Bye Bye Elvis

Caroline De Mulder · Chapitre 29 sur 41

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Bye Bye Elvis

Mort ?

 

 

Mort mon œil ! Ça a commencé comme ça, puis le sinistre individu s’est mis à divaguer, me réduisant à écouter un bavardage funèbre sans queue sans tête. De mémoire ceci : Pas une seconde j’y ai cru, à sa mort, Trop d’indices dans le sens contraire, Faut pas prendre les gens pour des cons non plus, Je ne vous parle pas des histoires barjes de fans dingos, de mythos maboules, genre la tombe vide, l’enlèvement par les extraterrestres ou les zombies, la statue à son image sur Mars, Parce que là faut reconnaître, y a de quoi se taper le cul par terre, Ou alors Elvis aurait disparu avec l’aide du FBI et son programme de protection des témoins, Là je me marre ! Moi j’étais à Memphis pour couvrir l’événement, jeune stagiaire à l’époque, et avec les collègues on a pu défiler devant le cercueil, exposé dans le hall à l’entrée, et on passait devant, mais il fallait faire demi-tour aussitôt, interdiction de s’arrêter, Le flux devait rester continu, donc c’était juste le temps d’un regard, et rapide, Un regard, mais il ne m’en a pas fallu plus, Le type dans la boîte n’était pas Elvis, Je le vois encore couché là, veste blanche, chemise bleu ciel, cravate argent et cheveux noirs, et qui n’était pas lui, Ça a même fait du raffut quand on s’est retrouvés dehors entre nous, pas le seul à me poser des questions, On a réussi à défiler une deuxième fois, pour s’assurer, et la deuxième fois c’était plus clair encore, Pas un mannequin de cire comme on l’a dit parfois, Non, un homme, un homme mort, un inconnu quelconque, vous et moi enfin, J’ai cru déjà le reconnaître deux fois, en 1987 en Californie où j’étais en vacances et en 1992 à Paris, les deux fois je me suis trompé, mais ce coup-ci c’est sûr comme la mort j’en suis certain, Certain ! Je l’ai vu comme je vous vois, comme vous me voyez, et je le sais comme vous le savez.

Et il m’a jeté une fois de plus son regard coulis et entendu, et dans son trognon malade le cafard pédalait pédalait, pendant que moi je ramais, la peur au ventre. Il a pris un livre usé sur la table du salon en verre dépoli, l’a ouvert, il allait traduire. C’était une interview de Billy Smith, un cousin qui avait vécu auprès d’Elvis Presley jusqu’aux derniers mois de sa vie. Elvis Presley parlait sans arrêt d’échanger son identité pour une autre et de fuir ainsi sa vie insupportable. Il cherchait un mourant qui prendrait sa place. On bavardait un jour. Il était bien luné, d’humeur à plaisanter. Et il a dit, Tu sais quoi ? Quand j’ai fait mon opération de chirurgie esthétique, il y avait un autre gars en train d’en avoir une aussi. Je ne le suivais pas. J’ai dit, Qui donc ? Il a dit, Eh bien, ce mec se faisait refaire pour me ressembler. J’essayais de lui faire dire qui c’était, et il m’a sorti un nom bizarre. Je me disais qu’il était en train de charrier. Et il a dit alors, Je pense que nous allons tout simplement échanger nos identités. Lui il vivra toute cette merde et moi, j’aurai une vie normale. Connaissant Elvis, je savais à quoi m’en tenir. Toujours est-il qu’une minute plus tard, il a dit, C’est simple à faire, Ils font des miracles maintenant, en chirurgie esthétique. J’ai dit, Mais Elvis, tu irais où ? Il y aurait deux Elvis Presley. Et il m’a dit, Oh, je me cacherais quelque part, Ils ne me trouveraient jamais. Quelques jours plus tard, Elvis a fait appeler quelqu’un à l’aube. Le type m’a raconté qu’il était malade en phase terminale, et que pour une forte somme, il prendrait la place d’Elvis. Je lui ai demandé d’où il venait. Il m’a répondu, Du Nord. J’ai dit, Pourquoi vous feriez une chose pareille ? Vous avez une famille ? Il a dit, Oui, j’ai une famille, C’est pour pouvoir leur filer l’argent que je le fais. Bon, ça sentait le coup fourré à plein nez, je ne croyais pas un mot de tout ça. Mais quand j’ai revu Elvis, il a continué sur sa lancée : Crois-moi mec, c’est ce que je veux faire, J’en peux plus de vivre comme ça. Puis ajouté, Mais attention, je vais embarquer la plus grosse partie de mon

argent. J’ai dit, En d’autres mots, tu n’y perdras pas grand-chose. Il a dit, Si,

j’y perdrai quelque chose. J’y perdrai Elvis Presley1.

Bertrand Chevalier a alors refermé le livre d’un coup et m’a fait son petit regard toqué, puis en pinçant les lèvres, il l’a brandi au-dessus de sa tête, comme un trophée. L’homme déraisonnait, c’était manifeste. Je connaissais Elvis Presley de nom, un acteur, un chanteur, que sais-je moi, les yéyés pas ma tasse de thé. Chevalier m’a ensuite passé d’autres livres, avec des photos, je me suis aperçue que je le connaissais aussi de vue, un très beau jeune homme. Impossible, j’ai dit et presque crié du fond du cœur, C’est tout à fait impossible, Comme il est joli cet enfant, On lui donnerait le bon Dieu, le paradis, Voyez la petite moue. Puis plus vieux, bouffi, le visage comme élargi avec des yeux comme mangés, égarés, noyés dans les paupières. John White aurait été cet enfant puis cet homme-là ? La couleur des yeux peut-être bien, ce bleu sombre, mais le reste ? Un air de famille à la rigueur, et encore, en y mettant de la bonne volonté. Je ne parvenais pas à associer les visages, mais pour dire les choses, pas non plus à les dissocier franchement, tant le grand âge et le poids effacent les traits. Et plus encore chez John, que la maladie et les traitements défiguraient, avec cette poche graisseuse autour du cou et du menton et le gonflement de son visage affaissé. Et puis, on distinguait mal sa bouche, mais elle me semblait plus fine, il faut dire que des dents du fond lui manquaient. Dans mon souvenir, c’était depuis toujours le même vieillard. Tant de beauté autrefois, alors que la laideur de John White maintenant vous prenait à la gorge ?

Chevalier mitraillait des tas de questions sur John, sa manière de vivre, et quoi que je dise, cela l’enthousiasmait, il ponctuait par Mais bien sûr, en hochant la tête avec un sourire bienheureux, je dirais même attendri, à l’idée du vieux John, diabétique mais bien sûr, seul au monde mais bien sûr, fumant le cigare mais bien sûr, toujours incapable d’aligner deux mots de français mais bien sûr, buvant du café le matin, du lait à déjeuner, regardant des séries l’après-midi, pleurant la nuit : mais bien sûr. Ça m’a agacée à la fin, Mais enfin, sa voix, il arrive à peine à parler, il souffre d’une extinction de voix chronique, même quand il crie il murmure, et vous le voyez chanteur ? Mais c’était bien sûr, une preuve de plus, que Chevalier a défendue avec feu : la voix était usée jusqu’à la corde, c’étaient des cordes vocales sur lesquelles on avait trop tiré. Et puis la voix, comme le visage, change au cours d’une vie, à un certain âge elle se décolore, puis se brise. Je lui ai rabattu son caquet : la voix de John White, c’était tout simplement un accident, Et puis enfin, vous l’a-t-il dit, qu’il avait été cet homme ? Chevalier ne désarmait pas : Non bien sûr, il ne m’a rien dit, Et quoi de plus normal puis qu’il se planque, Mais il m’a semblé très ému, il s’est même mis à pleurer, quand je lui ai fait écouter Hôtel des Cœurs Brisés, J’en aurais chialé moi aussi, Lui et moi comme deux frères qui nous étions enfin retrouvés. J’ai voulu calmer sa joie : C’est que John White pleure souvent, Parfois la musique lui fait ça, C’est triste d’écouter chanter les autres quand on est soi-même une sorte de muet, Et puis vous lui faites écouter la musique de sa jeunesse, Ça a dû lui rappeler des souvenirs des amours que sais-je, Avec l’âge les nerfs mollissent, Et parfois même, ne l’avez-vous pas remarqué, les yeux des vieux sont humides sans tristesse.

Je me suis tue, découragée, et j’ai feuilleté de nouveau les photos du petit, tout gringalet en chemise rose, tout agité avec sa guitare, tout propret en militaire le brave fiston. Et dit au triste sire, Je ne vois pas, désolée. En même temps désireuse de ne pas trop le contrarier, car clairement il battait la breloque et j’étais à sa merci. Le déplaisant bonhomme ! à vouloir faire de mon pauvre John boiteux et perdu dans sa tête une vedette morte, à lui avoir monté le bourrichon peut-être, comme si on n’avait pas déjà assez de problèmes sans ça, avec notre loyer en souffrance, ce déménagement forcé, moi qui ne savais pas où aller et John évaporé qui peut-être ne savait pas où il était. J’ai fait promettre à Chevalier de m’appeler en cas de nouvelles et, pour qu’il me laisse enfin partir, promis ce qu’il a voulu, oui il pourrait interroger John (mais il faudrait me passer sur le corps), oui il pourrait photographier l’appartement (que John avait quitté), bien sûr j’étais à son entière disposition s’il trouvait un magazine preneur de son étrange histoire (et ça ne risquait pas).

Et je me suis rendue de ce pas à la police, avec la ferme intention de signaler une disparition tout en déposant plainte de la part du disparu pour harcèlement moral et peut-être même enlèvement. Après plus de deux heures d’attente et une dizaine de minutes d’entrevue, je suis sortie de là très déprimée. Le policier ne m’avait pas prise au sérieux : le disparu était majeur, libre comme l’air d’aller, de venir, et je ne disposais d’aucun papier d’identité le concernant. Il avait vaguement tapé son nom sur l’ordinateur, secoué la tête, inconnu au bataillon, Ah, il n’est pas inscrit en France ? Un étranger sans carte de séjour, Vous êtes de la famille ? En apprenant ma qualité d’employée, il s’était un peu réveillé et m’avait jeté un œil perçant, Ah et vous avez un contrat ? et voyant mon embarras, Vous travaillez sans contrat ? Dans ces conditions, il m’avait semblé préférable de battre en retraite. Le policier, pas le mauvais cheval au fond, avait soupiré, Vous savez il y a cinquante mille personnes qui disparaissent tous les ans dans ce pays, parfois ils reviennent.

John White ne revenait pas.

1. Alanna Nash, The Memphis Mafia, Arum Press Ltd. (Traduction de l’auteur.)

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