés sans passé et sans avenir, on les ramasse à la pelle et on les fait jouer presque gratis. Les Gars galopent sur le plateau en brandissant des pistolets à eau, c’est une cavalcade, une chevauchée, quoi ce bordel, ils vont nous foutre en l’air les décors. Toujours pareil, ce ramassis de culs-terreux accompagne Elvis inévitablement et fatalement fait désordre. Ils arrivent en costume, avec des lunettes fumées, des attachés-cases, la mine préoccupée et l’œil surmené, injecté de Dexedrine. En réalité, ils se lèvent à cinq heures le matin pour se présenter sur le plateau et ensuite tuent le temps comme ils peuvent, et ce sont des frasques à n’en plus finir, ils se bagarrent, cassent des planches à mains nues, en foutent partout. Elvis est là, poli, bien élevé, il s’excuse et remercie à tout propos, et on dirait presque qu’il se venge de ses bonnes manières en s’entourant de petits fumiers du Sud propres à rien.
Gene Nelson gueule encore un coup, mais de nouveau ça se perd dans le vacarme. Il vient demander à Elvis surmonté de sa perruque blé sec, de calmer sa meute, on ne s’entend plus parler à la fin, et on est à la bourre, très à la bourre. Il faut être partout à la fois, avoir l’œil à tout, en retenant à la force du poignet de méchants décors infestés de termites. Quinze jours, c’est vraiment serré et Gene Nelson se donne beaucoup de mal pour tenir le timing du producteur, Sam Katzman. On surnomme Katzman le Roi du navet vite fait. Il faut que le film coûte deux fois et demie moins cher qu’un film standard, se fasse en deux fois et demie moins de temps, et que tout le monde en sorte gagnant. Car il le sent, ça passera : pourquoi se donner de la peine et des moyens, le public sera preneur, parce qu’il y a Elvis et son charme fameux et que c’est en couleur. L’idée semble magnifique au Colonel, qui a passé le tournage précédent à geindre que ça coûtait trop cher. En contrepartie, il essaie de détendre l’ambiance survoltée sur le plateau et d’amuser Elvis mécontent. Il fait le pitre avec la perruque blonde juchée sur le bout de sa canne. Taquin, il débarque vêtu d’un vieux manteau de chauffeur sur lequel sont brodés tous les titres des films d’Elvis. Ces films ne sont peut-être pas des chefs-d’œuvre, mais avec Salut les cousins tout le monde s’accorde à trouver qu’on touche le fond. On n’est pas près de le quitter d’ailleurs, tant il est vrai qu’après l’avoir touché, en général on y reste, à coucher avec les poissons.
Priscilla, elle, est assise dans une des chaises de directeur, très belle et immobile, les cheveux à la verticale, à la Pompadour, c’est une tour d’ébène, un nid de cigogne haut perché. Des cheveux qui ont pris des proportions monstrueuses, toute une architecture savante grattant le ciel et défiant les lois de la pesanteur. Parfois Elvis la maquille lui-même, la main lourde sur le mascara le crayon le fard les faux cils, et après cette opération, il faut disposer d’une vue particulièrement perçante pour distinguer la couleur des yeux de Priscilla, tant ils sont mangés de noir, deux trous de pisse dans la neige. Elle a dix-huit ans maintenant mais pour Elvis, elle en a toujours quatorze. Souvent, il admire son œuvre, quoiqu’un peu lassé déjà de tant de beauté si rehaussée. Yeux maquillés à outrage, visage emplâtré, rouge à lèvres blanc, teinture agressive Miss Clairol 51 D nuance Velours – comme lui. Elle ressemble à une vamp maladive vivant de ses charmes. Quand elle plisse le front, Elvis vient le lui caresser, pour faire cesser : rire et pleurer avec les yeux seulement, s’il te plaît. Il faut que, comme lui, elle reste toujours jeune.
Priscilla a juré qu’elle resterait jeune et vierge, pourvu qu’il la laisse venir à Hollywood. Elle n’en peut plus des fiancées starlettes amourettes la liste est bien longue, qu’on prête à Elvis, pendant qu’elle attend à Graceland, seule avec Grandma. Attend en se coiffant comme Debra Paget, avec laquelle il est sorti. Attend en passant et repassant tous les films d’Ann-Margret, dont il s’est dernièrement amouraché avec plus de sérieux que d’habitude. Attend en apprenant tous les pas de danse d’Ann-Margret, toutes ses coiffures, en étudiant et en imitant ses gestes, ses mimiques, sa manière d’entrouvrir fatalement la bouche quand elle sourit. Attend et attend et enrage que cette pute ferait mieux de ramener son cul en Suède d’où elle vient. Elle n’en mène pas large, avec ses petites jupes d’écolière et les quelques sous d’argent de poche que Vernon lui remet à contrecœur. Car voilà, Priscilla finit sa scolarité à Memphis, à l’école de l’Immaculée Conception. Elvis la surveille comme du lait sur le feu. Il la veut impeccable pure blanche comme une oie et belle comme un cygne. Il lui touche le dos quand elle est voûtée, secoue la tête quand le vernis d’un de ses ongles est écaillé et lui interdit de manger du poisson parce qu’il n’aime pas l’odeur. Il lui fait porter un minuscule Derringer à poignée de perles dans un soutien-gorge invariablement blanc.
Elvis arrache de sa tête la perruque, il s’arracherait bien aussi les cheveux qui sont dessous s’il n’y tenait comme à la vie. Fini pour aujourd’hui, enfin, de quoi aura-t-il l’air encore, alors que tout Hollywood fait déjà des gorges chaudes. Un Gars lui prend la perruque, un autre lui tend une bouteille de Pepsi. Ils sont une demi-douzaine à l’entourer et à s’engouffrer dans deux Cadillac, direction Perugia Way 525, une fabuleuse villa asiatique ayant appartenu au shah d’Iran.
Quatre ans maintenant que ça dure. Ça avait commencé dès son retour. Café Europa en uniforme. Bombardé héros américain, Elvis ne roulait plus des hanches, il avait perdu sa mèche rebelle et son cruel sourire, il marchait droit, rasé de près, maté neutralisé gendre idéal, prêt à être adopté par le foyer américain moyen. Brave petit soldat, tout son péché était un pari et tout son dilemme de savoir si, pour le gagner, il était bien moral de sortir avec une danseuse de night-club. Les Gars ricanaient en coin, et lui se sentait humilié, même en augmentant la Benzédrine. Il contrôlait mal son débit de parole, ses mots galopaient, il le sentait bien, c’était rapide puis ça se hachait.
L’espoir n’avait pas tardé à le reprendre. Le premier rôle des Rôdeurs de la plaine, écrit à l’origine pour Brando, c’est à lui qu’on l’avait proposé. L’enjeu était grand, si grand, que pendant tout le tournage il en avait été malade. Malade le matin avant d’y aller, puis malade dans sa loge, à penser à toutes ses répliques qui venaient pareilles, sans relief, un genre de nausée et une douleur lancinante dans le ventre. Il mangeait puis crachait ses répliques, cherchait des gestes percutants et se donnait des attitudes banales. Son fameux instinct le lâchait et il se tenait là tout raide, un vrai piquet, à faire les gestes de Brando, à se comparer à Brando, à ne pas être Brando et à ne pas arriver à la cheville de Brando.
Puis le coup de grâce, Amour sauvage. Une dernière fois, il serait un beau gosse talentueux et sensible plein d’avenir. Le Vieux avait pourri ce film-là encore en le faisant truffer de douceurs et de romances, pour pouvoir à la sortie les vendre sous forme de disques. On lui avait fait chanter, par exemple, une petite chose gentille et fade, alors qu’il allumait la radio, et il se rappelait bien, naïf qu’il était, il avait regardé la belle actrice, dépité, Qui, Mais qui, Quel abruti se mettrait dans la vraie vie à chanter ça, Personne, Pourquoi alors me faire jouer ça ? Qu’il était jeune et drôle, alors. Toujours malade d’angoisse, à poser des questions, à faire multiplier les prises, comme si la suivante allait être meilleure. Dieu qu’il se sentait mal, tout perdu sur le set, à ânonner des déclarations ampoulées en prenant des airs sinistres. Chaque mot une balle qu’il se tirait dans le pied. Voire qu’il se mitraillait, parce que, là encore, débit emballé, impossible à contrôler, et comment ménager tous ces foutus silences. Pas un instant il n’avait habité le “jeune homme sensible”, jamais réussi à le remplir, ce fisdepute. Il avait ensuite fallu assister aux visions de montage. Éclat de rire général chaque fois qu’il ouvrait la bouche pour chanter.
Ça s’était mal vendu. Le Vieux avait alors changé son fusil d’épaule. Ce serait maintenant Sous le ciel bleu de Hawaii et des bikinis partout. Déjà un avant-goût de la chose en se posant à Honolulu, où trois mille femelles hurlantes l’avaient encerclé, en substance tout l’esprit du film. Il les aimait bien sûr, mais de tout le séjour ne s’était quasiment pas montré aux fenêtres. Dès qu’il s’aventurait sur le balcon, elles enlevaient le haut et celles qui portaient un maillot une pièce le descendaient jusqu’à la taille, et il leur criait, Allez les filles, Arrêtez votre cirque, Un peu de tenue quoi, pendant que les Gars gueulaient Continuez Continuez. Tout ça le faisait maintenant soupirer, et puis il n’était pas d’humeur : le film serait une vraie bouse.
Un carton aux caisses. Le public l’avait adoré dans ce rôle niais et prévisible. On tenait un filon. Les consignes de Wallis étaient désormais simples : intrigue superficielle et toile de fond crédible pour douze chansonnettes et des tas de belles filles. Elvis avait donc enchaîné sur Le Shérif de ces dames. Là encore soleil et bikinis, et lui, en boxeur héroïque, évidemment équipé d’une guitare, avait déjà commencé à enfler. Des filles, encore des filles !, et toujours des bikinis. Il avait fallu chanter une sérénade à un crustacé, et célébrer les joies de la pêche : La Chanson de la Crevette ! Pendant ce temps, Wallis finalisait un chef-d’œuvre, Becket, et il dirait, le fisdepute, Pour pouvoir faire des films artistiques, il est nécessaire de faire des films commerciaux avec Presley. Il ajouterait, l’ordure, Ce qui ne veut pas dire qu’un film avec Presley ne puisse pas être de qualité, à sa manière. D’une humeur de dogue, Elvis cassait, dans sa suite, jusqu’à quarante planches par jour à mains nues. Wallis viendrait le lui interdire, on serait beaux si le produit s’abîmait la main !
Casser des planches. À défaut de faire de bons films. Il est humilié. Il veut des rôles sérieux mais il faut honorer d’abord les engagements signés depuis des années par le Colonel. Une fuite en avant, où les bons films sont toujours remis à plus tard et, en attendant, ils deviennent de plus en plus mauvais. C’est l’automne 1963, Elvis a du mal à faire le deuil de ses ambitions. Pendant les enregistrements, parfois il se recule, s’éloigne du micro comme s’il en avait peur, et soupire, Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire avec une merde pareille et – Faudrait que tu te rapproches un peu Elvis – la mort dans l’âme se rapproche du micro, et chante, d’abord à voix basse, comme pour que ça ne s’entende pas trop, puis le mieux qu’il peut, car il faudra bien le faire, alors autant que ça soit le moins mauvais possible, et autant en finir. Elvis continue à se bercer qu’il obtiendra de bons textes. Le Colonel lui, continue à vivre dans la résidence que l’agence William Morris a mise à sa disposition.
Pour le reste, l’air se raréfie. Perugia Way 525, l’entrée est gardée en permanence par deux Gars en faction. Cela fait maintenant quelques années qu’Elvis ne se hasarde plus à sortir. Dernièrement, une de ses fiancées lui a demandé de l’emmener au cinéma. Un Gars a alors fourré de l’argent dans les poches d’Elvis, qui depuis longtemps en a perdu l’usage. Nerveux comme jamais, il portait un pull à capuche relevée et des lunettes de soleil, et pendant la séance de cinéma où, pour ne pas se faire remarquer, ils sont arrivés après le début et repartis avant la fin, on lui a volé et le pull et les lunettes. Au retour, panne d’essence et là, il a paniqué pour de bon, s’est mis à regarder autour de lui, mais contre toute espérance ils ont réussi à pousser la voiture jusqu’à la prochaine station et plus de peur que de mal.
Traqué dehors, piégé dedans. Depuis son retour d’Allemagne, il a de drôles de distractions et les Gars le trouvent bizarre, parfois. Ça s’est vraiment gâté avec la mort, deux ans plus tôt, de Junior Smith, son cousin. Junior, un des premiers Gars d’Elvis, avait un regard qui vous fichait la tremblote, jamais remis, pauvre Junior, de la guerre de Corée où avec son Browning automatique il avait abattu des civils par grappes entières. Saoul de façon chronique, il souffrait de flash-back, et à l’alcool ajoutait les pilules que lui passait Elvis. Une nuit, Billy Smith l’avait trouvé dans son lit, cru endormi d’abord, pour remarquer au matin qu’il baignait dans une mare de vomi et de sang, apparemment sortie de sa bouche et de ses narines. Elvis était venu consoler le cadavre, C’est fini Junior, Tout est fini, La douleur se termine, Voilà tu n’as plus mal, Tu te reposes, Tu es rentré à la maison. Pour mourir, Elvis disait toujours rentrer à la maison. Avait ensuite visité à la morgue le corps embaumé, Junior semblait faire une petite sieste de tout repos. Il y était tombé sur deux thanatopracteurs, l’un en train de retaper un macchabée en écoutant du rock’n’roll, l’autre de dormir dans un cercueil, et il s’était fait expliquer tout le métier, comment on évidait, quels liquides on injectait, les seringues et la cire, les points de suture pour maintenir les yeux et la bouche fermés. Elvis, depuis, s’est mis de temps en temps à visiter les morgues, c’est rafraîchissant entre deux scènes hawaïennes à faire le guignol bien peigné, et quand on passe sa vie à taquiner des bikinis se trémoussant, ça remet les idées en place.
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