Bye Bye Elvis
La proie
La déception devait se lire, la serveuse a eu pitié de cette pauvre vieille traquant son vieux galant. Elle m’a envoyé une de ses collègues, plus ancienne qu’elle. La demoiselle, tout en essuyant des verres, voyait qui, ouais. Mais ne se rappelait pas vraiment la dernière fois, elle pensait ne pas l’avoir vu cette semaine. Ce monsieur-là – et elle me l’a indiqué du menton – le connaissait bien.
C’était un homme qui avait la soixantaine tassée et une de ces descentes, adroit du coude et la dalle en pente ; le temps qu’on cause un peu, il s’est sifflé trois whiskys et pour lui du petit-lait, ça ne se voyait pas du tout, sauf peut-être la couleur de la peau, rougeaude. Il avait des cheveux dérangés, l’œil bleu globuleux et vif, il vous regardait si fort que le regard lui sortait un peu. Il s’est présenté comme Paul. John m’avait, me semblait-il, parlé de lui une fois ou l’autre, mais il disait tant de choses, on s’y perdait.
Ce monsieur m’a donc regardée attentivement et je dirais de la tête au pied, Alors c’est vous sa femme. J’ai rectifié, Pas vraiment. – Oui enfin sa compagne, son amoureuse quoi. – Sa gouvernante, Depuis vingt ans. Un silence. Il aurait pourtant juré, Pas une peine de cœur, alors ? Un mauvais coton, en tout cas, il broyait du noir le père John. Moi j’avais presque des larmes, Il a disparu ! et je n’osais pas appeler la police, et John avait de gros problèmes d’argent. Paul a eu l’air troublé, Disparu ! Après un silence, Des histoires d’argent ah bon ? Il cachait bien alors, il continuait aux dernières nouvelles à payer des tournées aux copains, à faire le grand seigneur, et puis ce bel appartement qu’il habite, Je l’ai raccompagné chez lui en début de semaine, Une sale histoire.
Une sale histoire et un bon bout de temps que ça branlait dans le manche. Bien sûr, l’inquiétude, la tristesse si on préférait, il y avait toujours eu de ça chez John, mais ça s’était beaucoup accentué disons les six derniers mois, si on comptait large. Ah il en passait du temps, le père John, assis avec son soda à la table près de la fenêtre – oui celle-là au fond – à regarder dehors d’un air battu, avec de pauvres yeux cernés, presque des cocards, et il broyait, il broyait, le noir avait l’air si profond, il mâchouillait sa paille colorée sans se relâcher, réduisait en charpie ses ronds à bière, en poussière ses additions. Il y avait quelque chose là-dessous à son avis, il aurait juré une histoire de femme, sans doute ne l’aimait-on pas autant qu’il l’aurait voulu. D’autant qu’il parlait souvent de sa solitude, ça on comprend tous dans toutes les langues.
Paul a marqué un silence et s’est commandé un autre whisky. Il ne demandait pas mieux que de m’aider. Près de dix ans qu’ils se connaissaient, ils se croisaient, se jouaient une partie, se regardaient un match, prenaient un verre, mais amis, non, pas exactement, lui-même un peu sauvage, méfiant, et puis il y avait la langue. Ils se parlaient dans un mélange d’anglais et de français. L’anglais, Paul connaissait un peu, il avait travaillé dans les affaires, mais fatiguait au bout de dix minutes de conversation avec John qui, de sa voix éteinte, parlait très bas, mais aussi très vite, de peur qu’on arrête de l’écouter, alors il voulait dire un maximum en un minimum de temps, et pas toujours de manière compréhensible, aussi son accent peut-être, les Américains vous mangent des lettres et des syllabes, et avec ça ils n’articulent pas. Donc voilà, ils n’en étaient jamais arrivés au stade des confidences, en tout cas lui Paul n’en avait jamais fait, et celles de John, probables – pas l’air cachottier le père John – n’avaient pas été comprises. Quand Paul n’en pouvait plus de comprendre un mot sur deux, il lui donnait une tape dans le dos, Sacré John va, toujours à radoter, et jamais personne pour le comprendre – et il lui montrait le billard qui leur faisait de l’œil. À ça, John ne résistait jamais.
Mais cela faisait des mois qu’il parlait moins, restait dans son monde, distrait, et même le sport ne lui disait plus trop, alors qu’avant il adorait ça, surtout le rugby qui ressemblait un peu, disait-il, au football américain. Jamais il ne manquait un match, ils étaient toute une bande de gars à se retrouver, et tous ils aimaient bien John, ah John le cœur sur la main et parfois même certains en profitaient. Donc voilà, ça ne tournait pas rond depuis un bon bout de temps. Même son allure devenait bizarre, patibulaire, avec cette permanente et ce bronzage hors saison. Puis la semaine dernière, c’était le mardi, le 6 janvier donc, on l’avait vu au bar avec un drôle de type, une grosse cinquantaine d’années, trop jeune pour être à la retraite mais ses horaires et sa dégaine laissaient croire qu’il ne travaillait pas : des cheveux longs noués à l’arrière et pelés sur le dessus, un perfecto en cuir, de grandes lunettes noires. Un artiste, peut-être. Lui personnellement n’aurait pas donné sa main à couper, il n’aimait pas trop ce genre-là, mais le parasite restait collé aux basques de John, et ce jour-là on n’avait même pas pu l’avoir à une partie de billard. Son analyse à lui, Paul, était qu’avec John on jouait sur terrain fragile à la base, et que sous l’influence de son nouveau grand copain, il avait si je lui permettais l’expression, perdu la boule. Parce qu’il n’avait rien contre l’originalité non, ni même contre les soi-disant artistes et les autres illuminés plus ou moins mous de la tête, le poil dans la main et les yeux gazés, ou contre les chômeurs, les assistés, les bras cassés, dans le tas certainement des gens à plaindre, et pas tous forcément voleurs ou drogués, on ne lui ferait pas dire ça non. Mais ce gus-là était un individu toxique. En tout cas, son contact produisait les pires effets sur John, affreusement changé en un rien de temps. Déboussolé, égaré. Gaga. Bref, le parasite lui rongeait le coco.
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