Bye Bye Elvis

Caroline De Mulder · Chapitre 38 sur 41

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Bye Bye Elvis

Voyager vers Gladys

 

Il revient à Graceland fin juin. Il s’enferme. Après chaque tournée, il passe de plus en plus de temps seul. Ne voit personne et sort moins que jamais, car où qu’il aille on se jette sur lui et là il n’est pas en état, un souffle et il tombe. Quand un de ses anciens Gars est de passage, Elvis le regarde depuis son lit, entouré d’écrans de vidéosurveillance. Il lui fait savoir par intermédiaire qu’il ne peut pas le recevoir, il est occupé. Occupé à mourir.

Le 15 août, il est assis dans son lit géant, soutenu par des tas de coussins, il porte un pyjama de soie dorée. Il a un œil qui pisse des larmes et pourquoi pas l’autre. Sur la table de nuit, deux armes de poing. Malgré le froid, il transpire. Il enlève de sa main le pansement et montre à Billy Smith. Billy n’aime pas ça, il y a un trou dedans, on croit voir l’os tellement c’est profond. Il se détourne, Elvis le lui met devant les yeux, Regarde, C’est une fan qui m’a fait ça, la salope. Mais Billy sait bien que depuis longtemps, Elvis se fait du mal à lui-même, pour se faire prescrire encore plus d’antidouleurs. Et regarde, ça va s’infecter, parce qu’on vit dans la crasse, Tous ces microbes qui nous sortent du fond des poumons et de chaque pore de notre peau et de l’eau de nos yeux et qui nous colonisent l’air, et Billy à ces mots regarde autour de lui, l’endroit récuré, entretenu par une armée de bonnes et qui au-delà des odeurs d’encens, pue l’hôpital à force de désinfectants. Billy se rappelle Elvis enfant, qui toujours buvait sur le côté de la tasse, à l’endroit présumé où personne ne posait les lèvres, qui jamais ne sortait sans ses propres couverts dans le fond de sa poche arrière. Billy veut le rassurer, mais rien ne le rassure, Elvis maintenant se méfie de tout et de tous : microbes, parasites, entourage, motivations présentes et passées. Il se sent au centre d’un complot cosmique impossible à déjouer. Au cœur d’une chasse à l’homme, qui le laisse haletant et planqué derrière l’aluminium les volets les grilles les lunettes de soleil. Tout bien vérifié ? demande Elvis, et il jette encore un coup d’œil du côté des écrans de vidéosurveillance. Il transpire affreusement et il tremble.

Aidez-moi Seigneur, Je Vous en supplie, Aidez-moi, Pardonnez-moi, Faites que ceux qui lisent le Livre aient pitié, Ne me laissez pas comme ça, Je n’en peux plus. Puis de nouveau il parle à Billy du Livre, et aussi, il répète qu’en numérologie, les 8 sont des gens seuls très seuls, et qu’une fois de plus Ginger ne l’accompagnera pas demain. Mais de toute façon, il faut y aller, il n’y a plus d’argent, Graceland est hypothéqué, et le Dr Nick lui plongera la tête dans le seau avec l’eau et les glaçons et Parker cognera sa canne contre le sol hurlera La seule chose qui compte, la seule, c’est que cet homme soit sur scène dans trente minutes. Ginger ne viendra pas. Toujours pareil, avant chaque départ en tournée, elle a des douleurs, des crampes, des indispositions, une sœur à aider, une mère à accompagner, un chat à fouetter, et puis n’est-ce pas, il se lasserait d’elle si elle était là tout le temps. Et Elvis se fâche, Terminé, terminé Ginger, Je la déteste, Je la vire, elle et sa famille de sangsues ! Je suis si seul, tellement seul, et pourtant toutes ces femmes trop jeunes qu’il a rendues folles en pleurant de solitude dans leurs bras, Comment ai-je pu vivre sans te connaître, Comment toutes ces années sans toi, C’est un amour comme il n’y en a qu’un, Je suis si heureux si heureux, Il n’y a que toi toi toi et toi, Priscilla Linda Ginger vous les femmes, Vous êtes toutes la même, bras creux cœurs fragiles l’œil tapé, la même foule se jetant sur moi, me déshabillant et m’abandonnant. Si souvent la petite, ou une autre, se serrait contre lui, tout en flanelle et en cheveux, n’y comprenait rien, essayait de le déshabiller, mais Elvis chantait pour elle, mais il s’endormait déjà à l’abri provisoire de ses bras, et alors un des Gars venait la chercher, Viens chérie il faut qu’Elvis se repose maintenant, et elle pleurait et criait Il ne m’aime pas Il ne m’aime pas, elle avait des yeux pleins de larmes et de fard, mais le lendemain tout ça avait coulé, disparu.

Voilà déjà Ginger qui arrive, et à vingt-deux heures, il est plus que temps d’aller chez le dentiste. Elvis s’est brisé l’une de ses couronnes, qui le fait souffrir, qu’il faut soigner. Il faut contrôler aussi les dents de Ginger, les blanchir, les nettoyer, et que leurs deux sourires soient jumeaux. Ils reviennent à deux heures du matin, mais, quoi qu’ait bien pu lui donner le dentiste, Elvis a toujours mal. Il appelle le Dr Nick pour en obtenir une demi-douzaine de Dilaudid supplémentaires. Puis il se retire dans sa chambre avec un Gars, car c’est l’heure des soins, pendant que Ginger attend dans la pièce d’à côté, le bureau, où de pleines étagères présentent un assortiment d’ours en peluche. Il y en a des centaines, de toutes les couleurs, avec des cœurs sur le ventre, des yeux coquins, des yeux tendres qui tous regardent le gigantesque bureau décoré d’une affiche, Elvis The Boss.

Une vie molletonnée, jouée sur du velours, tout est mou et doux et neuf comme un sou, à son goût et sur mesure, on s’y enfonce délicieusement, tout est confortable et réconforte. Tout est amorti, insonorisé, les coups sont censés ne plus porter. La lumière du jour ne le blesse plus, ni le bruit. Et tout vient de loin désormais, entre lui et le monde il y a tant d’épaisseurs douces, tant de tendresse, de lait et de sucre, de silence et d’obscurité. Et pourtant ça ne passe pas. Pourtant ça ne va pas mieux. Elle est toujours là, la douleur la vraie.

C’est qu’il habite le corps d’Elvis mais n’est plus Elvis, Elvis est un mur infranchissable entre lui et le monde, une carapace et un masque difformes au travers desquels personne ne peut l’atteindre. Il est seul, tellement seul dans ce puits d’obscurité qu’est le corps déformé le corps criblé d’Elvis. Il faut l’enfermer là où personne ne peut le voir, là où il ne fait plus ni nuit ni jour, là où il ne fait plus ni chaud ni froid, dans des murs rouges comme le sang, il faut le murer dans la matrice géante de sa chambre fermée de partout, où il se laisse nourrir déshabiller laver piquer caresser mourir.

Mi-août nuit nuit nuit, mais pas plus que le jour la nuit ne passe dans la chambre aux fenêtres tapissées, dans les parois de chair sombre. Il est dans la salle de bains, un endroit où il se sent bien, c’est l’endroit où l’eau coule, où il se purifie, se métamorphose, personne n’y entre sans frapper. La salle de bains est son havre son boudoir son paradis, c’est là qu’il a demandé en mariage Priscilla puis Ginger. Dans la salle de bains, les fenêtres sont libres encore, l’obscurité de la nuit envahit, au loin un soupçon d’aube. Toujours il a eu peur du noir, depuis tout petit, et ça n’en finit pas, il n’en finit pas d’attendre que dehors il fasse jour pour dormir.

Ginger n’est pas loin, Ginger dort dans le grand lit du Roi, elle dort sur le côté, tout au bord, tourne le dos à l’absent. Dort mieux ainsi, repliée sur son propre corps et le visage viré vers la porte. Pas trop loin, il y a son souffle léger, mais qui ne parvient pas jusqu’à la salle de bains, d’ailleurs la porte est fermée. Il lit un livre sur le suaire de Turin, assis sur le siège des toilettes et la soie bleue, légère, sur les chevilles. Il n’est pas fatigué, étrangement excité même, aucun effet encore ne se fait sentir, quand il ferme les yeux rien ne vient. Mais aussi quand il vient, le sommeil habituellement le prend sans prévenir, l’assomme, brutal, poignant. Cela fait longtemps qu’il ne s’endort plus, il plonge, il s’éteint comme une bougie qu’on souffle fort et se rallume d’un coup, comme une lampe. Et puis il est barbouillé. Toujours pareil, quand il mange, sur le moment tout va bien, mais ensuite ça passe mal, ça reste en travers. Le sommeil délivrerait, le sommeil ne vient pas, et Elvis reste là à lire, pour ne pas déranger Ginger, ne pas perturber sa respiration régulière. Il a les pieds dans la moquette épaisse, les chevilles dans la soie, les yeux sur les lignes d’encre, les yeux relevés, les yeux dans la lumière. Le livre glisse de ses genoux. Le sommeil s’abat, il a à peine le temps, à peine, de déposer les genoux par terre, de se prosterner, Gladys pleure tend les bras, Jesse Garon dort tout seul dans sa petite boîte il ne respire pas ne pleure pas ne souffre pas, Elvis vomit vomit vomit il a le visage trempé la joue douce dans la moquette imbibée et l’air n’entre plus en lui, l’air est dehors et son corps l’entoure, son corps est une petite boîte qui s’est fermée sur lui, un piège dont les dents se sont serrées, lui tranchant le souffle et la langue.

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