Bye Bye Elvis

Caroline De Mulder · Chapitre 36 sur 41

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Bye Bye Elvis

Le monstre

 

Affalé dans le fauteuil de sa loge, les jambes allongées. À attendre les yeux fermés que la piqûre fasse effet. Les yeux fermés, il est nu, rien qu’un slip de soie bleu très pâle, de danseur, et tous les organes dilatés. Le dedans déborde, les bourrelets de chair se chevauchent. Il a les bras joufflus, le visage gonflé, le menton doublé, il a les lèvres en cul de poule. Il vit au fond de son ventre, vit derrière un masque de chair, qui n’est pas lui.

Un Gars est aux pieds et lui enveloppe les genoux de bandes blanches, puis lui passe de fines protections élastiques, comme les bas de contention des vieilles. Protéger les articulations d’Elvis, car souvent il s’abat brutalement genou en terre. Le Gars enveloppe aussi les doigts bouffis de bandages légers couleur chair, pour les protéger des ongles de femmes qui becquetteront gripperont crocheront, et pour retenir mieux les bagues tapantes et trop larges qu’il s’apprête à jeter aux fauves.

Elvis ouvre les yeux. Ça va un peu mieux.

Il y a surtout le ventre, c’est un ventre de débâcle, un ventre qui lâche, tout fout le camp. Le Gars prépare le corset blanc qui va lui remettre tout ça en place. Il faut respirer moins, et le Gars serre fort les lacets à l’arrière, et ferme. Ça y est tout ça en boîte. Respirer du haut des poumons, respirer du bout des lèvres, qu’importe, sa voix, elle, ne le lâche pas. On lui présente les costumes qui lui vont encore. Il en reste deux, Cadran solaire mexicain et As de pique. Il choisit le premier, blanc avec le calendrier aztèque à l’avant et à l’arrière. On l’aide à enfiler une jambe puis l’autre, tirer doucement pour ne pas déchirer, Elvis est appuyé sur l’épaule du Gars. Respirer encore moins, pour pouvoir boucler la ceinture, qui lui fait la taille. Col montant, depuis toujours. C’était d’abord pour cacher son long cou de poulet, jeune il disait que pas beau ce cou maigre, et maintenant pour dissimuler son large cou, un cou de taureau avachi. Il peine à tirer la fermeture éclair de ses bottes, à cause de ses chevilles enflées.

Ça va déjà mieux.

Il passe aux mains de ses maquilleuses. Il faut lui faire le visage aussi, créer des reliefs et des ombres où il n’y a plus que de l’informe. Lui ouvrir les yeux, lui effacer des cernes de grand malade, lui remonter les pommettes et la bouche. Et il y a ce nouveau problème à résoudre : les sourcils d’Elvis, que les teintures répétées ont étrangement clairsemés. Il faut redessiner, ombrer, épaissir. Loin, le temps où certaines filles s’émerveillaient de la longueur et de la noirceur de ses cils, sans se douter qu’ils étaient en réalité blonds. Les maquilleuses cèdent la place au coiffeur. Elvis lui demande souvent s’il les perd beaucoup, ses cheveux, souvent les regarde avec anxiété dans les miroirs, le coiffeur veut le rassurer, pas tant que ça qu’il les perd, ça va, ça se voit à peine, et il modèle en casque la chevelure, qui a l’air fausse tant elle est noire. Touche finale, lui fixer la mèche, puis asperger l’ensemble d’un peu de Brut.

Elvis crie à qui veut l’entendre qu’il n’a aucun problème de santé, merci ! et que Ginger le rajeunit à vue d’œil. Mais il a beau rajeunir, il titube, déplace son corps enflé avec une lenteur anormale. Des mois maintenant qu’on ne se soucie plus des apparences. Le tout est de faire monter Elvis sur scène, et de l’y maintenir pendant l’heure qui suivra. Qu’il y fasse, après, ce qui lui chante. Ou pas. Oui, son élocution est difficile, et oui, il oublie, les paroles, les mélodies, il oublie parfois qu’il est en scène. Ne tient pas la mesure. Oui, il balbutie devant son public, parle comme un homme ivre, plus que deux soirs et c’est fini, plus qu’un soir, et non, il n’aime plus ça du tout. Il n’aime plus Elvis, et il n’aime plus ceux qui aiment Elvis. À ses musiciens, à ses Gars, il montre son public, Regardez-moi ces imbéciles, que je sois bon ou mauvais, ils s’en foutent pour eux c’est pareil, ils m’adorent. Il dit aussi, Tous ces gens-là font des centaines de kilomètres juste pour voir un monstre, et alors les Gars rient, et Elvis rit le plus fort de tous. Mais pas ce soir. Ce soir, il y a les caméras et la télévision, il va s’offrir au monde entier.

Elvis inspire expire inspire se donne l’air de sourire, les Gars l’escortent du vestiaire à la scène, éloignent de lui tous les indésirables, très fort résonne Also Sprach Zarathustra, musique du triomphe, de la grandeur, du superhéros dont l’arrivée est imminente. Elvis sourit grimace inspire expire transpire, il a peur, les Gars lui donnent une tape dans le dos, lui tendent un soda. Tout près de la scène, l’un d’eux fait un grand signe, car Elvis est arrivé, Elvis est prêt. Trente secondes et il faut alors y aller, se jeter dans les projecteurs, devant la foule, se donner en spectacle. Et Elvis entre en scène au pas de charge. Sous quelque angle qu’on le filme, il fait peur à voir. Son visage est boursouflé et, par-dessus le masque de fond de teint, sa peau malade coule de partout. La lumière et la sueur le font cligner des yeux.

21 juin 1977, Rapid City. Je vais jouer à la guitare, Croyez-le ou pas, je ne connais que trois accords, Toutes ces années, j’ai fait semblant, On pourrait me démasquer, ce soir, Et si vous vous imaginez que je suis nerveux… vous avez bien raison. Le public applaudit hurle. Elvis transpire la souffrance, Je vais vous jouer une chanson qui s’appelle Te Sens-Tu Seule Ce Soir. Moi je le suis, et je l’ai été. Elvis se concentre alors sur un ongle qu’il s’est cassé (merde), puis commence

Te sens-tu seule ce soir

Triste de ne pas me voir

Pleures-tu de m’avoir perdu ?

Ta mémoire t’entraîne-t-elle

Vers une lumière plus belle

Vers l’été et les jours

Où je t’appelais mon amour

Fait-il froid dans ton cœur

Et de quoi as-tu peur

De la nuit qui tombe

De l’hiver blanc et sombre

Dis-moi, te sens-tu seule ce soir ? Et tout va bien, les chœurs font leur boulot, Elvis aussi, sa voix tient le bon bout, et là commence le monologue parlé,

Je me demande si tu te sens seule ce soir, Quelqu’un disait que le monde est un théâtre, Le destin m’a fait payer – jouer – j j j j – ch ch ch – (il bégaie, puis en transpirant horriblement, fait semblant de le vouloir et termine la phrase par “plus la taxe” pour faire drôle. Il saute trois vers puis) Tu lisais si bien ton te – ton texte (Il rit nerveusement), Tu ne manquais jamais une réplique, Au deuxième acte,… (Elvis change les paroles) tu oublies les mots, s… salope, tu changes, Ton comportement devient étrange, Et jamais je ne saurai pourquoi (S’embrouille davantage), Ou pourquoi j’ai jamais (Comme des phares dans les yeux, il perd le contrôle), Mon Amour – Je parle à qui ? Tu m’as menti Quand tu m’as dit que tu m’aimais, jjjjj – Je

n’avais pas de raison de me méfier, Mais je l-wl-wl-wl-rrr – préfère t’entendre mentir (rit terriblement, en pleurant) Plutôt que de te voir partir, La salle est vide et moi je reste seul ici Les cheveux gris Ah non – ah – (rit transpire pleure oublie), Et si tu ne reviens pas – nnn – et puis, tant pis ! (oublie Qu’ils baissent le rideau).

Il se remet à chanter, et le public l’applaudit plus fort que jamais – certains pensent que tout ça était voulu – comme on applaudit un funambule vivant sur le fil, après qu’on a tremblé de le voir tomber. Par moments à peine si on reconnaît sa voix, mincie, fluette, enfantine, une voix qui ne porte plus, toute castrée. Il ânonne en plein naufrage, terrifié, cherche des paroles un rythme la sortie la mort, et rien ne vient. Personne pour le sauver et toutes les caméras de la CBS TV braquées sur lui.

26 juin 1977, Indianapolis, dernier concert. Ça commence dès la première chanson, il se met à balbutier, Tu m’as… parti bon Dieu, ce que je… Il ne termine pas. L’air désemparé, se reprend, enchaîne, Merci merci beaucoup, Quel plaisir d’être ici… Vous êtes un public formidable… Quel jour on est aujourd’hui lundi dimanche ?… Samedi ?… Faire un tas de chansons… des anciennes… des nouvelles… de vieilles chansons folk polonaises… Notre boulot, c’est de vous faire passer un bon moment, et on laisse le batteur mener la barque… C’est le petit speech habituel. Pour la chanson suivante, il cherche ses mots. À la fin, il ajoute bizarrement, Vous ne m’oublierez pas, quand je serai parti. Une habitude qu’il a depuis quelques années, faire ses adieux à tout bout de champ, évoquer sa disparition prochaine. Il entame le Rock du Bagne, se plaint qu’il ne se rappelle pas, il rit, et tout le monde rit de bon cœur, on l’adore, il recommence la chanson. Il veut introduire C’est Maintenant ou Jamais, mais il s’empêtre et se remet à bégayer, Alors alors alors bon je vais en rester là. Le public attendri l’encourage, lui tend les bras. La chanson finit par sortir. Quand il annonce celle du Pont sur l’Eau Trouble, la foule devient hystérique. Le ton est sérieux, malgré les jeux de mots foireux. Il remplace Tes larmes, je les sécherai, par Une écharpe, je te prêterai, car il arrive encore qu’Elvis sourie, à chanter tant de fois la même chose, et à voir son public se déchaîner à chacune de ses paroles Mais en chantant Quand Tu te Sens Triste et Foutu, il ne sourit pas (et le public sorti un instant de ses gonds, devient très calme) Et que la douleur t’entoure de partout. À la fin du concert, Elvis présente son père, Mon papa est ici (le public hurle et applaudit), remercie son ingénieur du son, puis ses musiciens, ses cousins, ses amis, et aussi Ginger Alden sa fiancée, et la sœur de Ginger, et tous ceux de Memphis qui sont venus le voir, et son cher public, Merci à vous surtout, C’est le dernier jour de notre tournée, Et on ne pouvait pas rêver de public plus formidable ! il présente et remercie, tire sa révérence et il ajoute, Si vous voulez que je revienne, faites-le savoir, Et je reviendrai.

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