Bye Bye Elvis
La mémoire du corps
John White couché sur le côté et les genoux ramenés vers la poitrine. Une alèse dessous, une serviette éponge dessus. John White les yeux fermés et la peau drue, cireuse, comme écailleuse au contact. Un petit gémissement lui venait quand j’introduisais la canule, car ce n’est jamais agréable. Puis je lui disais de serrer et qu’il fallait attendre dix minutes. Au bout de deux, il souffrait, il demandait si ça y était presque. Comme ça tous les matins. Pauvre vieille bête, usée à la corde, elle écumait dans son sommeil, paresseuse à crever, lente si lente, et le café noir, drôle de soupe qu’on lui déversait dans la gueule n’y changeait rien. Rien ne bougeait, rien ne descendait, rien ne passait, c’étaient des lavements qui ne lavaient pas, la bête avalait et ça macérait dedans. Voilà.
Avec ça des mains et des pieds froids comme ceux d’une jeune fille, sauf que c’étaient des pattes et des griffes, du poil sur de la corne, des ongles jaunes presque des os séchés, que je lui taillais difficilement, avec le temps ça s’épaississait, des couches se rajoutaient, s’accumulaient, se fossilisaient. Le premier jour, j’avais essayé de lui enlever ses bagues, avec de l’eau savonneuse puis du lubrifiant et rien à faire, des coquillages incrustés dans de la pierre, les phalanges elles-mêmes semblaient avoir gonflé. Peut-être bien le cas d’ailleurs, car les articulations faisaient de larges nœuds. Mais John White disait qu’il fallait tout simplement attendre que son régime fasse effet, il enlèverait alors ce qu’on voudrait, toujours il disait ça, n’empêche que les bagues s’étaient enfoncées, vissées dans l’os, et pour les enlever il aurait fallu couper avec une pince-monseigneur.
D’ailleurs les régimes, parlons-en, étaient sur lui tout à fait inefficaces. Moi ça m’affinait un peu, car j’accompagnais toujours, vu qu’il ne supportait pas la solitude. Et du poids j’en avais à revendre, des kilos par paquets, je ne sais pas comment ça m’est venu, naguère une si belle silhouette ! mais vers quarante-cinq ans j’ai commencé à prendre, les hormones peut-être, c’est devenu difficile de m’habiller comme je voulais, il a fallu passer aux habits amples et larges, et ça me vieillissait, avec mon gabarit la seule alternative c’étaient les jupes et les chemises de bohémienne hippie mais ça, merci bien. Alors avec John White on s’affamait et on buvait des milk-shakes hyperprotéinés au goût d’aisselle, en se jetant des regards complices. On avait tout essayé, on alternait le monodiète et l’ultraléger car maintenant tout est allégé, dégraissé, sans colorants, sans arômes, il y a du beurre sans gras et du sucre sans sucre ! John White se pesait plusieurs fois par jour, quand il avait perdu il était au beau fixe, quand il avait pris je le voyais tout de suite, la mine grave l’œil morose ça ne trompait pas. Il y avait eu bien sûr des périodes de relâchement, mais son estomac le rappelait aussitôt à l’ordre, si fragile qu’un rien le faisait vomir, et les excès le terrassaient plusieurs jours d’affilée. Les derniers mois, quand nous sommes devenus pauvres, il a arrêté de faire attention, il mangeait ce qui lui tombait sous la main, me demandait du pain de mie Harry’s qu’il se faisait griller et becquetait à longueur de temps.
Toujours est-il que sur ses mains le yoyo de la balance n’avait aucun effet, il avait la bague au doigt comme d’autres ont la corde au cou. Ça le désespérait. Curieusement abîmées, ses mains, avec de petites cicatrices, des ongles qui poussaient mal, d’où ça venait-il, mais c’était surtout le gonflement, il portait comme des gants de latex pleins d’eau, on ne voyait plus les os les tendons les délicatesses tout effacées, c’était lisse, mais lisse sans jeunesse, c’était informe et moite, l’eau lui sortait par tous les pores. Et le désespoir n’empêchait pas la négligence : des mains qu’il ne soignait pas, et ses ongles poussaient tout leur saoul et en grand deuil. C’était son côté contradictoire. Très préoccupé par son apparence, il jetait des regards menacés dans chaque miroir qu’il croisait, mais je pouvais bien exposer des quantités de savonnettes en forme de coquillage, d’étoile, de cœur, et de toutes les couleurs, peau de balle ! L’hygiène ne lui disait pas plus que ça, parce qu’elle ne se voyait qu’au deuxième regard, l’important était de présenter, de porter beau de loin. Je veillais à lui garder propres ses vêtements, car il détestait que ses chemises soient mal repassées, le plus petit pli, le moindre froissement, et il me faisait recommencer, et vas-y que je rajoute des cuillers et des louches d’amidon et que je vaporise à en avoir des crampes à l’index, tant et tant que ça faisait cartonné, des chemises comme des cuirasses, des vestes comme des armures, mais dessous c’était la crasse.
C’est quand l’argent a manqué vraiment que John White s’est mis à sentir. Il sentait, et ses chemises impeccables n’y changeaient rien, j’avais beau rajouter du détergent, de l’assouplissant, du détachant, laver plus chaud, faire bouillir. L’amidon et le parfum masquaient à peine, c’était comme dans les cabinets les blocs désodorisants, tout pêche, tout rose, tout marine, et c’était pire, ça ne faisait que souligner, ça passait les pores et ça imprégnait les vêtements, ça chargeait l’air de toute la pièce. Il ne s’apercevait de rien. C’est juste qu’il ne se lavait plus. Les serviettes dans la salle de bains restaient telles que je les laissais, proprement empilées. À la fin je me suis mise à le laver au gant de toilette, après les autres soins. J’attendais que l’eau coule bien chaude pour tenir le gant dessous, ça me brûlait un peu les mains, et je le tordais, puis j’y versais du savon liquide. La peau épaisse et huileuse de John White ne me dégoûtait qu’un instant, le contact d’un reptile apprivoisé et blessé, puis ça passait. Je regardais John White fermer les yeux et sourire aux anges.
Les mauvaises nouvelles n’ont pas changé sa mauvaise habitude de regarder la télévision toute la nuit. Il dormait mal, comme beaucoup de vieux. Il disait toujours que c’était pire avant. Ça s’était amélioré quand il avait renoncé à dormir. Tout va mieux quand on renonce, Quand on renonce au sommeil, au bonheur, à l’amour, à la vie, on ne s’en porte que mieux, on attend tranquillement que ça se termine, la simple absence de malheur devient du bonus, plus rien ne blesse et tout s’éteint. Il disait ça, John White, mais c’était le genre qui ne renonce pas vraiment, le genre fleur bleue, un peu fanée sur les bords, mais sentimental comme une vieille fille, le genre vieille peau aux yeux tendres qui malgré les rides continue à s’asperger d’eau de Cologne, à regarder l’horizon depuis la fenêtre d’une bonbonnière. John White aimait les grands mots : jamais toujours mourir aimer, des mots qui revenaient quoi qu’il dise, il faut aimer ou mourir qu’il disait, comme si on avait le choix. J’ai le cœur tellement sec il disait, mais il n’était que tristesse. On ne m’a pas aimé, qu’il ajoutait sombre. Et c’était bien la preuve qu’il pensait être aimable. Toujours il me demandait de parler de mon mari, de notre rencontre. Si seulement on m’avait aimé comme ça, J’aurais été quelqu’un de meilleur, Pas eu de chance, et il se donnait des airs de fiancée abandonnée au pied de l’autel. Comme passé à côté de sa vie.
Je me rappelle que nous étions intéressants sinon beaux, quand nous sortions en ville, à avoir l’air d’un vieux couple d’amoureux en plein shopping de Noël, moi dandinant en vison et lui me parlant de sa mère. Je me suis même posé des questions, les premières années surtout. Pour autant, mes sentiments pour Maurice ne faiblissaient pas, et jamais la vie ne reprendrait le dessus, ce qu’on appelle vivre un mort dans l’âme, un plomb dans l’aile. En surface pas un pli, tout continue, mais dedans ça n’arrête jamais, tout rappelle. C’était juste le regard des autres, la force des choses et l’idée que John White me faisait des avances. Et puis j’étais tellement jeune encore, la quarantaine, fallait bien que jeunesse se passe. Bien sûr, John White n’était pas beau et même, d’une laideur qui agressait. Tout le contraire de Maurice qui lui ne vieillirait pas, le pauvre cher enfant, et si bel homme, tout en prestance, tout en regards sévères et en mots tendres. Sans compter l’uniforme, là il était à tomber, avec son regard franc, le menton et le nez un peu forts, l’œil jouant sur du velours, noir si noir. Non Maurice c’était incomparable, la jeunesse, la flamme, la lave plein les veines, même après vingt ans de mariage il en restait toujours quelque chose. John White de ce point de vue-là, tout gentil et riche qu’il était, n’aurait jamais été à la hauteur. En même temps, je le connaissais sur le bout des ongles, au quotidien s’entend, en faisant abstraction de son passé variable qu’il aurait été bon peut-être de tirer au clair. Et il me tenait la porte, me faisait des yeux, me couvrait de cadeaux. Étaient-ce des avances. Était-il timide. Parfois il avait des accès de timidité. Toujours est-il qu’il n’avait jamais eu le moindre geste déplacé, au bout d’un certain temps ça avait même fini par me froisser. Des bijoux, des petites attentions oui, et des compliments toujours polis, mais il faut bien le reconnaître, rien de concret.
À la fois généreux et un peu tyrannique. De mon côté, j’étais aux petits soins, quelque chose dans son attitude provoquait ça, on ne pouvait pas s’empêcher : on lui épluchait ses pommes pour pas qu’il s’étrangle, on les lui coupait en quartiers tout fins pour pas qu’il s’empiffre, on soufflait sur son potage pour pas qu’il s’ébouillante, on lui posait son pyjama sur le chauffage, on le bordait, les vieillards sont fragiles comme des enfants. Et voilà où ça coinçait, je le trouvais trop vieux pour moi. Et lui, impossible de l’ignorer, il me trouvait trop vieille. Car quel qu’ait été son âge immémorial, une chose lui paraissait sûre : il était plus jeune que moi, j’étais plus âgée que lui. Quand il partait sur mon âge, il ne tarissait pas, désobligeant, et il ne s’en rendait même pas compte. C’est bien les hommes !
Toujours à répéter À ton âge Yvonne, Pour quelqu’un de ton âge Yvonne, et toujours, j’étais plus âgée que sa mère fauchée en pleine fleur, ça me piquait affreusement. À mon arrivée, je n’avais pas quarante ans, lui un âge incalculable, j’aurais pu être sa fille, mais dans ses yeux je me voyais centenaire, grabataire, un pied dans la tombe, vieux cabas auquel il fallait présenter tous les possibles égards. Au bout de quelques années, il a fini par comprendre. Il ne m’a plus parlé de mon âge, même s’il n’en pensait pas moins. Bref tous les deux nous nous trouvions trop vieux l’un pour l’autre, et c’est ce que nous sommes réellement devenus au fil des ans, trop vieux pour qui que ce soit, tant de temps s’était écoulé, nous étions des survivants et nos morts devenaient si jeunes.
Il y a l’âge qu’on a et celui auquel on reste, mentalement. C’est ce qu’il disait John, l’esprit reste accroché à un âge et ne le dépasse jamais. Pas comme tomber en enfance, mais plutôt s’arrêter en jeunesse, et quelque chose fait que dans le miroir on ne voit pas en face l’affreuse réalité. On ne voit pas les rides, parce que c’est dans une sorte de sommeil qu’on se regarde, et puis le visage figé est plus flatté que celui qui s’anime, il peut rappeler encore des temps meilleurs. Mais on est toujours plus vieux qu’on ne pense. Dans le cadre photo de mes noces, je voyais cette jeune femme blonde, presque une étrangère, ç’aurait pu être ma fille, sauf qu’elle ne me ressemblait pas tant que ça. Comme j’étais idiote alors, une petite bécasse avec du vent plein la tête, qui êtes-vous et d’où se connaît-on mademoiselle, nous n’avons à ce qu’il paraît pas gardé les oies ensemble. Un autre corps, une autre âme, et rien en commun, à part des rêveries, des souvenirs que j’ai sans doute fini par m’inventer au fil du temps. Si loin si flou, toute vie avant celle-ci semblait avoir été vécue par une autre, c’était comme du mensonge, de l’usurpation, quelqu’un avait pris ma place, j’avais volé la vie d’une inconnue. Et Maurice maintenant aurait pu être mon gendre. L’enfant que j’aurais aimé tenir dans les bras devenait mon petit-fils, une chose minuscule que mes bras étaient trop faibles pour porter, mes bras de vieille, mes bras aux veines dures et remontées à la surface, des bras dont la peau s’est desséchée sur des os de poulet.
John disait souvent, Moi c’est quatorze ans, c’est là que j’en suis resté, et alors il riait. Mais les derniers temps, il s’était mis à changer très rapidement, ça serrait le cœur, d’autant que ce n’était pas le moment, parce qu’avec ce notaire qui le privait, il fallait faire face ! John de plus en plus tassé, et la tête qui s’en allait, et moi je devais gérer sa vie dans chaque détail. J’étais au four et au moulin, j’étais sur tous les fronts, ça faisait de votre servante une drôle de dame de compagnie ! Pour ceux qui nous voyaient ensemble, j’étais son épouse. Pour lui, j’étais sa mère, en moins jeune. Dans la vie, j’étais son ombre, sa main droite, j’étais ses yeux et, de plus en plus souvent, sa tête. J’étais sa voix quand nous sortions. J’étais son pilulier. Sa canne. Sa montre. Quand j’ouvrais les tentures j’étais le soleil, et j’étais la nuit quand je les fermais. Son nid quand je le bordais. Mais pour moi il était quoi au juste.
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