Bye Bye Elvis

Caroline De Mulder · Chapitre 31 sur 41

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Bye Bye Elvis

Bambi

 

Il ne revenait pas. Et moi, je restais, malgré les bâches de plastique qui couvraient tout. Je vivais cachée et, de peur de me faire remarquer, j’osais à peine allumer.

John White disparu ! claudiquant une fuite rampante, une cavalcade à canne, une galopade d’agonisant, la course contre la montre de la mort, John White serait cet Elvis Presley ? Et pourquoi pas mon mari ressuscité, tant qu’on y était. John n’aimait pas la musique. Quand par hasard il en passait à la télévision, tout de suite la mélancolie, le regard dans le mur, ça devait lui rappeler des femmes. Lui, c’était le silence, les images sans le son.

La seule émission de musique qu’il ait jamais regardée, c’était que je sache le Mémorial de Michael Jackson. En 2009, au début de l’été. John n’aimait pas du tout Michael Jackson, ni lui, ni sa musique, il le trouvait vulgaire, pathétique, efféminé. S’était tout de suite mis à marmonner. Pas un homme ça, ce type qui s’était blanchi la peau, affamé, défiguré, qui avec les années s’était mis à ressembler à une anormale poupée de porcelaine au petit nez pincé, au corps de danseuse effilé. S’affublait de pyjamas Disney, zézayait comme une fillette, la faute aux médicaments, Bambi et puis quoi encore. Geignait dans les interviews que c’était si difficile de se faire des amis, se lamentait, la solitude ! l’isolement ! Est-ce possible, murmurait John entre les dents, Du Propofol, n’importe quoi, avec des benzos par-dessus le marché, Moi aussi j’ai des insomnies, est-ce que je me soigne au Propofol ? Un anesthésiant pour les chevaux, et ce crétin pèse quarante-cinq kilos tout mouillé, Est-ce que je dors, moi ? Est-ce que je suis heureux ? Est-ce qu’on m’aime ? Un pauvre type, faible, taré, et pas assez malin pour doser juste. J’ai bien cru que John allait s’étouffer de rage. Se mettre dans des états pareils. Moi, Michael Jackson, ça ne me disait rien, mais là c’était exagérer, pas non plus de quoi en faire une maladie. Il faut dire que John White avait beaucoup de sensibilité, le connaissant c’était peut-être une sorte de pitié mal placée.

Nous avons donc suivi de près le Mémorial. Un très gros cercueil de bronze avec de l’or et du velours bleu était posé devant la scène, tout ça pour un mort si gringalet qui avait dit-on un appétit de moineau, la peau et les os, peur qu’il s’envole peut-être. Il y avait du beau monde, tous ses frères habillés pareil, ses enfants, des tas de vedettes qui disaient des choses tristes et jolies, et chantaient en faisant des mines. C’était très émouvant. Surtout à la fin, ça fendait le cœur, la fille du mort dix ans peut-être, disait comme ça tout en larmes que son papa était le meilleur papa qu’on puisse imaginer, et John ça l’avait beaucoup émotionné, car c’est une bonne pâte, et il s’est mis à pleurer aussi. Puis c’était au tour d’un des frères : Peut-être que maintenant, Michael, ils vont enfin te laisser tranquille.

Et là, je dois dire que je lui ai donné raison, parce que j’ai lu par la suite que même après sa mort, ça n’avait pas été de tout repos pour Michael Jackson. Qu’à peine était-il froid le pauvre Bambi, Neverland a été mis au pillage, avec la sœur qui a commencé, quelques heures après la triste nouvelle, à transbahuter des sacs poubelles noirs, avec la mère débarquée en pleine nuit qui a passé sur le gril la nounou du mort pour trouver le magot, l’autre sœur rappliquée le lendemain avec une fourgonnette, et même après le Mémorial, c’était toujours pas fini. L’enterrer a pris presque trois mois, parce qu’une troisième sœur voulait d’abord être remboursée des sommes qu’elle avait avancées : pas d’argent pas d’enterrement et le Bambi reste au frais, l’amour c’est bien, mais pas une raison non plus pour se faire carotter. Et même quand enfin ils l’ont fait enterrer dans une tombe anonyme bien tranquille, pour ne pas qu’on vienne après les rançonner en fauchant le corps, il y a eu les enfants, ils étaient attachants et lucratifs, joindre l’utile à l’agréable, c’est à qui leur fournirait le nid le plus doux, le plus douillet, le plus équilibré, on se les arrachait tant bien que mal.

Et, en y repensant, John White est passé, quelques mois avant sa disparition, par une colère noire. Assis sagement dans son canapé, quand tout à coup il s’est mis à crier des noms d’oiseau, ses grosses joues tremblaient, et il levait les yeux au plafond, à en crever les moulures. Il a jeté par terre un magazine ouvert, un coussin est tombé du canapé. Puis il est sorti du salon péniblement, en respirant trop et en claquant du plus fort qu’il pouvait, un de ces jours la porte allait y rester, déjà que la peinture était par endroits toute fendillée, John faisait des fanfares à la moindre contrariété. Je suis allée ramasser le coussin et le magazine. C’était Forbes Life, ouvert à la page des morts les plus riches du monde. J’ai reconnu Michael Jackson, encore lui ! Cinq ans qu’il était mort, ce petit, sur la photo l’air tout maigrichon, une atroce bichette anémiée. Il avait décidément le don de me mettre John White dans des états.

Non, John n’aimait pas la musique. Mais à ressasser mes souvenirs, je me suis soudain rappelé une de ses lubies pendant notre période de vaches maigres, une lubie celle-là on ne peut plus innocente. Il essayait de se remettre au piano. Depuis que je travaillais chez lui, il n’y avait jamais touché, un joli demi-queue pourtant, mais recouvert d’une grande nappe dorée, à la fois inutile, moche et inexplicable. J’avais fini par considérer que c’était une sorte de commode. Mais John White un beau soir a enlevé la nappe et s’est installé devant, Regarde Yvonne, Mes doigts. Il n’y avait rien à voir, justement. Ils ne bougeaient pas. Au prix d’efforts pitoyables bougeaient un peu, et ça donnait des sons qui ne donnaient rien. Comme un gamin, mais engourdi. Il peinait à plier les articulations. C’est tout raide à l’intérieur, Yvonne, Je veux guérir des doigts et de la voix, Pour les doigts, un genre de rhumatisme, Mais la voix, la voix c’est comme la couleur des yeux, Ça ne vieillit pas – j’écoutais John siffler son pauvre murmure. La faute à cet accident : il avait dû rester sous respirateur, et la machine l’avait fait respirer tant et tant qu’elle lui avait pris sa voix. Ou l’avait gelée peut-être. Ça passerait, ça passerait tout seul. Moi je ne disais rien, ça lui tenait à cœur cette affaire, mais depuis des années et d’aussi loin que je le connaissais, ça ne passait pas. Il a continué à chuchoter, Pour ça que je ne supporte pas la musique Yvonne, Ça me rappelle que je suis amputé de la voix, à peine mieux qu’un muet, Mais elle va me revenir, Je l’ai toujours su. Il m’a alors demandé d’éteindre, éteindre tout, la télévision et la lumière, ça irait mieux. Et les doigts immobiles sur le clavier, il s’est mis à croasser l’une ou l’autre chanson, d’amour j’imagine, mais c’étaient plutôt des bruitages, des raclements, voire des râles. De toute façon, il n’est pas arrivé au refrain, tout de suite découragé, Je ne suis pas très en voix aujourd’hui, voilà, et terminé, comme c’était bon le silence. Pauvre John, il pleurait.

Ce souvenir m’a troublée. Puis je me suis reprise, voilà que ce manipulateur de Chevalier me faisait entrer dans son jeu pervers, voilà qu’il m’embrouillait la tête moi aussi. Car à l’évidence, rien de tout ça ne faisait de John White un chanteur à succès. Je dirais même, bien au contraire.

Et avenue Pierre-Ier-de-Serbie, les choses ne s’arrangeaient pas. Elles ont pris un nouveau virage pour le pire lundi matin. Je dormais encore, assez mal d’ailleurs, que sa voix m’a réveillée, aigrelette, montante, celle de la concierge qui pépiait haut comme une perruche de carnage. Épouvantée, je me suis tout de suite redressée. Il y avait aussi des voix d’homme, ça venait du salon. Ça faisait trois nuits que je dormais tout habillée, c’est dire si je me sentais chez moi, j’ai mis mes chaussures en silence. Attendu un peu, le cœur tapant dans la gorge. Regardé fixement le sol, la défroque de plastique éventré du lit qui avait été si longtemps le mien. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus que les voix d’homme et du bruit de matériel. Quand je suis entrée dans le salon, les deux peintres en combinaison se sont jeté un regard et l’un d’eux a demandé si ça allait recommencer peut-être. Déjà qu’on avait eu la semaine passée cette espèce de vieux clochard. Est-ce que par hasard j’étais de la société White qui avait longtemps occupé ? Alors, comme sans doute je savais, la société étant dissoute, les biens avaient été rachetés et l’appartement figurait dans l’inventaire “vide d’occupant”. Et ma présence ici n’était pas autorisée.

J’ai dit que, Bien sûr. Je ne faisais que passer. La société White n’avait pas encore pu vider ses armoires, ce que j’étais venue faire, en coup de vent. Et qu’était donc devenu ce monsieur vagabond, naguère l’un de nos fidèles collaborateurs ? L’ouvrier a fait un geste de la main vers l’ailleurs : ils l’avaient trouvé sur un tas d’ordures, à battre la campagne. Comprenait rien. Parlait tout seul tout bas on ne savait quelle langue. Il avait d’évidence un grain, voire un boulet. À leur arrivée, il s’était mis à errer dans l’appartement, impossible de travailler dans ces conditions. La concierge parlait de faire intervenir la police, elle s’était toujours doutée que cet appartement couvait quelque chose de pas net. Et ils venaient d’appeler les pompiers pour l’évacuer, quand le pauvre vieux s’était enfui. Enfin, dans cet état, il n’avait pas dû courir bien loin.

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