Bye Bye Elvis

Caroline De Mulder · Chapitre 24 sur 41

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Bye Bye Elvis

Le piège

 

Las Vegas, été 1969. Parker se démène : dans toute la ville, sur tout le chemin depuis la Californie, pas une pancarte sans Elvis plaqué dessus, affiches drapeaux banderoles calendriers catalogues ballons à son nom, où qu’on pose les yeux c’est Elvis. Les employés de l’hôtel portent des chapeaux de paille Elvis, les croupiers des brassards Elvis, et toutes les chambres de l’International Hotel sont occupées.

La salle : immense, avec un public casé dans de petits boxes à dîner, et une scène surdimensionnée. Elvis y voit chanter Barbra Streisand, elle lui paraît horriblement seule là-dessus. Il en perd le sommeil. Sa voix tiendra-t-elle sur tous ces concerts ? Et puis, être maigre et devoir le rester, ça rend nerveux. Il veut pourtant que ses pommettes soient bien visibles et porter avec grâce les créations fantasques de Bill Belew. C’est un moment de vérité, à trente-quatre ans il a peur de paraître passé, Elvis sur le retour, Elvis vieillissant, Elvis fini. Il craint que la férocité de la presse ne le prive des futures tournées qu’il espère si fort. La journée de la première, il la passe à marcher de long en large et en travers. Et juste avant de monter sur scène, il dégouline de peur, un Gars lui tamponne le visage avec une serviette, un autre lui fait boire un peu d’eau.

Mais sur scène Elvis, costume noir, foulard rouge dénoué sur col édouardien, est un dieu un sauvage, qui transpire le sexe et sort le grand jeu. Il occupe tout l’espace, tournoie flamboie fait des volte-face et, toujours sur le point de se faire mal, se jette genou en terre. S’incline devant la foule et l’emporte tout entière. Après le concert, on peut le voir rayonner, rire de toutes ses dents, de tout son visage. Le succès émeut le Colonel. Il vient trouver Elvis en coulisse, l’embrasse comme s’il l’aimait depuis toujours, puis se dégage de la courte étreinte pour de ce pas aller trouver le président de l’International Hotel. Sur un fragment de nappe en papier tachée, il rédige le contrat qui lie Elvis à l’hôtel pour dix semaines par an pendant cinq ans, jusqu’en 1974 – au moins.

Au fil des concerts, Elvis se détend, son discours se libère. Des tas de femmes en robe du soir, les cheveux parfaitement épinglés, hurlent, grimpent sur les tables, renversent verres et bouteilles. Elles trépignent dans l’assiette de leur voisin en se dépoitraillant. Elles jettent sur scène leurs culottes et leurs soutiens-gorge. Elvis embrasse celles des premières rangées. Parfois les Gars commencent à intervenir pendant le show, à faire les idiots, et alors Elvis éclate d’un grand rire hystérique, il a du mal à se rappeler qu’il a le cœur brisé, qu’il faut chanter Te Sens-Tu Seule Ce Soir ou une autre ballade langoureuse. Mais même quand Elvis se relâche, le spectacle garde tout son attrait. Seul le Colonel s’inquiète du tour un peu familier que prennent les choses, langage parfois ordurier, plaisanteries scabreuses, remarques déplacées. Il fait savoir au petit qu’il devrait se surveiller.

La deuxième saison à Las Vegas est bonne encore, et Elvis distribue toujours à la ronde baisers et sourires. Il s’étale aussi sur le dos, prend de longues gorgées d’eau froide, transpire gaiement et se laisse aller à des monologues adorables et décousus. Bill Belew a remplacé les costumes deux-pièces par des combinaisons en tissu souple qui autorisent une chorégraphie musclée inspirée du karaté. Le succès est encore plus grand que pendant la saison d’été ; Elvis s’offre à son public transpirant, débraillé et charmant, lui susurre lui crie tout ce qui lui passe par la tête. Revenu à la vie après les longues années hollywoodiennes d’enlisement, de paralysie. Hollywood où on posait Elvis de-ci de-là pour lui faire chanter tout et n’importe quoi, après lui avoir bien remis en place les cheveux, ah c’est bien fini ! Il se donne s’agite se démène veut montrer qu’il n’a rien perdu de sa jeunesse. Il raconte sa vie à la foule, comme il la raconterait à une femme intéressante, et il revient souvent sur son départ forcé à l’armée, J’avais ma Cadillac, mes lunettes de soleil, j’étais assis à l’arrière et je me disais “Je suis une star du cinéma, merde, bon Dieu, je suis cool”, Je mangeais des hamburgers, je buvais plein de Pepsi, vous voyez, quoi, “Mon vieux, faut pas le perdre de vue, cet écureuil-là, qui vient de tomber de sa branche…”, Donc je menais plutôt la grande vie, jusqu’au moment où on m’a incorporé, bien pris par-derrière, et tout le reste, Du jour au lendemain, ça a été fini, voyez-vous, J’étais passé dans un autre monde, mais quand je me suis réveillé, il avait disparu.

Dès la troisième saison, une certaine routine s’installe. Elvis recommence à s’ennuyer. Ça ne se voit pas encore à l’œil nu, il aime toujours ça, mais il se met à ralentir un peu, à se lester légèrement, ses traits deviennent moins aigus. Souvent il s’en prend à l’un ou l’autre de ses Gars, et le pauvre alors ramasse pour tous les autres, pour le présent et l’avenir. Elvis a dans les jambes des frémissements incontrôlés. Il s’est remis aux médicaments. Il connaît si bien le Dictionnaire des spécialités pharmaceutiques qu’il peut simuler n’importe quel symptôme pour se faire prescrire ce qu’il veut, mais le plus souvent ce n’est pas nécessaire. Il se trouve toujours un docteur ou un dentiste heureux de rendre ce service à Elvis, qui enchaîne deux concerts par soir, ne trouve pas le sommeil et peine, l’après-midi, à se lever pour retourner au feu : somnifères, injections d’amphétamines, de vitamines, de “toniques”. Les Gars trouvent très drôle de prendre les mêmes trucs que le boss, de veiller le plus longtemps possible, et de tomber de sommeil en se traitant de sale lopette parce qu’ils s’endorment tout vifs.

Des rumeurs d’enlèvement le tirent de sa morosité. C’est d’abord un appel anonyme à l’un des gardes de sécurité de l’hôtel : Elvis se fera enlever par deux hommes. Le jour suivant, le Colonel à son tour reçoit un coup de fil : Elvis sera kidnappé pendant le week-end. Enfin, c’est la femme d’un des Gars qu’on appelle : Elvis sera abattu sur scène le lendemain, et l’arme du tueur munie d’un silencieux. Branle-bas de combat, sécurité renforcée, le FBI est partout dans la salle. Elvis répète sans arrêt, J’espère qu’ils ne me toucheront pas au visage, Tout mais pas mon visage. Les Gars doivent jurer de le venger et, si on l’enlève, de le retrouver au bout du monde. Il fait ses adieux à tous ses proches et pleure. Il monte en scène, le regard sombre et armé jusqu’aux dents. Il jette un œil à son batteur juste derrière lui, pense, le pauvre fisdepute, c’est lui qui se fera abattre s’ils me manquent. Dans les coulisses, une escouade de médecins se tient prête avec de l’oxygène et des poches de sang. L’inévitable arrive alors : en plein milieu d’une chanson, un cri effroyable se fait entendre. ELVIS !

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